L’homme, cette routine humaine

Chaque jour, la consultation radiologigue d’un pan de la société nous révèle un cliché obscur. Comme ce retraité qui avait tant donné d’efforts lors de son acti...

Chaque jour, la consultation radiologigue d’un pan de la société nous révèle un cliché obscur. Comme ce retraité qui avait tant donné d’efforts lors de son activité et qui persiste encore à travailler. Autrement. Il ne travaille pas pour arrondir ses fins de mois, ce qui serait louable à plus d’un titre ou pour chasser une oisiveté susceptible d’être envahissante. Il est là, prompt pour faire des courses quand ses enfants célibataires se prélassent en grâce matinée. C’est lui qui retire un papier, s’acquitte d’une facture, convoie les chérubins de ses autres enfants mariés. Il ne peut se mouvoir longtemps dans un minime temps de propre liberté, lui préférant le «devoir « d’aller sans rechigner à toute autre besogne. C’est lui, en fait qui se sacrifie en sacrifiant sa joie, pour la joie des autres. Sinon, c’est là, où il croit la trouver. Tant mieux. Il est vrai que l’on doit se sacrifier pour les siens jusqu’à la fin des jours. À charge cependant pour eux de savoir se prendre en charge. En s’adonnant tout entier, il se culpabilise de ne leur avoir pas trop offert ni de temps, ni d’intérêt, ayant été tout entier offert à ses fonctions durant son activité. Leur majorité ne l’a pas, néanmoins affranchi de les couver encore. Et avec fierté. Oui, le sens génétique de la paternité. La nature tend toujours à modeler l’homme selon le schéma socio-psychique qu’il veut ou bien qu’il subit, sans défense. Lui, c’est l’instabilité qui le caractérise. Il tergiverse d’une position à une autre quand il manque d’opinion. Le voir roder seul, telle une ombre abandonnée, l’on dirait qu’il n’a jamais eu ni amis d’enfance, ni collègues de travail. Fuit-il ainsi son statut de colonisé «familial» en cherchant à quérir une liberté qu’il n’aurait jamais eue ? Le pauvre, tout le temps distrait, malgré la fraîcheur de sa retraite, regard perdu, la bouche à moitié bée; il réagit tardivement à une blague sans débiter le moindre rire mais se ressaisit tardivement et toujours après coup. L’habitude l’a bien moulé pour le distinguer toujours et presque en une extraordinaire chose. Lui est une routine humaine qui continue à circuler, une vie de tous les jours. Sans saveur, ni attrait que l’on croirait qu’il s’efforce d’exister malgré lui. Une vie presque imposée. Soit en finalité, une condamnation à une présence involontaire. Le bonhomme préfère une course pour autrui à un moment de plaisir personnel, un guichet de Sonelgaz ou d’Actel à une terrasse de café ou la lecture d’un livre. Quand, rarement, il s’attable, il est dans les vap, une absence que trahit l’évaporation de ses répliques et voilà qu’un appel téléphonique lui sonne la fin de la récréation et l’urgence d’une autre tâche. De toute façon, cet homme là, trouvé sur les berges de l’îlot, à l’ouest d’Alger, n’est pas un spécimen rare. Chacun de nous partage, en somme une partie de son humeur et de sa routine humaine. Mais pas jusqu’à troquer tout son être contre un «devoir» qui n’a plus à l’être.