Un contrat social viable pour la transition climatique
NEW DELHI/STOCKHOLM- Il existe un paradoxe au cœur de la politique climatique.
Une écrasante majorité de la population mondiale souhaite que les gouvernements prennent à bras-le-corps la question du réchauffement climatique. D’un autre côté, dans un grand nombre d’économies développées, les électeurs soutiennent des partis politiques qui nient ou minimisent la crise climatique. Ce paradoxe lié au climat trouve son origine dans un profond sentiment d’injustice économique. En début d’année, alors qu’Elon Musk devenait brièvement le premier « trillionaire » de la planète, une enquête menée par Ipsos pour Earth4All a révélé qu’au sein des principales économies mondiales, quatre personnes sur dix craignaient que leur foyer ne soit pas en mesure de subvenir à ses besoins fondamentaux dans les 12 mois à venir. Dans les pays à revenu faible, l’insécurité économique est encore plus prononcée. Derrière ce chiffre interviennent 40 ans de promesses non tenues. La vision néolibérale du ruissellement de la richesse ne s’est pas concrétisée, tandis que la crise financière de 2008 et les chocs mondiaux ultérieurs ont mis en lumière un système dans lequel les profits sont privatisés et les risques socialisés, les coûts étant disproportionnellement supportés par les plus défavorisés – avec pour conséquence une défiance croissante à l’égard des gouvernements. Ce sont pourtant ces mêmes gouvernements qui demandent aujourd’hui aux citoyens de croire en leurs affirmations selon lesquelles la transformation profonde en cours sera plus équitable que la précédente. L’enquête Earth4All démontre l’ampleur de la crise de légitimité actuelle. Dans cette étude réalisée auprès de 13 516 personnes dans 17 pays – les membres du G20 plus la Suède, à l’exclusion de la Chine, de la Russie et de l’Arabie saoudite –70 % des personnes interrogées estiment que les inégalités économiques sont trop importantes au sein de leur pays, et 65 % considèrent que le système économique est « truqué au profit des riches et des puissants ». Plus des deux tiers des répondants aspirent à des changements majeurs dans le système économique, et seulement 8 % ne sont pas de cet avis. Validées par l’expérience vécue, ces réponses sont tout à fait rationnelles. Au sein d’unmonde dans lequel la richesse est devenue spectaculairement concentrée –ce qui permet aux grandes entreprises et aux ultra-riches de fausser la réglementation, la fiscalité et les dépenses publiques à leur avantage – le sentiment selon lequel les règles sont écrites par les puissants et pour les puissants est absolument fondé. Les mêmes mécanismes politiques et économiques qui génèrent des inégalités extrêmes mettent également à mal la capacité des gouvernements à fournir une énergie abordable, des emplois décents, des services publics et une résilience face aux chocs climatiques. Résultat, le mandat en faveur de l’action climatique demeure conditionnel. Dans l’ensemble des pays étudiés, 54 % des personnes interrogées soutiennent une action gouvernementale forte visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, même si cela doit entraîner une hausse des prix. Ce pourcentage vaut pour les États-Unis, malgré le démantèlement d’importantes politiques climatiques par le président Donald Trump. Il diminue en revanche parmi les catégories de citoyens à faibles revenus et les répondants de droite au sein de 17 pays. Les politiques climatiques ne recueilleront pas de soutien électoral et politique si elles permettent aux plus fortunés, qui produisent l’essentiel des émissions, de conserver leurs habitudes. Le défi est d’autant plus difficile que la cohésion sociale s’érode rapidement, deux répondants sur trois (67 %) estimant que leur pays est aujourd’hui plus divisé qu’il y a dix ans. Les fractures politiques sont les plus marquées : 71 % des répondants perçoivent de graves tensions entre les électeurs des différents partis, loin devant celles qui opposent les personnes à hauts revenus et les moins fortunées (63 %),les immigrés et les citoyens de naissance (62 %), ainsi que les personnes préoccupées par le changement climatique et les climatosceptiques (53 %). Les sociétés marquées par ces divisions peinent à prendre des décisions collectives, à partager les coûts, ainsi qu’à mener à bien d’ambitieux projets dont les bénéfices peuvent nécessiter plusieurs années, voire des décennies, pour se concrétiser. Notre capacité à relever les défis majeurs de ce siècle – qu’il s’agisse de réduire les émissions, d’inverser la dégradation écologique, ou de gérer les bouleversements engendrés par l’IA – repose sur des institutions publiques capables de réaliser des investissements à long terme, d’agir de manière équitable, et jouissant d’une confiance suffisante pour parvenir à résister aux inévitables réactions de colère. Or, la confiancese fait dangereusement rare de nos jours. Moins d’un répondant sur trois (31 %) estime pouvoir faire confiance à son gouvernement pour la prise de décisions qui bénéficieront à la majorité de la population dans 20 ou 30 ans. La démocratie conserve pour autant un soutien considérable, 68 % des répondants estimant qu’un système politique dans lequel les dirigeants sont choisis au terme d’élections libres et équitables constitue la meilleure façon de gouverner leur pays. Cette légitimité est toutefois loin d’être acquise : 40 % des personnes interrogées estiment que leur pays se porterait mieux avec un dirigeant fort, libre de toute contrainte parlementaire et électorale ; dans plusieurs pays à revenu intermédiaire, tels que l’Indonésie, l’Inde, l’Afrique du Sud et même le Brésil, cette proportion dépasse les 50 %. En fin de compte, la survie de la démocratie dépend de la capacité de ce régime politique à améliorer l’existence des individus. Il est inadmissible qu’en dépit de l’enrichissement considérable des sociétés, tant d’individus– y compris au sein des plus riches pays au monde – demeurent en situation de précarité économique. Les démocraties doivent permettre aux plus démunis de véritablement participer à l’avenir, grâce à une énergie propre et abordable, à des salaires convenables, à des services publics universels, ainsi qu’à une résilience face aux chocs économiques et climatiques. Il leur faut également veiller à ce que les plus grands émetteurs assument leur juste part des coûts de la transition climatique. Le mandat climatique ne perdurera que si la transition s’avère manifestement équitable. Lorsque l’énergie propre réduit les factures des ménages, que les investissements publics créent des emplois sûrs, que les services essentiels sont préservés, et que les plus riches et les plus gros émetteurs paient ce qu’ils doivent, qui pourrait bien s’y opposer ? Plutôt que de tenter de fabriquer de toutes pièces un consensus en faveur de l’action climatique, il est nécessaire que les gouvernements forgent un contrat social permettant de la pérenniser. 1- professeure d’économie à l’Université du Massachusetts d’Amherst - Membre de la Transformational Economics Commission du Club de Rome, et coprésidente de la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés 2- coprésident d’Earth4All - Chercheur au Copernicus Institute of Sustainable Development de l’Université d’Utrecht