Le sommet de la vanité

NEW HAVEN - Riche en apparat mais pauvre en substance, le sommet très attendu entre le président américain Donald Trump et son homologue chinois Xi Jinping s’es...

La déception n’est pas immense, puisque les attentes étaient dans l’ensemble peu élevées, et dans la mesure où un dialogue même limité vaut certainement mieux que l’absence totale de dialogue. Il n’en demeure pas moins que s’agissant de sujets majeurs tels que le commerce, l’intelligence artificielle, Taïwan et le rôle de la Chine sur deux théâtres de guerre, les progrès ont été minimes, voire inexistants. Les fioritures protocolaires semblent au contraire avoir primé sur le fond, et ce sommet ne constituer qu’un énième exercice de vanité du président Trump. Sur le plan commercial, la prolongation de la trêve actuelle pour une période de deux mois– initialement négociée il y a près d’un an en Corée du Sud –apparaît étonnamment courte, ce qui semble signifier que l’incertitude concernant les droits de douane demeure élevée. À l’approche du sommet, les rumeurs évoquaient une prolongation de 6 à 12 mois. On s’attendait par ailleurs à une nouvelle série d’achats chinois de produits agricoles américains. Au lieu de cela, les deux pays ont conjointement annoncé à l’issue du sommet une réduction des droits de douane sur un total de 60 milliards $ de biens « non sensibles », incluant par exemple les importations américaines de couvertures chauffantes et d’articles de prestidigitation, ainsi que les importations chinoises d’anguilles et d’émeus. Dans le domaine de l’IA, plus grand défi auquel la civilisation est aujourd’hui confrontée, aucun terrain d’entente n’a été trouvé. Les deux superpuissances se sont engagées à entretenir un dialogue peu structuré, et ont laissé entrevoir la possibilité d’une « ligne directe », sans précision supplémentaire, concernant les questions de sécurité nationale liées à l’IA. Ce résultat minimal est loin de constituer l’avancée majeure que beaucoup espéraient sur le plan de la sécurité de l’IA – en particulier à la suite du récent piratage de Hugging Faceainsi que de la publication d’informations faisant état d’autres intrusions qui conduisent certains spécialistes de l’IA à redouter l’extinction de l’humanité. L’issue décevante du sommet – lequel s’est limité à vaguement évoquer ces risques– n’est guère surprenante dans la mesure où Trump a réaffirmé son approche de non-intervention en matière de réglementation de l’IA. En ce qui concerne Taïwan, Xi a tenté de tirer parti de l’avantage qu’il avait acquis après le sommet de Pékin au mois de mai, lorsque Trump avait qualifié de « possible levier de négociation » l’éventuel futur contrat d’armement américain de 14 milliards $ destiné à Taïwan. Compte tenu de l’engagement habituellement inébranlable des États-Unis consistant à armer Taïwan, le camp chinois a perçu cette déclaration comme une concession majeure, d’autant plus que l’accord avait déjà reçu l’approbation du Congrès. Dans son discours d’ouverture du sommet de la semaine dernière, Xi a appelé les États-Unis à « adhérer à la position juste consistant à s’opposer à l’indépendance de Taïwan ». Une telle décision de la part des États-Unis constituerait un revirement spectaculaire par rapport à l’« ambiguïté stratégique » qui façonne depuis de nombreuses années la stratégie américaine vis-à-vis de la souveraineté taïwanaise. Enfin, le rôle de la Chine dans les conflits en Ukraine et en Iran a échappé à tout examen approfondi. La Chine achetant environ 90 % des exportations de pétrole iraniennes, et environ 50 % de celles de la Russie, le régime de Pékin se démarque comme l’un des principaux financeurs des efforts militaires déployés par Moscou et Téhéran. Une nouvelle loi américaine confère au président des États-Unis des pouvoirs étendus pour lutter contre ces activités,au moyen de sanctions secondaires et de droits de douane à l’encontre des pays qui, à l’instar de la Chine, soutiennent indirectement des guerres illégales. Ne nous faisons toutefois pas d’illusions. Craignant de ternir l’image du sommet, Trump s’est refusé à évoquer ce sujet politique brûlant. En ne consacrant que peu d’efforts aux questions majeures,durant la préparation de son équipe comme lors des entretiens bilatéraux, Trump a démontré de manière cruellement évidente ce qui comptait le plus à ses yeux : impressionner Xi et son entourage. Ironie de la situation, alors que la presse chinoise, étroitement contrôlée, diffusait avec enthousiasme dans son pays plusieurs messages vantant les victoires de Xi lors du sommet, les médias audiovisuels américains étaient réduits au silence par l’interdiction prononcée par Trump à la Maison-Blanche à l’encontre de trois organes de presse de premier plan, dans un terrible affront à la liberté d’expression. Comme ce fut le cas à Pékin, Trump a une fois de plus fait fi de toute retenue protocolairedans ses déclarations, exprimant de manière affligeante une admiration sincère pour les qualités de dirigeant de son ami « véritablement formidable ». Cette hyperbole a été agrémentée de démonstrations physiques d’affection de la part de Trump. La profusion de tapis rouges déployés avait de quoi faire passer pour modeste le faste chinois, et il ne manquait au somptueux dîner d’État, organisé en présence d’oligarques de la tech, que le cadre grandiose d’une salle de bal à la chinoise. Le président américain a tenté d’y remédier en proposant à Xi une visite personnalisée de ses glorieux nouveaux projets à la Maison-Blanche : son héliport en granit, le chantier de sa salle de bal, et sa galerie de portraits présidentiels annotés à charge par Trump contre plusieurs de ses prédécesseurs. Les caméras ont ainsi immortalisé un rare instant de rire de la part de Xi, lorsque celui-ci a découvert le portrait grossier et moqueur d’un président Joe Biden représenté par la photographie d’une machine à signer. Peut-être le chef d’État américain et son homologue chinois partagent-ils davantage de traits de personnalité que nous le pensons. Je ne suis évidemment pas le premier à déplorer le symbolisme autocratique des vaniteux projets de certains dirigeants politiques. Il y a toutefois quelque chose de considérablement plus vulgaire dans les méthodes de Trump. Ses comportements le consument lui-même à l’approche de la fin de sa présidence. En apposant son nom sur desmonuments,des programmeset des instruments financiers américains, l’actuel président bafoue systématiquement la bienséance américaine de longue date selon laquelle les noms gravés dans la pierre honorent et rendent hommage aux défunts. Ce n’est pas le cas aux yeux de Trump, quiproclame avec aplomb « la loi, c’est moi » lorsque l’architecte de la salle de bal de la Maison-Blanche lui oppose certaines réglementations de sécurité. Cet épisode illustre parfaitement l’approche appliquée par Trump lors de réunions de haut niveau avec l’interlocuteur le plus délicat des États-Unis, la Chine. Les efforts considérables qu’exige le dialogue sino-américain n’ont jamais été aussi nécessaires qu’aujourd’hui pour relever une multitude de défis mondiaux. Historiquement, lors de moments critiques tels que celui-ci, les dirigeants ont su se montrer à la hauteur. Cela n’a pas été le cas ce 24 septembre. Une asymétrie importante s’observe dans la manière dont les deux dirigeants perçoivent ce moment historique. Xi fait constamment référence à un monde qui « connaît des changements majeurs, sans précédent depuis un siècle ». Trump s’en moque éperdument. L’obsession qui consiste chez lui à se lier d’amitié avec des autocrates pour mieux les impressionner – non seulement Xi, mais également le président russe Vladimir Poutine et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un – ainsi qu’à insulter et à s’aliéner des alliés de longue date, s’inscrit en phase avec sa conception déformée selon laquelle les attributs du pouvoir équivalent au pouvoir lui-même. Ce tout premier sommet américain placé sous le signe de la vanité se révèle certes décevant, mais ne constitue malheureusement pas une surprise. *Membre du corps enseignant de l’Université de Yale, et ancien président de Morgan Stanley Asie, est l’auteur des ouvrages intitulés Unbalanced: The Codependency of America and China (Yale University Press, 2014) et Accidental Conflict: America, China, and the Clash of False Narratives (Yale University Press, 2022).