L’atout stratégique que l’Europe néglige
GENÈVE/PARIS - Lorsque l’Union européenne détermine quels atouts sont stratégiques, elle a tendance à se concentrer sur ceux dont un adversaire étranger domine ...
C’est la raison pour laquelle nous entendons parler des semiconducteurs, des batteries, des terres rares ou encore de l’hydrogène. Or, l’un des atouts de l’UE, pourtant spécifique à son territoire, n’est quasiment jamais évoqué : les sols européens. Souvent considérés comme un simple élément du paysage, les sols constituent en réalité une infrastructure vitale. Ils forment le socle de nos systèmes alimentaires, produisant 95% de la nourriture consommée dans le monde. Par ailleurs, les sols européens renferment environ 75 milliards de tonnes de carbone, soit plusieurs fois la quantité stockée par la biomasse vivante des forêts du continent, et leur structure poreuse contribue à limiter les effets des sécheresses et des inondations – des phénomènes destructeursdevenus de plus en plus fréquents au cours des étés européens. Les sols européens sont malheureusement en train de mourir. La Commission européenneestime que 60 à 70% des sols de l’UE sont en mauvaise santé, et que leur dégradation coûte chaque année à l’économie plus de 50 milliards €. Mille ans étant parfois nécessaires pour que se forment quelques centimètres de terre végétale fertile, de graves conséquences pourraient survenir si nous poursuivons sur cette voie. Seulement voilà, ce qui n’est pas comptabilisé ne peut être protégé, et les dirigeants politiques évaluent rarement la valeur d’un sol sain. Lorsqu’un État voit l’écosystème de ses sols s’effondrer, son PIB demeure quasiment inchangé, malgré l’appauvrissement incontestable du pays. L’Europe, en particulier, a connaissance des risques liés aux dépendances non prises en compte : une fois suspendues les livraisons de gaz en provenance de Russieà la suite de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ordonnée par le Kremlin, les gouvernements européens ont été contraints d’allouer environ 500 milliards € pour protéger leurs citoyens et leurs industries contre la flambée des prix de l’énergie. La dégradation des sols constitue une problématique différente, dans la mesure où il s’agit d’un phénomèneprogressif, dont nous sommes entièrement responsables. Aucun adversaire étranger n’intervenant ici pour décider du jour au lendemain de cesser de livrer un intrant essentiel, lesdirigeants politiques échouent bien souvent à comprendre qu’un sol sain constitue une source de résilience, nous permettant de continuer de fonctionner face à des perturbations. Fait encourageant, l’UE dispose d’un grand nombre des outils nécessaires pour agir. Sa loi sur la surveillance des sols, en vigueur depuis le mois de décembre, instaure un cadre commun d’évaluation de la teneur en carbone, de l’érosion etde l’activité biologique des sols,ainsi que de leur capacité de rétention et d’infiltration d’eau. Un règlement de 2024impose aux États membres d’établir des comptes concernant sept services écosystémiques spécifiques (bien que les services fournis par le sol, en premier lieu desquels la rétention d’eau, demeurent insuffisamment pris en compte). Enfin, la Commission européenne a adopté en juillet plusieurs méthodologies de certification, qui permettront aux agriculteurs de bénéficier de rétributions financières en contrepartie de résultats mesurables relatifs aux sols. L’UE manque cependant d’un plan global permettant de relier ces mesures entre elles, et de faire de la santé des sols un avantage pour ceux qui la préservent. La Politique agricole commune finance certes les pratiques durables, mais pas les améliorations vérifiables en matière de santé des sols et de rétention d’eau. Une opportunité s’offre à la Commission d’y remédier dans son cadre européen pour la résilience climatique et la gestion des risques, attendu dans le courant de l’année. En tant que chefs d’entreprise, investisseurs et conseillers impliqués sur ces chaînes de valeur, nous estimons nécessaire que trois engagements figurent dans ce cadre destiné à faire de la résilience un principe directeur de l’investissement. Il lui faut premièrement étendre la comptabilité obligatoire des écosystèmes aux services que fournissent des sols sains, notamment la rétention d’eau, et préconiser leur intégration dans les comptes économiques nationaux. Le cadre doit par ailleurs étendre au-delà du carbone les incitations basées sur les résultats, pour y inclure la santé des sols et leur capacité de rétention d’eau, afin que les agriculteurs et les gestionnaires fonciers puissent tirer profit de résultats mesurables. Il lui faut enfin faire en sorte que ces indicateurs orientent les décisions de soutien public et d’investissement, comme c’est le cas aujourd’hui des indicateurs liés au carbone. Certains rétorqueront que l’Europe ne peut se permettre financièrement de prendre ces engagements. Bien au contraire, un sol appauvri entraîne une diminution des rendements, une augmentation des prix alimentaires, ainsi qu’une plus grande vulnérabilité face aux sécheresses et aux inondations, qui s’accompagnent de coûts élevés. Pire encore, cette forme de fragilité constitue un impôt régressif dissimulé. Si nous entendons éviter que les plus démunis ne retrouvent écrasés par la hausse des prix alimentaires, et exposés à des catastrophes climatiques de plus en plus fréquentes, nous devons en finir avec l’illusion selon laquelle la dégradation des sols ne représenterait pas un coût réel. L’Europe n’est pas la seule à être confrontée à ce problème. Au mois d’août, la 17e Conférence des Parties (COP17) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification s’est tenue à Oulan-Bator, en Mongolie, avec pour thème central la restauration des terres dégradées. Les gouvernements ont convenu de mobiliser de nouvelles initiatives de financement pour la restauration des terres et la résilience face à la sécheresse, mais ne sont pas parvenus à s’accorder sur un cadre mondial contraignant en matière de sécheresse, ce qui illustre un fossé persistant entre l’urgence scientifique et l’action politique. L’espoir demeure néanmoins. De nombreux pays du Sud, notamment producteurs de café, de cacao et de fruits, commencent à considérer la santé des sols comme un atour stratégique. Malgré ces avancées, les efforts de lutte contre la dégradation des sols demeurent fragmentés. Il incombe à l’Europe de promouvoir une alliance pour les sols, soutenue par des gouvernements conscients de l’importance des mesures à effectuer, ainsi que de la nécessité de règles récompensant la préservation des sols. Il lui faut également défendre cet effort lors de la Conférence des Nations Unies sur la biodiversité, qui se tiendra en octobre dans la ville arménienned’Erevan, ainsi que lors de la prochaine Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, qui aura lieu en novembre à Antalya, en Turquie, et en faire la pierre angulaire de son nouveau cadre de résilience. Comme l’écrivait le poète français René Char : «Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » Le sol se transmet de génération en génération, et n’apparaît pourtant pas dans nos comptes économiques. Depuis des décennies, l’Europe se contente de comptabiliser ce qu’elle produit, et non ce qu’elle possède.Tant que cela ne changera pas, la lente agonie des sols du continent se poursuivra. 1. PDG de L’Occitane en Provence. 2. Ancienne secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, est la fondatrice d’Udaan Advisory. 3. Ancien directeur général et directeur financier de la Banque mondiale, est président du Comité consultatif de Project Syndicate, ainsi que fondateur et associé directeur de Blue Like an Orange Sustainable Capital.