Si seulement j’y étais allé…

Il se trouvait sur le chemin que j’empruntais chaque jour.

Je passais devant chez lui presque quotidiennement. Nous échangions un bonjour, parfois quelques mots, puis je poursuivais ma route. Lui restait là, assis sur sa petite chaise pliante, une cigarette à la main, toujours à la même place. Les enfants du quartier s’étaient, eux aussi, habitués à sa présence. Même dans leurs jeux, ils semblaient respecter cette silhouette familière, devenue au fil du temps une partie du décor de leur quotidien. Jusqu’à ce jour… En arrivant au coin de la rue, j’ai aperçu une tente devant sa maison. Des gens se tenaient là, silencieux, tandis que les versets du Coran s’élevaient au-dessus des murmures. Mon cœur s’est serré. Pendant une fraction de seconde, j’ai espéré que ce ne soit pas lui. Mais c’était lui. Il nous avait quittés. Je suis resté un instant avec cette nouvelle, incapable de la prendre comme une simple information. Cet homme que je croisais presque chaque jour n’était plus là. Sa petite chaise ne serait plus occupée. Sa cigarette ne laisserait plus cette fine fumée dans l’air. Les enfants continueraient à jouer devant sa maison, mais quelque chose aurait changé, même s’ils ne savaient pas encore mettre un nom sur cette absence. Depuis, je prends toujours le même chemin. Chaque fois que j’arrive à l’endroit où il s’asseyait, mes yeux cherchent malgré moi sa silhouette. Puis je me rappelle qu’il n’est plus là. C’est étrange, la place que peuvent prendre les gens dans nos vies sans que nous nous en rendions compte. Nous ne les connaissons parfois que très peu. Nous ne partageons avec eux ni nos secrets ni nos grandes joies. Pourtant, leur présence finit par devenir une habitude, une petite certitude du quotidien. Lorsqu’ils disparaissent, nous découvrons que cette habitude avait une valeur que nous n’avions jamais pris le temps de mesurer. Ce qui est encore plus troublant, c’est que cette réalité ne concerne pas seulement les personnes que nous croisons régulièrement. Combien de fois avons-nous pensé à un ami malade sans trouver le temps de lui rendre visite ? Combien de fois avons-nous appris qu’un proche souffrait, en nous promettant de passer le voir dès que nos obligations nous le permettraient ? Combien de parents, de cousins, de frères, de sœurs ou de simples connaissances avons-nous laissés attendre un appel, une visite, quelques minutes de conversation ? Nous avions pourtant le temps. Peut-être pas beaucoup, mais suffisamment pour un petit détour, un coup de téléphone, une chaise tirée au bord d’un lit. Nous avions la force de nous déplacer, de franchir une porte, de nous asseoir quelques instants auprès de quelqu’un qui aurait simplement voulu sentir qu’il n’était pas oublié. Mais nous avons remis à demain. Pas toujours par indifférence. Parfois par fatigue, par habitude, par négligence. Nous sommes pris dans nos propres préoccupations et nous finissons par croire que les personnes que nous aimons seront encore là lorsque nous aurons enfin le temps de nous occuper d’elles. Puis vient la nouvelle que personne ne veut recevoir. Un décès. Un départ. Une absence devenue définitive. Là, tout revient. On se souvient de cet appel que l’on n’a pas passé, de cette visite que l’on a reportée, de ce message auquel on n’a pas donné suite. On se reproche de ne pas avoir fait ce petit effort qui, aujourd’hui, nous paraît si dérisoire au regard de ce que nous avons perdu. On se dit : «Pourtant, je pouvais passer. J’aurais pu prendre de ses nouvelles. Qu’est-ce qui m’en empêchait ? » La question reste, mais celui à qui nous aurions voulu offrir quelques minutes n’est plus là pour les recevoir. Le plus douloureux, c’est que nous continuons souvent à faire la même chose. Nous pleurons ceux qui nous quittent, nous regrettons nos absences, nous promettons de ne plus attendre. Puis la vie reprend son rythme, les journées se remplissent et, peu à peu, nous recommençons à remettre les visites à demain. Jusqu’au prochain départ. Comme si nous avions besoin de perdre quelqu’un pour comprendre que sa présence comptait. Comme si la mort devait nous rappeler, encore et encore, ce que la vie nous avait donné gratuitement. Alors, peut-être faudrait-il apprendre à nous arrêter avant qu’il ne soit trop tard. Appeler cet ami dont nous n’avons plus de nouvelles. Rendre visite à ce parent qui traverse une maladie. Passer chez ce voisin âgé qui vit seul. S’asseoir quelques minutes auprès de ceux que nous aimons, même lorsque nous n’avons rien de particulier à leur raconter. Il n’est pas nécessaire d’attendre une occasion spéciale pour montrer à quelqu’un qu’il compte. Parfois, une présence vaut davantage que les plus belles paroles prononcées après sa disparition. Si nous pouvions retenir une seule leçon de ces départs, ce serait peut-être celle-ci : «ne laissons pas nos regrets devenir la seule preuve de notre affection.» Un jour, nous reprendrons le même chemin, nous passerons devant la même porte, nous regarderons la même chaise vide. Nous comprendrons que ce que nous pensions ordinaire était, en réalité, une petite part de notre bonheur. Ce jour-là, nous donnerions beaucoup pour retrouver cinq minutes de cette présence. Cinq minutes que nous avions, mais que nous n’avons pas su offrir. N’attendons pas que les gens disparaissent pour découvrir la place qu’ils occupaient dans nos vies. Le temps de leur rendre visite, c’est maintenant. Après, il ne reste parfois que des souvenirs, des silences et cette douloureuse phrase que l’on se répète sans jamais pouvoir la réparer : « Si seulement j’y étais allé… »