Ce voleur de temps et de tendresse

Il s’est glissé peu à peu dans nos vies.

Au début, il n’était qu’un simple outil destiné à nous rendre service et à faciliter certaines tâches. Au fil du temps, il a évolué et sa présence est devenue de plus en plus indispensable. Aujourd’hui, il est souvent le premier que nous retrouvons au réveil et le dernier auquel nous accordons un regard avant de fermer les yeux. Il nous suit partout : au marché, dans les transports, dans la rue, au café… Dans les moments d’ennui comme dans ceux de solitude ou de joie, il est toujours à portée de main. À force de l’avoir près de nous à chaque instant, nous avons fini par ne plus remarquer sa présence… ni même imaginer nos journées sans lui. Sur son écran, tout est disponible : les informations, la politique, la religion, la musique, l’humour, les polémiques, les directs, les confidences et une quantité impressionnante de futilités et surtout du n’importe quoi. Il y a toujours une vidéo à regarder, un commentaire à lire, une publication à consulter. À peine avons-nous terminé que d’autres contenus nous attendent. Rien ne s’arrête, rien ne se termine. Le Smartphone est devenu une machine à remplir nos journées, mais aussi à nous faire oublier qu’elles passent comme tant d’autres choses. À force de vouloir occuper chaque minute, nous avons perdu le goût des moments vides. Attendre quelques instants sans consulter un écran est devenu presque insupportable. Dans une salle d’attente, chacun baisse la tête. Dans les transports, les regards se croisent rarement. Même lorsque nous sommes seuls, nous cherchons à nous distraire de notre propre présence. Nous ne savons plus attendre, nous avons de plus en plus de mal à nous ennuyer et nous supportons difficilement le silence. Sauf que c’est dans nos maisons que les dégâts sont les plus visibles et peut-être, les plus douloureux. Autrefois, le repas familial était un rendez-vous. On racontait sa journée, on riait, on se disputait parfois, on échangeait des nouvelles. Ce n’était pas toujours parfait, mais il existait un espace où chacun pouvait parler et se sentir écouté. Aujourd’hui, il arrive que le repas se termine sans que les membres d’une même famille aient véritablement échangé quelques phrases. Le plus inquiétant est que cette scène, à force de se répéter, ne choque presque plus personne. Le Smartphone ne s’est pas contenté de modifier nos habitudes. Il a franchi les frontières de notre intimité. Il s’invite dans les conversations, interrompt les moments fraternels et d’amitié il s’impose jusque dans les chambres à coucher. Des couples partagent le même lit, mais chacun vit dans son univers numérique. Des parents passent une soirée entière auprès de leurs enfants sans leur accorder une attention véritable. Un enfant parle, son père regarde son écran. Une mère raconte quelque chose, son interlocuteur répond machinalement sans avoir vraiment écouté. Combien de fois avons-nous répondu « attends un instant » à quelqu’un que nous aimons, pour consacrer finalement plusieurs minutes à une vidéo sans importance ? Combien de confidences ont été interrompues par une notification ? Combien de moments précieux avons-nous sacrifiés à des contenus dont nous ne nous souvenons même plus le lendemain ? Nous trouvons le temps de suivre la vie de parfaits inconnus, de commenter leurs publications et de réagir à leurs moindres faits et gestes. Nous exposons nos repas, nos voyages, nos maisons et nos sourires à des centaines de personnes, mais nous négligeons parfois ceux qui partagent notre quotidien. Nous pouvons parler instantanément à quelqu’un situé à l’autre bout du monde, tout en restant incapables d’engager une véritable conversation avec la personne assise à côté de nous..... Le drame, c’est que cette distance ne s’installe pas brutalement. Elle grandit dans les habitudes, dans les silences, dans les regards détournés. Elle s’installe lorsqu’un enfant renonce à raconter sa journée parce que personne ne l’écoute, lorsqu’un couple n’a plus rien à se dire au-delà des obligations quotidiennes, lorsque les membres d’une famille finissent par considérer leur présence mutuelle comme une évidence qui ne nécessite plus d’efforts. Nous risquons ainsi de devenir des étrangers sous un même toit, familiers des habitudes les uns des autres, mais de moins en moins attentifs à leurs joies, à leurs inquiétudes et à leurs blessures. Que restera-t-il de tous ces instants perdus ? Une famille ne se construit pas avec des connexions Internet, mais avec des regards, des paroles, des gestes et du temps partagé. Une maison n’est pas un foyer simplement parce que plusieurs personnes y habitent ; elle le devient quand chacun y trouve une présence, une écoute et une affection véritables. Sommes-nous encore les maîtres de notre temps, ou sommes-nous devenus les prisonniers consentants d’un petit écran qui nous rapproche du monde entier tout en nous éloignant, jour après jour, de ceux qui donnent un sens à notre existence ...nos parents...nos frères...nos enfants ?