La Coupe du monde offre une leçon aux extrémistes
BOSTON - Lorsque le footballeur allemand Deniz Undav a inscrit deux buts en fin de match et ainsi offert à son équipe une victoire 2-1 face à la Côte d’Ivoire, ...
Peu leur importait que ce joueur turco-syrien, fils de parents kurdes yézidis, ne présente pas de traits typiquement allemands. Undav a apporté à l’équipe d’Allemagne une victoire exaltante, démontrant à nouveau combien le ballon rond attire un public mondial plus nombreux que dans n’importe quel autre sport. Undav fait voler en éclats les obsessions de l’extrême droite comme de l’extrême gauche. Lui et le reste de l’équipe allemande sont la preuve vivante que des individus d’origines et d’apparences très différentes peuvent s’unir au sein d’une entreprise commune, qui devient une source de fierté collective. Ils démontrent qu’aimer son pays (ce qui est souvent caricaturé ou considéré comme archaïque à gauche) et accueillir de nouveaux arrivants (le cauchemar de l’extrême droite) ne constituent pas des dynamiques incompatibles. Cette leçon ne se limite pas à l’équipe d’Allemagne. Même lorsqu’elle n’est pas organisée conjointement par trois pays, la Coupe du monde met systématiquement en lumière des équipes ethniquement mixtes, sous les yeux de plusieurs milliards de supporters. Chaque prétendant sérieux au titre aligne des joueurs dont la famille est arrivée dans le pays il y a seulement une ou deux générations, et qui suscitent quasiment tous un formidable enthousiasme patriotique. La diversité et la fierté nationale constituent une combinaison précisément décrite comme impossible par les extrêmes politiques. Au sein de nombreux pays développés, la politique mainstream est aujourd’hui gagnée par des inquiétudes liées à l’arrivée de populations culturellement et ethniquement différentes, ainsi qu’à de prétendues tensions induites par cette immigration. Des idées autrefois cantonnées aux recoins obscurs d’Internet - telles que la théorie du « grand remplacement » et les appels à la « remigration » - sont désormais exprimées et débattues dans des espaces tout à fait respectables. Un récent sondage YouGov révèle que 45 % des Britanniques, 50 % des Danois, 51 % des Français, 53 % des Allemands, 51 % des Italiens, 52 % des Polonais et 46 % des Espagnols soutiendraient un scénario dans lequel l’immigration serait stoppée, et de nombreux immigrés récents conduits à quitter le pays. Il n’est évidemment pas certain que le scénario hypothétique le plus extrême, dans lequel des immigrés seraient expulsés de force dans le cadre d’un processus comparable à une épuration ethnique, recueillerait un large soutien des citoyens. Il est également possible que la manière dont la question est formulée dans le sondage conduise à surestimer des inquiétudes en réalité modérées. Pour autant, même en tenant compte de ces réserves, on constate un revirement frappant par rapport à il y a une dizaine d’années, lorsque l’opinion publique d’un grand nombre de ces pays accueillait favorablement ceux qui fuyaient la guerre au Moyen-Orient. Une grande partie de la gauche s’oriente dans une direction différente, mais tout aussi préoccupante, en abordant chaque question sous l’angle de l’oppresseur et de l’opprimé. Selon cette vision simpliste, les pays occidentaux sont systématiquement les fautifs, et le patriotisme est considéré avec suspicion ou mépris. Cette évolution s’observe dans les sondages. Selon Gallup, la proportion de partisans démocrates américains qui se déclarent « très fiers » d’être Américains est passée de plus de 60 % au début des années 2000 à seulement 22 % en 2019 (même si elle a quelque peu augmenté depuis). Cet effondrement a largement coïncidé avec le premier mandat présidentiel de Donald Trump. Il pourrait ainsi s’agir davantage d’un mécontentement vis-à-vis des dirigeants que d’un rejet fondamental des États-Unis. Pour autant, la tendance de fond est indéniable. Parler de fierté nationale est devenu profondément gênant, voire révoltant, pour beaucoup de partisans de gauche. Si cette tendance est inquiétante, c’est notamment parce qu’en l’absence du pilier que constitue l’identité commune, la politique nationale est moins susceptible de s’articuler autour de mesures de soutien aux laissés pour compte, parmi lesquels figurent les travailleurs sans diplôme universitaire, une cohorte ethniquement diverse, qui lutte depuis plusieurs décennies contre la mobilité descendante dans l’ensemble des pays développés. Le sport professionnel ne constitue évidemment pas le reflet parfait de la société. Une équipe nationale forme un groupe restreint, doté de ressources considérables, géré avec rigueur, et uni par un seul objectif clair. Composer une équipe gagnante constitue un exercice bien différent de celui consistant à conférer à de vastes populations un accès au logement, à la scolarité et au marché du travail. De même, l’intégration dans le sport n’est pas aussi fluide que le laissent supposer les acclamations dans les stades. Les joueurs noirs de l’équipe d’Angleterre ont été assaillis d’insultes racistes après leur défaite en finale de l’Euro 2020 ; les « Bleus » sont éternellement entraînés dans des débats sur la question de savoir qui est véritablement français ; et les États-Unis présentent une histoire sordide de racisme dans de nombreuses disciplines sportives. L’intégration a beau être célébrée par la majorité, une bruyante minorité rétrograde exerce une influence disproportionnée à l’ère d’un extrémisme alimenté par des algorithmes puissants. Le sport reproduit en ce sens le schéma que l’on observe dans la société. La Coupe du monde ne démontre pas que l’intégration est gauche pouvaient quitter leurs postures méprisantes le temps de visionner quelques matchs, ils redécouvriraient peut-être ce que la plupart d’entre nous savons déjà : lorsque l’intégration et la fierté nationale vont de pair, elles constituent bien souvent une combinaison gagnante. *Lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur d’économie au MIT - Est coauteur (avec Simon Johnson) de l’ouvrage intitulé Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023). facile, mais elle confirme ce que nient les extrémistes : l’intégration ethnique et la fierté patriotique coexistent chaque jour. La plupart des supporters qui regardent leur équipe multiethnique brandir le drapeau national éprouvent ces deux sentiments sans même y réfléchir. Si les militants de l’extrême droite et de l’extrême