L’homme qui ne voulait pas être photographié
Zine-El-Abidine, pour une raison que j’ignorais et que je n’ai jamais cherché à m’expliquer jusqu’à aujourd’hui, a toujours refusé de se laisser photographier, ...
C’est comme si cet homme de réflexion et de pensée, profondément attaché au savoir et aux livres, refusait d’être réduit à la trace fugitive d’un instant, comme si la densité intérieure qu’il portait en lui résistait naturellement à toute forme d’enfermement. Sur le moment, ce refus pouvait surprendre. Avec le temps, il est devenu une invitation à réfléchir. Une photographie ne retient qu’une apparence : un visage, une posture, un sourire parfois. Elle laisse dans l’ombre ce qui fait la singularité d’un être, ses valeurs et ses convictions, sa manière de se comporter, de lire le monde, d’habiter la vie. Zine-El-Abidine semblait savoir, intuitivement, que l’essentiel ne se réduit pas à un instant figé pour l’éternité. Non seulement parce que nous changeons au fil des années, des rencontres et des épreuves, mais aussi parce qu’il existait chez lui une vie intérieure riche, nourrie par la lecture et les études, où la pensée allait plus loin et plus profond que ce que l’image pouvait saisir. Comment une photographie pourrait-elle contenir cette patiente construction de l’esprit, cette conversation intime avec les textes et les idées ? À une époque où beaucoup éprouvent le besoin de se montrer, de s’exposer, et parfois de se mettre en scène, son attitude prend presque la forme d’une sagesse antique. Elle rappelle que l’identité ne se confond pas avec la visibilité, et que la présence d’un être ne se mesure pas à ses images, mais à ce qu’il dépose et sème dans les coeurs et les esprits. Il nous reste peu de photographies de Zine-El-Abidine, peut-être aucune. Pourtant, ceux qui l’ont connu gardent de lui quelque chose de plus durable et de plus précieux qu’un portrait : le souvenir d’une intelligence rare, d’une parole habitée par la passion, d’une sensibilité et d’une pudeur façonnées par la fréquentation des grands auteurs. À sa manière, il rappelait qu’un être humain est toujours plus vaste et plus complexe que ce qu’il laisse voir, et que les mots, parfois, disent mieux que les images ce que nous sommes.