La Chine et les États-Unis sont-ils capables d’accepter d’être « ordinaires » ?
CHICAGO - Pendant la majeure partie des quatre dernières décennies, la trajectoire de la Chine était claire : tout allait de l’avant.
Le PIB par habitant du pays était à peine de 300 dollars au début des années 1990. Mais ses villes allaient bientôt se remplir de gratte-ciel, d’autoroutes et de métros. Des familles qui s’inquiétaient autrefois de ne pas avoir assez à manger ont pu acheter des appartements, des voitures et des smartphones. Les enfants ont intégré des universités que leurs parents n’auraient jamais pu imaginer fréquenter. En l’espace d’une génération, la Chine a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce, a accueilli les Jeux olympiques, a construit le plus grand réseau ferroviaire à grande vitesse au monde et est devenue un moteur central de l’économie mondiale. Cette croissance économique rapide a non seulement fait augmenter les revenus, mais a également transformé la perception que la Chine avait d’elle-même et de sa place dans l’histoire. Après ce que les Chinois appellent le «siècle d’humiliation » - une période de domination étrangère, allant des guerres de l’opium du milieu du XIXe siècle à l’invasion japonaise des années 1930 -, la Chine était passée du statut de l’une des principales civilisations du monde à celui d’une nation luttant pour sa survie. Mais le «miracle économique» de ces dernières décennies a fait naître l’espoir d’un renouveau national. Le changement d’état d’esprit était palpable. Les Chinois pouvaient de plus en plus considérer les Américains, les Européens et les Japonais non pas comme les habitants d’un monde plus riche, mais comme des égaux. La question n’était plus de savoir si la Chine rattraperait son retard, mais quand elle deviendrait la première économie mondiale. Mais le climat en Chine a de nouveau changé. La Chine est indéniablement une économie gigantesque, une superpuissance industrielle et un redoutable concurrent technologique. Mais quelque chose a changé sur le plan psychologique. L’espoir d’une amélioration automatique s’est évanoui. La croissance a ralenti, et le boom immobilier qui avait donné à de nombreux ménages le sentiment d’être plus riches s’est essoufflé. Les diplômés universitaires ont de plus en plus de mal à trouver un emploi ; le mariage et la naissance d’enfants sont reportés, voire abandonnés ; et les confinements stricts liés à la COVID-19, suivis de leur levée soudaine, ont affaibli la confiance (en particulier chez les jeunes citadins) dans les dirigeants du pays. Pour les parents de la jeune génération chinoise, le travail acharné coïncidait avec une transformation économique extraordinaire. Mais pour les jeunes d’aujourd’hui, il y a de bonnes raisons de craindre que même des efforts extraordinaires ne suffisent pas à leur assurer une vie normale. Les résultats sont souvent douloureusement en deçà des attentes que les jeunes Chinois ont été élevés à nourrir. La Chine n’est pas la seule dans ce cas. Entre 1947 et 1969, le revenu familial médian réel (corrigé de l’inflation) aux États-Unis a presque doublé. Pour des millions de familles, l’expérience de l’âge adulte s’est traduite par une amélioration constante du niveau de vie : de meilleurs emplois, des salaires plus élevés et l’espoir raisonnable que leurs enfants bénéficieraient d’opportunités identiques, voire meilleures. Les États-Unis avaient remporté la Seconde Guerre mondiale, bâti la première économie mondiale, envoyé un homme sur la Lune et s’étaient imposés comme le leader du monde libre. Mais cette histoire a commencé à s’effriter dans les années 1970. Les revenus ont stagné et le chômage a bondi à 8,5 % en 1975, laissant près de huit millions d’Américains sans emploi. Les chocs pétroliers, l’inflation et les récessions à répétition ont donné l’impression que l’extraordinaire machine économique de l’après-guerre ne fonctionnait plus comme avant, tandis que la guerre du Vietnam, puis le Watergate, ont érodé la confiance des Américains dans l’establishment. Le changement de mentalité nationale fut spectaculaire. En 1964, 77 % des Américains déclaraient faire confiance au gouvernement fédéral pour prendre les bonnes décisions, toujours ou la plupart du temps. À peine une décennie plus tard, ce chiffre était tombé à 36 %, et à la fin des années 1970, il avoisinait les 25 %. Les États-Unis étaient toujours extraordinairement riches et puissants, mais le sentiment d’une ascension continue avait disparu. En 1979, le président américain Jimmy Carter avait déclaré, dans une phrase restée célèbre, que le pays souffrait d’une « crise de confiance ». Les Américains avaient perdu la foi. Malgré de profondes différences en matière d’institutions politiques et d’histoire, une période de prospérité économique soutenue avait fait croire aux Américains comme aux Chinois que la croissance rapide était inévitable, laissant à leurs enfants le soin d’apprendre à leurs dépens qu’il n’en était rien. La question à laquelle la Chine est confrontée aujourd’hui est la suivante : que se passe-t-il lorsque le progrès devient plus lent, plus inégal et moins transformateur ? Une société habituée à une croissance extraordinaire peut-elle s’adapter à des rythmes de progrès économique plus ordinaires ? L’expérience américaine suggère que de telles transitions peuvent laisser une empreinte psychologique durable, se traduisant par une moindre confiance dans les institutions, une moindre conviction que chaque génération vivra mieux que la précédente, et une moindre croyance dans le pouvoir de l’effort individuel pour générer de la mobilité sociale. Environ trois quarts des Américains pensent désorais que les jeunes d’aujourd’hui grandiront dans une situation financière moins favorable que celle de leurs parents. En 2014, 38 % d’entre eux affirmaient que le travail acharné et la détermination n’étaient pas une garantie de réussite, contre 28 % dix ans plus tôt. Et en 2026, 50 % des Américains ont déclaré que le « rêve américain » - l’idée selon laquelle le travail acharné permet de s’en sortir - n’était plus d’actualité. La réussite économique n’est pas seulement de nature matérielle. Elle procure également aux individus un sentiment d’espoir et un sens à leur vie. Bien sûr, la Chine et les États-Unis sont des sociétés très différentes, et les Américains étaient bien plus riches lorsque leur ascension d’après-guerre a commencé à s’essouffler. Mais les deux pays sont confrontés à des versions d’un même problème : faire face à la fin de l’extraordinaire. Alors que les Américains se débattent depuis des décennies avec la psychologie d’une ascension interrompue, la Chine commence seulement à prendre conscience de sa nouvelle réalité. Si la plupart des sociétés peuvent s’adapter à une croissance plus lente, la conviction largement répandue selon laquelle il ne sert plus à rien de se battre représente un défi bien plus grand. Nancy Qian - Professeure d’économie à l’université Northwestern, est codirectrice du Global Poverty Research Lab de l’université Northwestern, directrice fondatrice du China Econ Lab et professeure invitée à l’Institut Einaudi d’économie et de finance.