Le Français nest plus « In » mais lhistoire, elle, ne prend pas sa retraite

Il fut un temps, en Algérie, où deux effectivement, un voilà bien placé et un « r » soigneusement travaillé pouvaient presque faire office de promotion sociale....

Il fut un temps, en Algérie, où deux effectivement, un voilà bien placé et un « r » soigneusement travaillé pouvaient presque faire office de promotion sociale. On pouvait dire quelque chose de parfaitement banal ; prononcé en français avec laccent adéquat, cela prenait parfois des airs de thèse soutenue à la Sorbonne. Soyons justes : ce nétait pas la faute de ceux qui avaient appris le français. Pour des générations entières, cette langue fut un pont vers luniversité, ladministration, la science et le monde. Je suis moi-même de cette génération. Jai appris, lu, travaillé et écrit en français. Le problème na jamais été la langue. Il a commencé lorsque la langue est devenue un privilège, puis une distinction sociale, presque un certificat de bonne tenue culturelle. Il suffit parfois darriver à Alger pour le sentir. Dans bien des hôtels, restaurants, magasins ou cafés, le premier mot qui vous accueille est « Bonjour ». Ni « salam », ni « sabah el kheir ». Bonjour, automatique, professionnel, élégant, comme si la capitale algérienne devait encore présenter son passeport linguistique avant de vous servir un café. Le mot ny est évidemment pour rien. Mais il dit beaucoup. Une langue peut perdre son empire et conserver longtemps la réception de lhôtel. Sauf que le monde a changé. La nouvelle génération ne sattarde plus beaucoup devant le bonjourrr. Elle ouvre son ordinateur, code, utilise lintelligence artificielle, lit des publications scientifiques, suit des cours internationaux et travaille avec Séoul, Bangalore ou San Francisco. Langlais ne lui apparaît pas comme une trahison : il lui apparaît comme un outil. Et cest exactement ce quil est. Langlais nest pas une nouvelle identité. Cest une infrastructure stratégique. Une langue centrale de la science, de la technologie, de la recherche et de léconomie numérique. Il ne sagit pas de remplacer une dépendance sentimentale par une autre, mais de comprendre que le monde ne nous attendra pas pendant que nous continuons à régler notre vieille querelle avec Paris. Le français, lui, ne va pas disparaître. Et il ne doit pas disparaître. Il restera une grande langue de culture, de littérature, de pensée et de mémoire. Ce qui doit disparaître, cest autre chose : son ancien monopole du prestige. Paris ne tombera pas.Molière ne brûlera pas.La tour Eiffel continuera de fonctionner. On aura simplement changé lordre des sièges. Puis revient léternelle formule : « Mais la France a construit lAlgérie. » Et là commence le théâtre. Oui, la colonisation a construit des routes, des bâtiments, des ports et des institutions. Les empires construisent. Ils ont besoin de routes pour circuler, de ports pour expédier, de bureaux pour administrer et de casernes pour rester. Mais depuis quand construire signifie-t-il créer un pays ? Prenons le Hamma. Ladministration coloniale a institutionnalisé en 1832 le Jardin dEssai comme entité botanique et administrative, puis la développé. Très bien. Mais avant le décret, il y avait déjà le Hamma, la terre, Alger et lAlgérie.Un acte administratif peut créer une institution.Il ne crée ni la terre, ni le peuple, ni lHistoire. La différence paraît élémentaire. Elle dérange pourtant certaines histoires paresseuses. Celui qui rénove votre maison ne devient pas votre grand-père.Celui qui trace une route sur votre terre ninvente pas la terre. Alger nest pas née en 1830. LAlgérie non plus. Cette terre porte des strates amazighes, numides, méditerranéennes, islamiques, zirides, ottomanes et bien dautres encore. La colonisation nest pas arrivée dans le vide. Elle est arrivée dans un pays. Et cest peut-être là lopération la plus habile du récit colonial : non pas seulement occuper la terre, mais occuper le point de départ lui-même. Faire de 1830 lannée zéro.Avant: la brume.Avant : les tribus.Après : lÉtat.Avant : le désordre.Après : lurbanisme. Ainsi, le moment de la conquête devient celui de la naissance. Puis on demande au propriétaire de remercier celui qui est entré par effraction parce quil a changé les rideaux. Mais il ne faut pas tomber dans le piège inverse. Nous navons pas besoin de nier ce que la colonisation a construit pour rappeler que lAlgérie existait avant elle. Nous navons pas besoin de démolir un balcon français pour retrouver la Numidie. Et nous navons certainement pas besoin de haïr une langue pour nous réconcilier avec les nôtres. LHistoire na pas besoin de crier quand la mémoire est sûre delle-même. Il en va de même pour les civilisations. LEurope moderne a énormément inventé et construit. Mais elle nest pas née du néant. Des siècles auparavant, la civilisation islamique traduisait, discutait, développait et enrichissait les connaissances en algèbre, médecine, optique, astronomie, philosophie ou cartographie, tout en héritant elle-même des traditions grecques, persanes, indiennes et autres. Al-Khwarizmi na pas attendu une tutelle intellectuelle pour comprendre que les nombres avaient un avenir. Ibn al-Haytham na pas eu besoin dun visa Schengen pour étudier la lumière. Les grandes civilisations héritent, transforment, ajoutent et transmettent. Seules les civilisations saisies par larrogance finissent par croire quelles ont inventé lécriture, la roue, la lumière et, tant quon y est, lhumanité. Voilà pourquoi dire que « la France a fait lAlgérie » nest pas seulement une exagération. Cest renverser lHistoire. La France a laissé en Algérie des routes, des bâtiments et des institutions, oui. Mais elle ne nous a pas laissé lAlgérie en partant.LAlgérie était déjà là lorsquelle est arrivée. Pendant ce temps, après lindépendance, nous avons passé des décennies à débattre du français et de larabe, tandis que lAlgérien continuait à vivre dans sa langue quotidienne : il riait avec elle, aimait avec elle, négociait avec elle, élevait ses enfants avec elle, puis entrait dans ladministration pour découvrir que la langue dans laquelle il gérait toute son existence attendait encore son autorisation dentrer. Performance bureaucratique admirable : un peuple parle couramment, mais sa langue reste à la réception. Peut-être est-il temps de devenir linguistiquement adultes : larabe pour sa profondeur culturelle et civilisationnelle ; tamazight pour son enracinement national ; nos darijas et nos parlers pour la vie que nous vivons réellement ; le français pour la culture et la mémoire ; langlais pour la science, la technologie et le monde. Le problème na jamais été davoir trop de langues.Le problème était den transformer une en classe sociale.Apprenons toutes celles que nous pouvons. La connaissance na pas besoin de douanes. Mais ne faisons jamais dune langue étrangère la mesure de la dignité dun homme, ni dune autre un instrument de revanche. Nous navons donc pas besoin dorganiser les funérailles du français. Il suffit de réorganiser les sièges.Le français restera dans la bibliothèque. Langlais prendra davantage de place dans le laboratoire.Et lAlgérien, avec toutes ses langues, restera propriétaire de la maison.Quant au bonjourrr historique, quil se rassure.Il peut garder son « r ».Il pourrait encore lui servir à prononcer retirement. French is not dead. It is simply no longer the dress code.Et lAlgérie, elle, na jamais eu besoin dune langue étrangère pour prouver quelle existait.Elle était là avant. Elle sera là après.