Le déluge de Béchar de septembre 2024
Une occasion de transformer une menace en ressource
En septembre 2024, Béchar a connu un événement climatique exceptionnel : 85 mm de pluie tombés en 24 heures, dans une région qui n’en reçoit d’ordinaire que 50 ...
Quatre ponts détruits, trois routes nationales coupées, 260 familles évacuées. Face à cette crise soudaine, les services de l’État et la Protection civile ont réagi avec efficacité, et l’aide humanitaire a été mobilisée rapidement. Ce sang-froid institutionnel mérite d’être salué. Mais cet événement nous apprend aussi autre chose, moins visible : environ 200 millions de mètres cubes d’eau se sont accumulés dans la Sebkha El Melah, cette dépression naturellement asséchée près de Timoudi à des centaines de kilomètres - puis se sont en grande partie évaporés en quelques semaines. Une eau immense, tombée du ciel dans l’une des régions les plus arides du pays, et repartie sans profiter à personne. Ce n’est pas un problème d’infrastructure défaillante. C’est une occasion manquée - et donc une occasion à saisir. Un cadre déjà solide, à compléter L’Algérie dispose d’un cadre juridique de l’eau parmi les plus avancés de la région, avec la loi de 2005 et le Plan National de l’Eau à l’horizon 2035. Ce socle est réel et reconnu. Ce qui manque encore, ce n’est pas la volonté ni le cadre légal, mais un outil complémentaire : une politique qui s’occupe de l’eau de pluie non pas seulement quand elle inonde ou quand elle arrive dans un barrage, mais pendant le trajet qu’elle parcourt entre les deux - sur les pentes, dans les oueds, dans les sols. C’est l’idée de l’Hydrologie Fertile : capter l’eau de pluie près de là où elle tombe, la ralentir, l’infiltrer dans le sol, plutôt que de la laisser filer vers l’évaporation ou la destruction. Des cordons de pierres, des bassins en demi-lune, de petits ouvrages simples et peu coûteux, qui viennent compléter - et non remplacer - les grands barrages et les transferts d’eau qui font la force de la politique hydraulique nationale. Il ne s’agit pas de choisir entre le grand et le petit. Un barrage ne contrôle pas la pluie qui tombe en amont. Un transfert ne récupère pas l’eau qui s’évapore dans une sebkha. Ce qui manque, c’est la couche intermédiaire : la capacité du territoire à retenir l’eau avant qu’elle ne devienne destructive ou perdue. Ce que d’autres font, et ce que nous pouvons faire D’autres pays avancent dans cette direction. L’Union européenne a lancé en 2025 une Stratégie de résilience de l’eau qui appelle à convertir les précipitations en réserves stockées dans les écosystèmes. Plusieurs États américains encouragent depuis longtemps la récupération de l’eau de pluie à l’échelle locale. Le Kazakhstan a développé un cadre national fixant des objectifs quantifiés de rétention par hectare. La Slovaquie a coordonné la mise en place de 100 000 petites structures de rétention dans 488 communes en deux ans. L’Algérie, avec son expérience du Sud saharien, ses oasis, ses foggaras, son savoir-faire hydraulique accumulé depuis des siècles, a une carte à jouer. Non pas pour rattraper un retard, mais pour devenir un exemple régional. Kenadsa, un laboratoire au service de la stratégie nationale C’est dans cet esprit qu’un projet est aujourd’hui à l’étude à Kenadsa : un territoire d’expérimentation, un « laboratoire vivant », où ces techniques pourraient être testées, mesurées, puis proposées comme modèle applicable ailleurs dans le Sud algérien. Le site envisagé couvrirait 500 hectares. On y testerait des cordons pierreux, des demi-lunes, des bassins de rétention, des systèmes de phyto épuration par roseaux pour traiter les eaux usées avant leur réutilisation en agroforesterie. L’objectif n’est pas de construire un monument technique, mais de démontrer qu’une approche distribuée peut fonctionner dans les conditions réelles du Sahara - et de fournir à l’État des données concrètes pour décider, le moment venu, d’une généralisation. Ce que le déluge nous enseigne Le déluge de Béchar ne doit pas être vu comme une catastrophe qu’on referme après l’urgence. C’est une leçon gratuite que le ciel nous a envoyée. Le problème n’est pas seulement que l’eau manque. Le problème est que, quand elle arrive, nous ne savons pas encore la garder. Les 200 millions de mètres cubes de la Sebkha El Melah auraient pu infiltrer les sols, alimenter les nappes, soutenir la végétation. Il manquait simplement l’outil pour cela - pas la volonté. Le Plan National de l’Eau à l’horizon 2035 fixe des objectifs ambitieux. La loi de 2005 fournit un cadre solide. Ce qui reste à construire, c’est un instrument opérationnel : des objectifs quantifiés de rétention, un statut pour les territoires de démonstration, des financements adaptés aux ouvrages distribués. À nous, chercheurs, ingénieurs et citoyens, de mettre cette leçon au service des objectifs que l’État s’est déjà fixés : une eau mieux captée, mieux gardée, mieux partagée. *Chercheur indépendant et praticien du paysage, Kenadsa, Béchar