Inde

Clap de fin pour les cinémas à l’ancienne

Et le rideau sur l’écran est tombé... A Bangalore, dans le sud de l’Inde, l’Urvashi a accueilli dans sa salle unique de 1.200 places des générations de spectate...

Clap de fin pour les cinémas à l’ancienne
Il est aujourd’hui méthodiquement désossé, et son voisin Manjunath, qui ne porte qu’un seul nom, peine à s’en remettre. «Le cinéma est apparu dans les années 1970... J’étais si heureux quand il a ouvert». Et pour cause, tous ses clients venaient s’approvisionner en friandises dans sa petite épicerie, avant ou après les projections. «C’était de la folie», se souvient Manjunath avec beaucoup de nostalgie. «Maintenant, j’ai beaucoup plus de temps libre. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Il n’y a plus personne dans le quartier...» Comme dans le reste du monde, ces vieilles salles de cinéma richement décorées, où l’écran vous écrase, les fauteuils et le plancher craquent sous les pas, disparaissent lentement en Inde. Et leur magie avec. «C’est une expérience totalement différente», explique le photographe Hemant Chaturvedi, 58 ans. Pendant sept longues années, il a fait le tour d’un millier de villes du pays et tiré le portrait, pour la postérité, de 1.350 cinémas, leur écran géant, leurs affiches, leur façade, leur vie. Dans ces salles, «les spectateurs crient, applaudissent, se mettent debout sur leurs sièges, il leur arrive même de jeter de l’argent sur l’écran», décrit Hemant Chaturvedi. «Mais cet écosystème est maintenant en train de disparaître, et son charme avec lui». «Aucune âme» La concurrence des cinémas multiplexes, avec son panoramique, air conditionné et pop-corn à volonté, et le succès des plateformes de diffusion de films en ligne ont porté un coup fatal à ces salles à l’ancienne, de plus en plus coûteuses à entretenir. Des chercheurs ont évalué leur nombre à 14.000 en Inde dans les années 1980. Ils ne sont plus aujourd’hui que 2.000 environ à accueillir des spectateurs, dans des conditions de vétusté de plus en plus difficiles à cacher. Seuls les plus mélancoliques semblent encore regretter ces monuments, où un millier de personnes pouvaient s’entasser dans une salle pour partager la même expérience cinématographique. «Les nouveaux cinémas n’ont plus aucun attrait», tranche péremptoire Hemant Chaturvedi, qui a travaillé plus de trente ans sur les plateaux de Bollywood, «ils n’ont aucune âme». La guerre entre les anciens et les modernes semble mal engagée, mais elle n’est peut-être pas encore définitivement perdue. Même décrépies, les salles historiques ont encore des arguments à faire valoir. «Beaucoup de cinémas sont devenus chers. Ici c’est encore bon marché», note Riwa, 19 ans, un habitué d’un vénérable cinéma de Bombay. «Mais je crois qu’ils devraient faire un effort pour le moderniser un peu s’ils veulent attirer un public plus jeune». «Célébrer le cinéma» Certaines salles s’y sont essayées. Comme le Mukunda de Bangalore, qui en plus d’avoir refait peau neuve après un bon demi-siècle d’existence a décidé de jouer la carte des horaires décalés. Ce matin-là, ils étaient plusieurs centaines à se presser à ses portes pour assister à la sortie du film Yash - une superproduction en langage kannada - à une séance pourtant programmée à 6h du matin. «Seules les salles avec un seul écran peuvent porter le cinéma à ce niveau, et défendre sa tradition», s’enthousiasme un des spectateurs, Santosh, un commerçant de 47 ans ne portant qu’un seul nom, en s’installant dans son siège au milieu des sifflets et des vivas. L’héritier de la famille qui dirige le cinéma depuis trois générations, Veerain Reddy savoure comme il se doit l’exubérance matinale de son public. La gestion de la salle «n’est pas une mince affaire», confie-t-il en déplorant l’inflation continue des coûts d’entretien et de fonctionnement ou «la concurrence acharnée» des autres cinémas. «Mais le public est vraiment passionné et nous permet de maintenir à flot les salles à un seul écran», ajoute le propriétaire, «c’est ici que les gens viennent pour vraiment regarder et célébrer le cinéma».