La mémoire des autres
Il incarnait à lui seul l’arrogance du pouvoir.
À l’époque, son poste était devenu sa stature. Il ne saluait pas, il attendait qu’on le salue. Il ne parlait pas, il ordonnait. Il ne regardait pas vraiment les gens, il les jaugeait selon ce qu’ils pouvaient lui apporter. Fier, hautain, parfois méchant, il avait fini par considérer son bureau comme un trône et il avait fini par croire que ce trône lui appartenait pour toujours. Il avait surtout fini par croire que son statut lui permettait de vivre autrement que les autres. Attendre dans une salle d’attente ? Très peu pour lui. Là où il allait, il fallait le recevoir immédiatement, lui ouvrir la porte, lui trouver une place particulière. Les règles communes étaient faites pour les autres. Lui avait droit à quelques exceptions. Il ne supportait pas l’idée d’être simplement un citoyen parmi les citoyens. Même lorsqu’il assistait à un enterrement, il trouvait le moyen de rester à distance. Il venait, regardait autour de lui, restait quelques instants puis semblait toujours pressé de repartir. C’est ainsi que l’arrogance du pouvoir s’installe parfois. Elle ne commence pas forcément par de grandes décisions ni par de grands abus. Elle commence par de petites habitudes. La retraite est arrivée. Aujourd’hui, je le croise souvent. Le même homme, mais sans son costume de pouvoir. Le dos un peu voûté, le regard parfois fuyant, cherchant un salut, un petit sourire, un signe qui lui rappelle qu’il existe encore. Mais les gens ne réagissent plus de la même manière. Même certains de ses anciens collègues ne font plus vraiment attention à lui. Les uns passent à côté sans s’arrêter. D’autres le saluent rapidement, par simple politesse. D’autres encore lui adressent un sourire qui ressemble davantage à une manière de lui rappeler le passé qu’à un geste de sympathie. Le poste s’en va. Le pouvoir passe. Les courtisans disparaissent. Les portes se ferment. Le téléphone se tait. Celui qui croyait que les autres se levaient pour lui découvre qu’ils se levaient surtout pour sa fonction. Celui qui croyait être respecté découvre parfois qu’il était seulement ménagé. Celui qui croyait avoir des amis découvre qu’il avait surtout des obligés. Il ne reste plus ni le bureau, ni la voiture, ni le titre, ni les privilèges. Il reste l’homme. Avec lui, il reste la mémoire de ce qu’il a été avec les autres. C’est à ce moment-là que le pouvoir rend son dernier verdict, non pas dans un tribunal, mais dans le regard de ceux que l’on a longtemps fait attendre, que l’on a méprisés ou que l’on a traités avec irrespect. On peut perdre un poste en un jour. Mais ce que l’on a laissé dans la mémoire des autres ne disparaît pas avec une décision de retraite. Le pouvoir finit toujours par partir. L’homme, lui, reste avec ce qu’il a été. Lorsqu’il ne reste plus rien derrière lui que le souvenir de son arrogance, il comprend peut-être trop tard qu’il n’avait jamais été aussi grand qu’il le croyait.