Le poulpe qui avait bouché l’entrée du port d’Oran

Chacun a reconnu la reformulation de la célèbre phrase de Marcel Pagnol dans sa trilogie marseillaise. Oran néchappait pas aux légendes aussi irréelles que comi...

Les récits fantastiques sont souvent lancrage collectif à une atmosphère sociale qui définit (en une certaine proportion) la culture dun endroit. Pour la mémoire oranaise, jaurais pu vous parler des récits épiques quaiment raconter ceux qui pensent quils sont toujours en représentation sur une tribune de l’université. Ils nétaient pourtant quassis sur une terrasse dun café, un moment de décontraction qui se renouvelait plusieurs fois par jour. Car la première des légendes est que l’Oranais avait besoin dun moment de détente qui dure toute la journée. Que voulez-vous, les clichés malveillants ont la dent dure. Dans lexercice de sa nature détachée, l’Oranais était sur le podium des champions des côtes méditerranéennes. Hâbleur et de mauvaise foi simulée et sympathique, il plongeait dans des récits que tous savaient être faux mais que tous voulaient se persuader quils soient vrais. Comme la cigarette et le café noir, la légende racontée était celle dhier et sera celle du lendemain. Pour sortir de cette caricature (de tendresse) jaurais pu me joindre à la tribune de cette université en plein air, fuyant les rabat-joies qui veulent nous raconter léternelle légende du mythe fondateur de la ville, celle des deux lions. Ce savant de chaque instant voudrait également conter la tragédie dAziza et de lémir Ibrahim ou du syncrétisme et de la mémoire maraboutique avec ses guérisons miraculeuses. Ces braves gens se sont assis ensemble pour quon leur fiche un peu la paix, quils rigolent et se racontent les commérages politiques et les légendes de la ville. Cétait leur moment de conférence privée, ils navaient pas envie quon brise leur imaginaire avec un ton péremptoire. Javais toujours voulu faire partie de ce groupe des joyeux farceurs du mythe de la table ronde...de la terrasse du café. Jaurais participé aux récits des légendes comme celle des tunnels enfouis sous la montagne de la corniche oranaise. Je ne leur aurais pas dit que je lai déjà racontée dans une chronique du journal (puisque le but du jeu était de raconter sans cesse la même histoire et den faire une source originale). Mais il y en a bien dautres qui entrent dans les codes de lacadémie des histoires de la terrasse de café. Dès la saison estivale commencée, débutait laventure des dents de la mer. Notre requin à nous navait pas de grosses dents, il aurait eu une arête, grosse comme lépée dExcalibur et enfouie dans le sable qui vous transperçait le pied (le lecteur pourrait me rappeler le nom de ce monstre, je lai oublié). Les baigneurs entraient dans leau avec cette infime précaution de ne pas séjourner deux jours à l’hôpital disait-on. Il y a même eu un conteur de la terrasse du café qui leur avait affirmé que le frère de sa belle-sur y est resté deux mois. Et lautre qui surenchérissait comme dans une partie de cartes. Il abat la sienne, cétait la jambe amputée. Et puis il y avait le concours de lhistoire du poulpe pêché dans les fonds des mers de locéan, cest-à dire dans les rochers près de la bouée de la plage qui délimite les abysses. Cétait celui de Jules Vernes dans vingt mille lieues sous les mers. Et si on sen réfère à la légende dun poulpe géant et dangereux que racontaient les marins de l’Atlantique, cétait en fait un calamar géant vivant dans les abysses. Vous rendez-vous compte du danger que balisait la bouée de la plage d’Oran. Quant à la pauvre murène dissimulée dans une roche comme la grotte dAli-Baba, combien de pauvres malheureux ont été amputés par ses dents. L’hôpital d’Oran navait plus de lits pour accueillir les héros de la grotte. Et comme les récits devaient durer des semaines et des semaines sur le même thème, il fallait les alimenter chaque jour dune dose plus forte. Voilà quils en sont arrivés à la baleine de Pagnol qui aurait bouché le port d’Oran. Il paraît que la discussion dhier portait sur un individu indigne qui écrit des chroniques dans le journal en mettant en doute la vérité de leurs propos avec un ton de sarcasme. Pire, ils ont appris avec stupéfaction quil buvait ses cafés à Paris, seul à une table. Vous rendez-vous compte, dans un café, être seul et dans le silence ! Cest peut-être pour cela quil est parti de sa belle ville chuchotent certains.