Abba, Queen et le temps suspendu
Personne ne sait ce que va retenir lhistoire au moment où elle crée son fil contemporain.
Mais à léchelle de notre vie on peut percevoir ce quelle a incrusté dans les mémoires. La salle du théâtre municipal était encore peu remplie. Nous navions pas fait attention quelle était en très grande majorité composée de ceux quon appelle des seniors. Cela faisait plusieurs décennies que ce constat nous paraissait normal car peu de jeunes sont présents dans les salles de théâtre, non seulement parce que ce nest pas leur passion mais aussi parce que les prix sont en général hors de portée pour ceux qui ne sont pas encore salariés. Petit à petit la salle se couvrait dun nuage blanc qui trônait au-dessus des têtes, formant un tapis qui contrastait avec le rideau sombre de la scène. Cétait les cheveux blancs de très nombreux hommes. On aurait cru que nous étions entrés dans une maison de retraite dont je faisais partie. Il avait fallu quelques minutes pour nous rendre subitement compte que nous étions tous de la même génération que les deux groupes iconiques, Abba et Queen, qui allaient être le thème de la représentation musicale. Tous ces gens étaient en fait ceux qui partageaient notre passion pour les deux groupes. Personne ne sait quelles célébrités au moment de lenthousiasme des foules resteront dans les périodes à venir. Certains disparaissent dans lanonymat, dautres saccrochent désespérément dans des concerts nostalgiques. Peu sont des élus pour la longévité. Cest pour cela que la modestie doit toujours les accompagner au moment de la gloire. Hélas, la célébrité est grisante et ne laisse pas une seule petite place à la lucidité de léphémère. Les élus connaissent une perpétuation de leurs uvres mais rares sont ceux qui provoquent la variété des formes de reprises. Comme pour les Beatles, les mélodies dAbba ou de Queen sont encore jouées à travers le monde par des orchestres symphoniques, des versions de smoothie musique (laissez-moi jouer au spécialiste prétentieux), de bossa-nova ou de jazz. Ce soir-là les reprises allaient être interprétées par un quatuor à cordes, cétait inédit pour nos oreilles malgré le foisonnement des variations que je viens de citer pour exemples. Le spectacle commence et le présentateur parmi les quatre nous annonce, « Mesdames et messieurs, nous ouvrons le concert avec la chanson qui a fait connaître Abba après avoir obtenu le Prix de lEurovision ». Personne ne pouvait dire dans son esprit quil ne sen souvenait pas car il savait quaprès létape de la maison de retraite il y avait le monde de loubli éternel. Mais cest autre phrase qui a du faire passer un frisson sur tous les présents, « Il y a cinquante ans ! ». Je ne saurai jamais si nous voulions faire couler des larmes pour cette annonce si fracassante mais je suis certain quelles auraient été celles de la tendre émotion. Puis les instruments du quatuor commencent à égrainer les chansons. Dans chaque couple on sentait cette compétition, qui va être le premier à deviner la chanson ? Cela se voyait par des gestes et des regards. La communion dun couple tout au long de sa vie se manifestait. Tout y est passé, je ne résisterai pas à nommer les plus célèbres avec une liste longue que le lecteur me pardonnera. Pour Abba, Waterloo (1974), Mamma Mia (1975), Dancing Queen (1976), Take a Chance on Me (1977), Gimme! Gimme! Gimme!, The Winner Takes It All (1980) ... Pour Queen, Bohemian Rhapsody (1975), We Will Rock You / We Are the Champions (1977) Dont Stop Me Now (1978) , Another One Bites the Dust (1980) Voilà ce quest une vraie incrustation dans la mémoire collective. Nous attendions tous la chanson du final, dans le silence de notre pensée, elle était inévitable. Il était impossible de loublier dans le répertoire mais surtout en cette circonstance. Le titre de Queen qui allait enflammer le public sil fallait encore le faire après tout le concert. Cétait We Are the Champions (1977) qui est devenu lhymne de toutes les compétitions dans le monde. Nous étions en Espagne, en ce juillet 2026, un moment mémorable pour le pays après la Coupe du monde. Mais quimporte le pays, jai cru percevoir une petite lumière dans les yeux de certains lecteurs de ma chronique. Je leur dis, même si ce nest pas dAbba ou de Queen mais de Gloria Gaynor en 1978, « We will survive ! ».