L’IA n’est pas le feu
Le monde entier s’enthousiasme à dire que nous vivons une époque extraordinaire avec la venue de l’IA.
C’est un fait irréfutable mais beaucoup renchérissent par le qualificatif de bond civilisationnel de l’humain et de sa nature. Calmons-nous ! Si nous sommes des fervents supporters de l’IA, des inconditionnels de son soutien et, pour la plupart d’entre nous, des opposants à l’idée de son danger, il y a néanmoins une réserve que j’ai à formuler sans remettre en cause l’exceptionnel. L’IA va certainement accélérer le développement des recherches et des progrès dans la compréhension de notre environnement et de notre aptitude à renforcer notre emprise sur lui. Mais je réfute l’affirmation selon laquelle l’IA serait une rupture dans l’aventure humaine. Une rupture dans l’histoire de l’humain ne consiste pas seulement dans ses conditions et ses capacités scientifiques et technologiques, elle le redéfinit. Cette redéfinition de l’homme dans la nature est beaucoup plus longue à se créer que la rupture scientifique et technologique qui est seulement un moteur d’accélération des améliorations des conditions de vie. Ces dernières se concentrent sur un ensemble d’innovations comme la lunette astronomique, le vaccin, la machine à vapeur, l’électricité ou l’Intelligence artificielle et tellement d’autres dont la liste est très longue. La rupture scientifique et technologique est brusque, elle n’est qu’une étape qui en provoque d’autres sur le long chemin de l’avancée humaine. Elle s’enchaîne de maillons en maillons qui se succèdent. L’un générant le suivant et ainsi de suite. Qu’est ce que l’IA sans l’électricité ? Qu’est-ce que l’électricité sans l’avancée des connaissances scientifiques ? Qu’est-ce que la science sans l’avancée des théories et de l’apparition de la méthode expérimentale ? Qu’est-ce que tout cela sans la maîtrise des matériaux ? Et ainsi de suite. On a effectivement tendance à oublier que les véritables ruptures humaines résident dans de plus grands bouleversements. La maîtrise du feu en est l’exemple le plus important. Nous dirions même que sans lui l’être humain ne se serait pas arraché à sa condition animale pour en faire un être pensant. On me rétorquerait que c’est une sorte d’avancée technologique mais je rétorquerai à mon tour qu’elle est considérablement plus que cela dans ses conséquences. Le feu était un phénomène déjà connu de longue date par les pré-humains mais sa maîtrise de création par frottement des roches a bouleversé sa nature. Nous apprenons cela au collège, il y a environ 400 000 à un million d’années, la cuisson des aliments allait permettre de libérer l’estomac de sa très longue digestion. L’énergie disponible s’était reportée ainsi vers le développement du cerveau, ce qui avait entraîné la séparation de l’homme avec l’animal. Puis vint le basculement du mode de vie nomade fondé sur la chasse et la cueillette à un mode de vie sédentaire basé sur l’agriculture et l’élevage (environ à -10 000 ans). Cette transformation avait duré pendant des millénaires ce qui est, comme nous l’avions dit, la marque de la rupture de la nature de l’humain. Le feu avait fait naître une structure sociale d’échanges avec ses regroupements autour de lui, celui du passage à la vie sédentaire allait la rendre beaucoup plus importante et pérenne avec la création des villages. C’était les premières briques des sociétés humaines qui deviendront lentement des civilisations. L’IA est certainement une avancée extraordinaire mais elle n’a pas fait naître ni transformer la nature humaine. De même, l’IA n’en fera pas plus, une croyance tellement fantasmée avec les précédentes ruptures scientifiques et technologiques. Bon, ok, le feu vient de brûler des milliers d’hectares de forêts cet été. C’est encore Rahan qui a oublié de l’éteindre après son repas. Les héros peuvent aussi faire des bêtises !