Migrations

Cinq ans de quête d’Europe filmés par une jeune Afghane

«Je me demande à quoi pensent les migrants quand ils se noient»: dans un documentaire poignant, une jeune artiste afghane raconte, téléphone au poing, cinq anné...

Cinq ans de quête d’Europe filmés par une jeune Afghane
«A Fox Under the Pink Moon» («Un renard sous la lune rose»), coréalisé à distance par Soraya Akhlaghi et le cinéaste iranien Mehrdad Oskouei, était présenté ce week-end à Dieulefit, petite ville du sud-est de la France, dans le cadre du festival «Les murs ne servent à rien». Organisé depuis dix ans, ce rendez-vous réunit films, expositions et débats consacrés aux migrations, aux frontières et à l’accueil des exilés. Déjà récompensé dans plusieurs festivals internationaux, notamment à Amsterdam, Oslo et Genève, le documentaire suit au plus près la quête de liberté de Soraya, qui a commencé à filmer son parcours à l’âge de 16 ans, avec une extraordinaire maturité. Réfugiée en Iran, où vivent de nombreux exilés afghans, elle travaille comme femme de ménage par nécessité, mais se passionne pour la peinture et la sculpture. Elle cherche alors à rejoindre sa mère en Autriche et à fuir un mari violent. En contact avec Mehrdad Oskouei, Soraya filme son quotidien à l’aide de deux téléphones portables. D’un foyer à Istanbul fin 2019, qu’elle partage avec d’autres familles migrantes accompagnées de leurs très jeunes enfants qui attendent l’arrivée des passeurs, à son convoi à la frontière grecque, cachée dans une camionnette, en passant par son abandon sans vivres dans une forêt, la jeune femme témoigne de cinq ans de vie jalonnés d’un retour en Iran. Ce film, où surgissent constamment les dessins colorés et les animations poétiques de l’artiste, livre avec pudeur ses tourments intérieurs. «Ce film n’a pas été pour moi un simple projet cinématographique, ce fut un parcours qui m’a permis non seulement de m’observer, mais aussi de me connaître et de me construire», explique sur le site de son film l’héroïne, qui vit aujourd’hui en Allemagne. «Au début, la caméra m’apparaissait comme un témoin froid, mais peu à peu, elle est devenue une amie à qui j’avais vraiment besoin de me confier», poursuit celle qui apparaît terriblement seule face à ses angoisses. Clowns et renards La jeune femme, qui s’entretient chaque soir avec le réalisateur, qu’elle surnomme affectueusement «oncle Mehrdad», pour parler des scènes tournées et des prochains plans, évoque ses idées suicidaires au cours du documentaire. Réaliser un film à ses côtés «m’a redonné confiance: confiance en les autres, et surtout, confiance en moi-même», explique-t-elle. «Tout au long de ce parcours, il a été comme un ami, un thérapeute et une personne de confiance à mes côtés, à une époque où je ne faisais confiance à personne», raconte-t-elle à propos du réalisateur, auteur de précédents documentaires sur la jeunesse iranienne incarcérée. Dans ce quotidien, la jeune femme, taiseuse, se raccroche à l’art. Dès qu’elle le peut, elle dessine: des clowns bouche cousue au regard vide, représentant ses «blessures invisibles», accompagnés de renards bienveillants éclairés par la lune. Elle sculpte aussi des monstres en récupérant le papier mâché des boîtes à œufs. Des œuvres oniriques et colorées qui animent le documentaire avec poésie et permettent de découvrir les talents artistiques de cette artiste dont les oeuvres viennent d’être exposées à Bruxelles. «Aujourd’hui, en repensant à ce parcours, je comprends qu’il (le réalisateur) ne m’a pas seulement appris à me filmer, il m’a appris à survivre et à vivre», explique la réfugiée que l’on voit grandir jusqu’à défaire ses chaînes. «Après toutes ces années, je me tiens ici. Non pas en tant qu’adolescente qui a échappé de justesse à la mort à de nombreuses reprises, mais en tant que femme qui a retrouvé confiance en elle et s’est reconstruite à partir de zéro», conclut-elle.