Les larmes que je n’avais pas vues

« Chaque jour, je demande pardon à Dieu pour une parole que j’ai prononcée il y a une vingtaine d’années. Cette parole, c’est « Hamdoullah ».

Cela peut te paraître étrange, ami lecteur. Comment peut-on demander pardon pour avoir dit « Dieu soit loué » ? Mais il faut que je te raconte ce qui s’est passé. J’habitais alors dans un village. Un matin, un immense incendie s’est déclaré. Le feu s’est rapidement propagé et les maisons ont commencé à brûler les unes après les autres. La mienne, par la grâce de Dieu, fut épargnée. En la voyant encore debout, j’ai dit, sans réfléchir : « Hamdoullah. » À cet instant précis, face au danger, je n’ai pensé qu’à ma maison et à moi-même. J’éprouvais le soulagement de celui qui venait d’échapper à un grand malheur. Autour de moi, pourtant, des familles voyaient leurs maisons disparaître dans les flammes. Sur le moment, je n’ai pas mesuré la portée de ma réaction. J’étais bouleversé par ce que je vivais. Plus tard, en repensant à cette journée, j’ai compris ce que cette parole révélait de moi. Depuis, le sentiment égoïste qui l’avait inspirée ne cesse de me hanter. Vingt ans ont passé. Je me souviens toujours de cet incendie. Mais je ne garde pas seulement en mémoire ma maison épargnée par les flammes. Je pense surtout à celles de mes voisins, réduites en cendres, et à leurs larmes que, ce jour-là, je n’avais pas vues. »