Avoir un marteau piqueur sur la tête
Je l’ai trouvé hors de ses gonds. Sa colère ingurgitée, il passe sans tergiverser aux aveux croyant pouvoir se décolérer.
Cet ami qui nous ressemble sur le plan de l’âge, du bon civisme et de l’authentique citoyenneté n’a jamais basculé dans la médisance. Il est loin d’être un contempteur zélé. Cette fois-ci, il vient de franchir les lignes de ses tolérances. Cela fait presque trois semaines qu’un parvenu, nouveau voisin limitrophe avait entamé des réfections pour son logement pourtant neuf car de rang promotionnel. Acte premier, installation extérieure de barreaudage. Acte suivant, l’éruption intérieure de Krakatoa. La primaire décence aurait été de venir aviser son voisinage et s’excuser des dérangements à leur causer. Cette réaction citadine, me dit-il tout rouge de dépit, ne peut hélas s’incarner dans l’embonpoint malotru d’un plouc enrichi que les dernières pluies des finances soupçonneuses ont déversé sur la ville. La réfection a dépassé le sommaire et simple réaménagement. Il cloisonne la surface de son open-space initial comme est clos son esprit, il décolle la dalle de sol pour en placer une autre aux nuances de son inculture architecturale, il scinde la salle d’eau, ôtant le siège anglais pour encastrer le turc dans un réduit, il installe un receveur de douche à part, il démolit l’habillage new-look de la cuisine. C’est le marteau piqueur qui est à l’œuvre quand le burin n’arrive pas à venir à bout de la chape cimentée du parterre et du plan mural. Un massacre à la tronçonneuse. Le ridicule réside dans l’effort de vouloir faire d’un appartement, un logement rural dans un milieu urbain. La rurbanité à l’honneur. Tous ces rafistolages absurdes ne se font pas dans la symphonie, ni même dans la cacophonie mais dans le rythme d’un chantier de travaux publics digne d’un creusement de tunnel ou d’une trémie. Ce sont cette pollution sonore, ce bruit mécanique, ce rataplan intense et vibrant et ce crissement assourdissant et répétitif qui indisposent la quiétude des âmes et la sérénité des cœurs. Mais c’est son droit, lui dis-je, essayant de flétrir son ire. Chacun est libre dans sa demeure. Ah, oui le droit d’enquiquiner les pauvres et vieux malades, de faire trembler les nourrissons, de migrainer les ménagères, oui c’est ça ce droit injuste. Lui aspire à vivre selon ses repères archéologiques et nous devons subir ses lubies. La vie communautaire exige un code de conduite, un sens intelligent du vivre ensemble et un peu de convenance, de pudeur et de retenue. Il n’a qu’à rester là d’où il vient et que chacun garde propre son écurie. Sinon, il est obligé de s’astreindre à l’orthodoxie des règles civiques régissant la localité. L’on n’a pas à mélanger pulsions hermétiques et ouverture au renouveau. « Ya radjel ! » Détrompe-toi, un citoyen habite là où il veut, construit, détruit, réaménage et fait ce qu’il veut. C’est son fric qui va en «briques» et brac. Oui, oui j’ai compris, grogne t-il, c’est à moi de me taire, m’adapter ou de disparaître. Non mon ami, ce n’est qu’un trouble de voisinage précaire et momentané. Évite donc d’exagérer, emmure tes tympans et laisse la vie sociale ainsi se faire.