Le test de la «ville où l’on peut se baigner»

LONDRES - Si vous aviez visité une piscine londonienne au cours de cet été caniculaire, vous l’auriez trouvée plus calme que prévu.

Depuis la pandémie de COVID-19, les établissements de baignade publics de la ville ont adopté des systèmes de réservation qui favorisent ceux qui peuvent s’organiser plusieurs jours à l’avance, payer d’avance et disposer d’un adulte pour l’après-midi. De nombreux Londoniens ne remplissent pas ces conditions. Mais le maire de Londres, Sadiq Khan, s’est engagé à faire de la ville un lieu propice à la baignade. Son « Plan pour des rivières et cours d’eau propres », lancé en juillet, vise à élargir l’accès à la baignade dans dix sites stratégiques d’ici 2036, grâce à des partenaires qui s’engagent à investir environ 1,8 milliard de livres sterling (2,4 milliards de dollars) d’ici 2030. Toutefois, le succès de ce plan dépendra de la capacité à gérer ses 48 projets comme un portefeuille unique poursuivant un objectif global commun, plutôt que comme 48 projets distincts gérés par 48 responsables différents. C’est là toute la différence entre un programme et une mission. Partout dans le monde, les villes reconnaissent les piscines et autres « espaces bleus » comme des infrastructures climatiques essentielles. Après avoir modernisé ses égouts et ses stations d’épuration dans les années 1990, Copenhague a ouvert en 2002 son premier site de baignade dans le port, à Islands Brygge, donnant ainsi un élan à un modèle qui a depuis été exporté à Oslo et à New York. Paris a consacré 1,4 milliard d’euros (1,6 milliard de dollars) à l’assainissement de la Seine, qui offre désormais des sites de baignade ouverts au public et surveillés par des maîtres-nageurs - la première baignade légale dans le fleuve depuis 1923. Ces villes partagent toutes le même niveau d’ambition et ont désormais l’occasion de développer une approche commune pour la mise en œuvre de ces projets. Cela permettrait de dégager des avantages tant sociaux qu’économiques. L’enquête «Active Lives» de Sport England montre que 82 % des enfants issus de foyers aisés sont capables de nager 25 mètres (82 pieds) sans aide, contre 39 % de ceux issus de milieux plus modestes. De même, 47 % des enfants scolarisés dans les zones géographiques les plus défavorisées sont capables de nager sur la même distance, contre 69 % dans les zones les moins défavorisées. La Black Swimming Association indique que 96 % des adultes noirs en Angleterre ne nagent pas régulièrement, alors que ce chiffre est de 90 % chez les adultes britanniques blancs. Ce que les enfants privés d’accès à la natation, que ce soit pour des raisons financières ou d’organisation, ont en commun, ce sont leurs revenus et leur code postal. Mais l’accès à la natation n’est pas seulement une question sociale. La restauration d’une rivière est également une activité productive qui nécessite de concevoir la zone humide, de mettre en place un système de drainage durable, de construire et d’exploiter les installations de traitement et de réutilisation, de surveiller la qualité de l’eau, d’entretenir les berges, de doter les zones de baignade en personnel et d’enseigner la natation aux enfants. Des dépenses publiques de cette ampleur nécessitent un processus de passation de marchés complet, et ce sont ces processus qui façonnent les marchés. Il est essentiel d’organiser ce projet sous la forme d’une mission. Offrir d’ici 2035 un lieu de baignade sûr à moins de 15 minutes de chaque domicile est un objectif mesurable et assorti d’un délai qui nécessite que les ministères de la Santé, de l’Environnement, de l’Éducation et des Transports collaborent avec les collectivités locales et les autorités de régulation de l’eau. Cinq éléments sont nécessaires pour mener à bien une telle mission. Le premier est la gouvernance, plus précisément un comité interministériel doté de l’autorité nécessaire pour définir l’enchaînement des décisions et harmoniser les budgets (par opposition à un forum qui se contente de partager des informations et de renvoyer les décisions aux instances supérieures). Quelqu’un doit assumer la responsabilité du résultat. Melbourne, par exemple, a commencé par identifier les axes de travail que son conseil municipal contrôle réellement, puis a constitué une coalition pour obtenir des engagements sur le reste. Le deuxième élément est la passation de marchés. Le pouvoir d’achat public reste l’un des instruments de modelage du marché les plus sous-utilisés dont disposent les gouvernements. En collaboration avec le conseil municipal de Camden, mon équipe de l’University College London a démontré que la passation de marchés axée sur les résultats - qui évalue les contrats en fonction de la valeur publique qu’ils apportent plutôt qu’en fonction des économies réalisées - peut transformer la manière dont une collectivité publique passe commande pour tout, du logement aux services de loisirs. À New York, le maire Zohran Mamdani a appliqué cette même approche à l’approvisionnement alimentaire, en s’appuyant sur la demande publique pour développer l’offre là où les marchés privés ne le faisaient pas. Le troisième élément concerne le financement. Des obligations « vertes-bleues » émises au niveau national éviteraient aux municipalités de se faire concurrence pour obtenir de petites subventions à court terme ; le personnel pourrait ainsi se concentrer sur la mise en œuvre plutôt que sur la paperasserie. Il existe déjà un précédent en la matière. En 2019, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement a levé 700 millions de dollars grâce à la première obligation dédiée à la résilience climatique, et le programme britannique d’obligations vertes a financé une part substantielle des investissements de l’Agence pour l’environnement dans la protection contre les inondations. Le quatrième élément réside dans des conditions strictes. Lorsque des financements publics, des concessions et des autorisations de rejet sont accordés aux compagnies des eaux et aux prestataires, ils doivent s’accompagner d’obligations en matière de réduction de la pollution, de réutilisation, d’apprentissage et de réinvestissement. L’étude indépendante de Jon Cunliffe sur le secteur de l’eau a identifié le sous-investissement chronique et les dividendes élevés versés aux actionnaires comme des facteurs clés de l’échec du secteur. Le soutien public devrait toujours être assorti de conditions. Enfin, il y a la co-création. Cet élément est souvent réduit à une simple consultation une fois que la conception d’un projet est déjà arrêtée ; mais lorsqu’elle est menée correctement - comme l’a fait la ville de Mexico en créant de grands centres publics dotés de piscines et d’installations sportives pour les habitants des quartiers les plus défavorisés de la ville -, elle modifie ce qui est construit et qui en assure l’entretien. La Commission mondiale sur l’économie de l’eau, que j’ai coprésidée, a estimé que l’absence de transition vers une gestion plus durable de l’eau pourrait coûter 8 % du PIB dans les pays à revenus élevés, et jusqu’à 15 % dans les pays à faibles revenus, d’ici 2050. L’eau circulant à travers les bassins versants, les frontières et les secteurs, nous avons fait valoir qu’elle devait être gérée non pas comme une marchandise locale, mais comme un bien commun, à travers des missions couvrant l’agriculture, l’énergie, l’industrie et la résilience urbaine. À cet égard, les villes ont une longueur d’avance sur les États. Rotterdam et Utrecht, aux côtés de l’autorité de l’eau d’Amsterdam, ont signé la Charte des villes où l’on peut se baigner en 2024, et le ministère néerlandais de l’Eau soutient un dialogue national sur ce que les responsables appellent là-bas la « baignabilité ». Paris considère la baignade urbaine comme un service public. Une alliance mondiale regroupe désormais 255 organisations réparties dans 121 villes de 39 pays, soutenant plus de 55 municipalités et agences de l’eau sur les cinq continents. Le mois dernier, des maires se sont réunis à Bâle pour découvrir comment cette ville avait rendu le Rhin propice à la baignade. Les enseignements pratiques sont partagés de ville à ville, plutôt que par l’intermédiaire des gouvernements nationaux. Les missions ne naissent pas de lignes budgétaires. Elles partent d’un objectif suffisamment ambitieux pour qu’aucun service ne puisse s’en attribuer le mérite seul, et suffisamment concret pour que les citoyens puissent juger s’il a été atteint. Qu’un enfant puisse nager en toute sécurité dans la rivière de son quartier d’ici la fin de cette décennie constitue un bon critère. Réussir ce test signifierait que Londres a réhabilité ses bassins versants, mis en place les entreprises et les compétences nécessaires pour les maintenir propres, et réglé la question de savoir à qui appartiennent les rivières, les bassins et les étangs de la ville. La résilience climatique est généralement invisible jusqu’à ce qu’elle fasse défaut, mais nous avons ici une forme de résilience que les gens peuvent voir, utiliser et défendre. *Professeure à l’University College London - directrice fondatrice de l’UCL Institute for Innovation and Public Purpose et autrice de nombreux ouvrages, dont *The Big Con : How the Consulting Industry Weakens Our Businesses, Infantilizes Our Governments and Warps Our Economies (Penguin Press, 2023) et *The Common Good Economy: A New Compass*(Allen Lane, 2026).