Aux millionnaires, la baballe. À la misère du monde, la darbouka

Aimer un sport n’est pas se prosterner aveuglement.

La chronique qui suit n’est pas une insulte aux joueurs ni aux spectateurs. Mais dans le tumulte des cris du stade, il y en a toujours qui essaient de faire entendre leur voix étouffée. Ils rappellent qu’ils ne participent pas à une cérémonie vaudou ou à celle du feu par les Zoroastriens mais seulement à un jeu divertissant. Ils ne rentrent pas dans une transe devant les dieux du stade. Vingt-deux millionnaires sur le terrain, des dizaines de millions d’êtres humains devant l’écran. Un spectacle donné par des stars aux salaires vertigineux qui enflamme des populations dont le salaire de beaucoup ne permet même pas de boucler les fins de mois. Mais qu’importe, ils hurlent, ils supportent, ils dansent avec frénésie. Les millionnaires jouent à la baballe, les supporters les accompagnent avec la darbouka. L’autre dure réalité est que la violence du monde du football ne touche jamais les millionnaires du gazon mais les adeptes de la religion du ballon rond. Bien entendu que je force le trait, bien entendu que je caricature mais il y a chez moi un fond de colère, celle d’un ancien prof, probablement très gâteux, hargneux et critiquant tout. Probablement mais j’ai assisté pendant 42 ans au drame de la concurrence entre l’image de l’indispensable instruction et culture face aux mirages de réussite que véhiculent les millionnaires à la baballe comme d’autres catastrophes que sont les influenceurs. Voilà que cette coupe du monde revient comme la fête du solstice mais tous les quatre ans. Cette fois-ci, c’est dans le temple de la démesure et de l’argent qu’elle se trouve soit un lieu fait pour elle. Il y aura même deux arrêts en plus de la mi-temps appelés « pause fraîcheur» (cooling break). L’excuse, la très haute température prévue qui exige un moment pour se reposer et se désaltérer. Il faut être coupé du monde pour ignorer que la pratique du sport aux États-Unis est d’entrecouper les matchs dans tous les sports retransmis à la télévision. En fait, cette innovation inédite et dérogatoire aux règles du football permet la diffusion des spots publicitaires qui se monnayent à prix d’or lors d’événements sportifs à très hautes audiences. Le football est un magnifique sport, je l’adore mais il a été perverti par l’argent d’une manière si profonde que j’irai jusqu’à l’image inversée du cirque romain. Ce sont les Patres conscripti (sénateurs romains) qui sont sur la pelouse. Dans sa version moderne, car il a des origines antiques, le football est né en Angleterre au XIXè siècle. Il concernait principalement les classes sociales élevées, avant de devenir un sport populaire. Par le peu de moyens qu’il demandait, du moins pour une base accessible, la classe ouvrière s’y était mise sur les terrains vagues essentiellement. Il est désolant que beaucoup dans cette classe modeste (je n’ai pas dit majoritaire, ne recommencez pas votre tentation de procès pour insultes !) n’ait pas eu la possibilité d’accéder à la valeur éducative de ce sport pour n’en retenir qu’un jeu de baballe à travers lequel toutes les frustrations peuvent trouver un exutoire. Et cet exutoire est souvent dans la violence, la politique et les conflits géopolitiques. Les millionnaires se déplacent en jets privés, les supporters vont en bus pour travailler et se payer une place dans le stade qui n’a vraiment pas le prix d’une séance de cinéma. Si on aime le football on ne doit jamais enlever de l’esprit ce qu’il y a en-dessous des pelouses, la misère de l’humanité. Bon, à part ça, vous voyez qui en finale ?