Des «quatre modernisations» à la capacité d’agir

Ce que l’Algérie peut apprendre de l’expérience chinoise

Lorsqu’on évoque l’essor de la Chine, les chiffres viennent naturellement à l’esprit : croissance économique, poids industriel, infrastructures, trains à grande...

Mais derrière ces résultats visibles se trouve une histoire institutionnelle plus profonde : celle d’un État qui a progressivement appris à transformer des objectifs généraux en politiques expérimentables, puis en institutions, en compétences et, finalement, en capacités productives. C’est dans cette perspective que les « quatre modernisations » - agriculture, industrie, sciences et technologies, défense nationale - prennent tout leur sens. Elles ne constituaient pas simplement une liste de secteurs prioritaires. Leur intérêt réside surtout dans le processus par lequel des priorités politiques ont été progressivement traduites en mécanismes d’action, d’expérimentation, d’apprentissage et d’accumulation. La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir ce que la Chine a modernisé, mais comment elle a construit la capacité permettant de transformer une orientation politique en résultats durables. Cette distinction est importante pour l’Algérie. Il ne s’agit évidemment ni de copier le modèle chinois, ni de transposer mécaniquement des institutions conçues dans un contexte historique, démographique et politique différent. Il s’agit plutôt d’observer une expérience étrangère pour poser une question qui concerne directement notre propre trajectoire : comment passer d’une abondance de stratégies à une véritable capacité d’exécution ? Le véritable problème : non pas l’absence de stratégies, mais leur mise en œuvre L’Algérie ne manque ni de plans, ni de programmes, ni de diagnostics. Au cours des dernières décennies, de nombreuses politiques publiques ont fixé des objectifs ambitieux dans l’agriculture, l’industrie, la recherche scientifique, la diversification économique, les exportations et l’amélioration de l’environnement des affaires. Le problème se situe donc moins dans la formulation des objectifs que dans la distance entre l’intention, l’exécution et le résultat. C’est précisément sur ce point que l’expérience chinoise offre une piste de réflexion intéressante. Après 1978, les réformes chinoises n’ont pas été conduites partout et simultanément selon un schéma uniforme. Une partie importante du processus a reposé sur l’expérimentation, l’évaluation et l’adaptation. Certaines politiques ont été testées dans des secteurs ou des territoires déterminés avant d’être élargies ou corrigées. Cette logique d’expérimentation a été largement étudiée dans la littérature consacrée aux réformes chinoises. Elle repose sur une idée simple mais exigeante : une politique publique n’est pas nécessairement une vérité définitive ; elle peut être une hypothèse que l’action publique doit mettre à l’épreuve. Cette approche pourrait inspirer une réflexion algérienne. Pourquoi certaines wilayas ne pourraient-elles pas devenir de véritables laboratoires de politiques publiques? Une wilaya pourrait expérimenter un modèle intégré d’agriculture et d’industrie agroalimentaire ; une autre développer une spécialisation dans les industries mécaniques ; une troisième tester des politiques d’innovation numérique ; une quatrième concentrer ses efforts sur la logistique et l’exportation. L’objectif ne serait pas de créer artificiellement des « petites Chines », mais d’introduire une logique institutionnelle différente : expérimenter, mesurer, évaluer, corriger et, lorsque les résultats le justifient, généraliser. Une telle démarche permettrait également de sortir d’une culture administrative dans laquelle chaque nouvelle stratégie tend à remplacer la précédente sans toujours produire une véritable accumulation institutionnelle. Penser en système plutôt qu’en dossiers Un autre enseignement mérite attention : les quatre modernisations chinoises n’ont jamais été réellement indépendantes les unes des autres. L’agriculture ne concernait pas uniquement la production agricole. Elle touchait également aux revenus ruraux, à l’emploi, à la demande intérieure et à l’industrialisation. L’industrie ne consistait pas simplement à construire des usines. Elle impliquait la productivité, l’emploi, les infrastructures, la technologie, les fournisseurs, les marchés et, progressivement, l’intégration dans les chaînes de valeur internationales. Les sciences et technologies n’étaient pas conçues comme un univers séparé de l’économie. Elles étaient appelées à soutenir la productivité, l’innovation et la montée en gamme industrielle. Même la modernisation de la défense a, à différentes étapes, entretenu des relations avec le développement de compétences scientifiques, technologiques et industrielles. Le véritable enjeu était donc moins la modernisation de quatre secteurs que la construction de connexions entre eux. Cette question est particulièrement pertinente pour l’Algérie. L’agriculture, l’industrie, l’université, l’énergie, la numérisation, les infrastructures et l’exportation sont-ils encore trop souvent considérés comme des dossiers administratifs distincts ? Ou pouvons-nous les penser comme les composantes d’un même système productif ? L’Algérie dispose pourtant de nombreux atouts : une base énergétique importante, un vaste territoire, un marché intérieur significatif, une position géographique stratégique entre l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique, ainsi qu’un potentiel humain et universitaire considérable. Mais les ressources ne deviennent pas automatiquement des capacités productives. C’est là toute la différence entre posséder des avantages et savoir les transformer en productivité. La diversification ne consiste pas seulement à exporter davantage La question de la diversification économique est souvent présentée à travers un indicateur simple : augmenter les exportations hors hydrocarbures. Cet objectif est nécessaire, mais il ne suffit pas. La véritable diversification suppose la construction de secteurs capables de produire durablement de la valeur, d’innover, d’améliorer leur productivité et de s’intégrer progressivement aux marchés internationaux. Les données de la Banque mondiale montrent d’ailleurs que les hydrocarbures ont représenté une part encore très importante des exportations et des recettes publiques algériennes au cours de la période récente. Cette situation rappelle que la diversification ne peut être réduite à l’apparition ponctuelle de quelques nouveaux produits exportés. Elle suppose une transformation plus profonde de la structure productive. Dans l’agriculture, par exemple, le véritable indicateur ne devrait pas être uniquement le nombre d’hectares mis en valeur ou les volumes produits. Il faudrait également regarder la chaîne complète : recherche, semences, irrigation, mécanisation, stockage, transformation, conditionnement, transport, commercialisation et exportation. Dans l’industrie, le nombre d’usines ne constitue pas à lui seul une mesure suffisante de la performance. Il faut aussi examiner la capacité à créer des fournisseurs locaux, à accroître l’intégration nationale, à transférer des technologies, à améliorer la qualité et à accéder aux marchés extérieurs. Quant à l’université, elle ne peut être évaluée uniquement à travers le nombre de diplômes ou de publications. Sa contribution au développement devrait également être appréciée à travers sa capacité à répondre à des problèmes concrets : eau, énergie, agriculture, industrie, transport, numérique, administration et environnement. La diversification devient ainsi moins une question de multiplication des projets qu’une question de construction d’un écosystème productif. L’investissement étranger : attirer des capitaux ou construire des capacités ? Cette réflexion conduit nécessairement à revoir la manière de concevoir l’investissement étranger. La question ne devrait pas être seulement : combien d’investissements étrangers avons-nous attirés ? Elle devrait également être : quelles capacités ces investissements ont-ils contribué à construire ? Ont-ils apporté des technologies ? Ont-ils créé des réseaux de fournisseurs locaux ? Ont-ils formé des ingénieurs et des techniciens ? Ont-ils introduit de nouvelles normes de qualité et de gestion ? Ont-ils ouvert des marchés aux entreprises algériennes ? Ont-ils contribué à l’émergence de compétences qui resteront dans l’économie après le départ de l’investisseur ? L’expérience chinoise montre, à différentes étapes, que l’ouverture internationale peut être conçue non seulement comme un moyen d’attirer des capitaux, mais aussi comme un instrument d’apprentissage industriel. Pour l’Algérie, cela pourrait conduire à repenser progressivement la politique d’investissement autour d’une notion plus exigeante : le transfert de capacité. L’enjeu n’est donc pas uniquement de faire venir le capital, mais de faire en sorte que le capital contribue à accroître durablement la capacité productive nationale. De la dépense à la productivité La question de la productivité constitue probablement l’un des tests les plus importants du développement. Un État peut augmenter ses dépenses, lancer des infrastructures, financer des programmes et multiplier les projets. Mais aucun de ces indicateurs ne permet, à lui seul, de savoir si la capacité productive de l’économie s’est réellement améliorée. La question devrait progressivement changer : Combien avons-nous dépensé ? vers : Qu’avons-nous produit avec cette dépense ? Combien d’emplois productifs ont été créés ? Combien d’entreprises locales ont émergé ? Combien de technologies ont été transférées ? Combien de nouveaux produits ont atteint le marché ? Combien d’exportations supplémentaires ont été générées ? Comment la productivité du travail, de l’hectare ou de l’investissement a-t-elle évolué ? Ce changement paraît technique. Il est pourtant profondément institutionnel. Une administration qui mesure principalement les moyens mobilisés peut considérer un programme comme réussi parce que les crédits ont été consommés et les opérations réalisées. Une administration qui mesure les résultats est obligée de poser une autre question : qu’est-ce qui a changé ? C’est ici que la notion de capacité de l’État devient essentielle. La capacité de l’État ne réside pas seulement dans son pouvoir de décider. Elle réside aussi dans sa capacité à mettre en œuvre, mesurer, apprendre et corriger. Le rôle du temps : construire plutôt qu’annoncer Il existe également une dimension souvent négligée dans les politiques de développement : le temps. Les capacités industrielles, technologiques, scientifiques et administratives ne se construisent pas en quelques mois. Elles résultent d’une accumulation. Une entreprise apprend. Un ingénieur acquiert de l’expérience. Une université construit des laboratoires et des réseaux scientifiques. Un fournisseur local améliore progressivement ses normes. Une administration apprend à gérer un nouveau secteur. Un territoire développe des infrastructures et des compétences spécialisées. C’est cette accumulation qui transforme progressivement un ensemble de ressources en capacité productive. Le développement ne consiste donc pas seulement à lancer de nouveaux programmes. Il consiste aussi à préserver, approfondir et cumuler les apprentissages produits par les programmes précédents. Pour l’Algérie, cela signifie notamment qu’une réforme ne devrait pas être jugée uniquement à travers son annonce initiale, mais à travers la capacité des institutions à la poursuivre, à l’évaluer et à l’améliorer dans la durée. La Chine n’est pas un modèle à reproduire Cette comparaison doit cependant être maniée avec prudence. La Chine possède une histoire, une démographie, une organisation territoriale, une structure institutionnelle et une position géopolitique qui lui sont propres. Son expérience comporte également des déséquilibres, des coûts et des difficultés qui doivent être pris en compte. Il serait donc erroné de rechercher une formule chinoise à importer en Algérie. Ce qui peut être utile n’est pas nécessairement le modèle, mais la méthode. Expérimenter avant de généraliser. Mesurer avant de conclure. Corriger avant d’abandonner. Relier la recherche à la production. Utiliser l’ouverture internationale pour renforcer les capacités nationales. Investir dans les compétences. Et surtout, permettre aux politiques publiques de produire des effets dans le temps. La copie peut reproduire une structure. Elle ne reproduit pas automatiquement les capacités qui ont permis à cette structure de fonctionner. Le véritable enjeu algérien : construire une capacité d’agir L’Algérie n’a peut-être pas besoin d’une nouvelle stratégie générale annonçant une nouvelle fois les mêmes priorités. Elle a surtout besoin de mécanismes permettant de transformer les priorités existantes en résultats cumulatifs. Une stratégie devrait pouvoir être testée. Une expérience devrait pouvoir être mesurée. Un résultat positif devrait pouvoir être reproduit. Un échec devrait pouvoir être corrigé. Et une réforme réussie devrait pouvoir survivre à la succession des responsables et aux cycles administratifs. C’est à cette condition que l’État peut passer progressivement de producteur de plans à producteur de capacités. L’université peut alors devenir davantage qu’un espace de formation : un partenaire de résolution des problèmes économiques et sociaux. L’entreprise peut évoluer de la protection du marché intérieur vers la recherche de compétitivité extérieure. La wilaya peut devenir davantage qu’une unité administrative : un espace d’expérimentation et d’apprentissage des politiques publiques. Et l’investissement public peut être pensé non comme une succession de projets isolés, mais comme une série de maillons contribuant à une même chaîne productive. Une question plus utile que « devenir comme la Chine » Au fond, la question pertinente pour l’Algérie n’est pas de savoir comment devenir comme la Chine. La question est plus simple et plus exigeante : Comment faire en sorte que l’Algérie soit, année après année, plus capable de produire de la valeur, d’absorber et de développer des technologies, de former des compétences et de transformer ses ressources en capacités économiques durables ? Cette question déplace le débat. Elle nous éloigne des comparaisons superficielles de taille, de croissance ou d’infrastructures pour nous ramener à ce qui constitue peut-être le cœur de tout processus de développement : la capacité à apprendre et à accumuler. C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants que l’on puisse tirer de l’expérience chinoise sans chercher à reproduire la Chine. Le développement ne repose ni sur les ressources seules, ni sur les plans seuls, ni sur les grands projets seuls. Il dépend de la capacité d’un État, d’une économie, d’une université et d’une société à expérimenter, apprendre, corriger et accumuler. Les « quatre modernisations » appartiennent à l’histoire chinoise. Mais la question qu’elles nous permettent de poser reste pleinement actuelle : quelles capacités voulons-nous construire en Algérie, et quels mécanismes institutionnels permettront de les rendre durables ? C’est peut-être à partir de cette question, plus que d’une nouvelle liste de priorités, que pourrait commencer une véritable nouvelle étape de la modernisation algérienne. *Dr .Chercheur en droit public Laboratoire de droit, d’urbanisme et d’environnement – Université Badji Mokhtar, Annaba