Sur la dualité linguistique en Algérie(Sixième partie)

Un conflit émotionnel aussi

La question linguistique est un bon marqueur de la dépendance. Elle est objective mais aussi subjective.

C’est peut-être ce qui explique son aspect émotionnel, à fleur de peau, et combien il est difficile de dire certaines vérités à ce sujet. On peut se hasarder à une analyse psychologique. Il y a chez celui qui se trouve embourbé dans une situation linguistique extravertie, inconfortable car susceptible à chaque moment d’être reliée à la période douloureuse du colonialisme, il y a chez lui donc la tendance permanente au déni de cette situation. Il la légitimera. Les écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal sont probablement ceux qui sont allés le plus loin dans le déni et la justification,Ils ont eu l’audace, mais à la manière d’Erostrate, d’en pousser la logique jusqu’au bout. Beaucoup de francophones les ont alors dénoncés, effrayés ou conscients d’une telle logique suicidaire. Mais n’aurait-il pas fallu qu’ils aillent plus loin, à la source, à la situation historique, au milieu qui les a produits, et qui avait sublimé, magnifié, organisé, idéologisé ce déni linguistique et culturel. «La langue française est notre butin de guerre» Cette formule de Kateb Yassine est une manipulation. Elle a été amputée de son contexte, celui de la véritable pensée de Kateb Yacine à ce sujet, comme on le verra ci-dessous. Mais elle est devenue célèbre, médias francophonistes aidant, car elle est un concentré idéologique de justification de ce déni. Elle explique la popularité de Kateb Yacine chez les partisans de la francophonie et pourquoi elle est devenue leur cri de ralliement. La phrase exprime en effet leurs intérêts avec une densité rare. On ne lâche pas un butin. Pourtant, il n’y a pas d’affirmation plus illogique, plus absurde que cette phrase lapidaire. Mais elle a l’avantage de présenter ce qui a été imposé à l’Algérien pendant la période coloniale, comme une victoire sur l’ennemi. C’est donc une inversion totale. Où a-t-on vu en effet, gagner une bataille en déposant les armes, ses propres armes, sa culture, sa langue, son histoire, son identité ? Cette formule prédétermine les termes du débat, les dés sont pipés, la conclusion est déjà faite : en effet si le français est un butin, c’est qu’il est un bien précieux, un gain, c’est qu’il est mieux, Et mieux par rapport à quoi ? La conclusion suit d’évidence, implicite, mieux par rapport aux langues nationales. Cette formule a longtemps fonctionné ainsi avec une efficacité d’autant plus redoutable qu’il y avait une demande, qu’elle avait son public, La francophonie a fait ainsi main basse sur Kateb Yacine. En France, le lecteur ne connait pas Kateb Yacine ou très peu. Mais en Algérie, les partisans de la francophonie le qualifient ‘«d’immense écrivain», «du plus grand écrivain algérien», «d’écrivain de stature mondiale». Ils qualifient son roman, «Nedjma» d’œuvre majeure. Mais peuvent-ils citer une seule phrase de ce roman et même de toute son œuvre ? Non, on ne retient de Kateb Yacine qu’une phrase « La langue française est notre butin de guerre». On ne lui demandait apparemment pas plus. Mais pas un mot sur ce qu’il a en même temps dit par ailleurs :» La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français »(1). Cela il le disait en 1966 et il avait d’ailleurs décidé de ne plus utiliser que l’arabe. Il était passé alors à un théâtre en arabe populaire. Kateb Yacine :» l’Algérie n’est pas encore sortie de l’impérialisme culturel français» Il est étrange que ces positions de Kateb Yacine, le vrai, soient peu connues en Algérie. Voici ce qu’il dit aussi dans une interview en réponse à une question sur le milieu littéraire français. «Je sais ce que signifie le milieu littéraire français et je ne veux absolument pas y retourner. Je ne veux pas renouveler ces rapports d’aliénation, je veux y mettre fin. J’ai d’ailleurs crié sur tous les toits, je l’ai écrit dans la presse ici, que nous avons une attitude qui relève d’un complexe d’infériorité. Nous avons l’attitude d’un peuple qui est encore dominé culturellement par la France et d’ailleurs, entre autre, par les pays arabes, mais jusqu’ici surtout par la France. Le travail de M.Jean Déjeux montre que l’Algérie n’est pas encore sortie de l’impérialisme culturel français. Donc, il ne faut pas l’alimenter, la première chose à faire est de ne pas l’alimenter. J’ai vécu longtemps en France et je sais comment est reçu le message d’un écrivain algérien, comment il est détourné, déformé ; comment la machine littéraire, la presse, les salons, les prix littéraires aboutissent finalement à une immense conspiration contre l’Algérie, l’Afrique, le Tiers-Monde et tout ce que nous sommes, nous. … C’est pour moi une grande victoire d’être sorti de la gueule du loup, de la France et de son système. Je pense que si l’on fait le bilan de ma vie, plus tard, ce sera un grand honneur pour moi quand on dira : «il est resté douze ans sans publier», c’est-à-dire sans alimenter la machine des éditeurs français. Je n’aurais jamais pensé que cela pourrait être possible et durable et que ce serait finalement ma vraie position ; que je serais capable de la tenir dans l’Algérie d’aujourd’hui, que ce ne serait pas un rêve. »(2) Il y a une distance abyssale entre Kateb Yacine et certains des écrivains algériens, francophones mais aussi arabophones, d’aujourd’hui en quête maladive de notoriété en France. «Il m’a parlé en arabe ! » Le conflit linguistique devrait faire réfléchir Il a un côté dramatique qui dépasse le champ de la langue ou plus exactement qui témoigne du pouvoir de la langue et sa relation complexe avec les autres éléments du système social, ainsi qu’avec la subjectivité politique et idéologique. Je me souviens à ce sujet d’un fait qui m’avait profondément alerté sur ce côté dramatique de la question linguistique en Algérie. C’était pendant les années terribles de l’Algérie, celles qu’on appelle « la décennie noire», un conflit interne qui a fait 200 000 morts selon les chiffres officiels. C’était une parente qui m’avait téléphoné paniquée, car elle avait reçu un mystérieux coup de téléphone. Elle m’avait précisé, terrorisée :»il m’a parlé en arabe». Une autre anecdote vécue: c’était au début des années 90 à l’Université des sciences et de la technologie de Bâb Ezzouar. Les étudiants m’avaient demandé de venir donner une conférence sur précisément le sujet de «l’arabisation». Je n’oublierai jamais ce moment où l’un d’eux s’est levé, et où il m’a apostrophé, hostile, Son français laborieux et approximatif indiquait d’évidence qu’il était la victime innocente et inconsciente d’une francophonisation brutale dont il était apparemment fier. Il tenait à la main deux grandes feuilles de papier canson, l’une écrite en français et l’autre en arabe. Il a brandi en direction du public la feuille écrite en français et a dit» «quand même, il faut le reconnaitre, c’est bien plus clair». Il n’avait pas pensé une seconde que pour un arabophone c’était l’autre feuille qui était plus claire. On le voit cela va plus loin que la langue «un simple outil de communication». On était en pleine essentialisation de la langue française. Il nous faut donc dire les choses, essayer de les comprendre, et ne pas nous voiler la face. Il nous faut les étudier et faire appel aux ressources de la recherche. Cela pourra aussi servir à d’autres pays, à d’autres peuples qui ont vécu, de même, une tragédie coloniale qui ne cesse de se survivre avec ses conséquences diverses sociales, psychologiques. Les secrets de famille Dans le déni, il peut y avoir la réaction d’en vouloir, et même de haïr, ceux qui rappellent tout simplement certains faits, qui les nomment , qui en parlent, alors qu’il y a toute une atmosphère idéologique, politique, pour les voiler, les taire dans l’espoir d’éviter le conflit, comme on le fait dans les secrets de famille. Mais n’est-il pas mieux, dans les secrets de famille, dans les conflits psychologiques comme dans les conflits psychosociaux, pour les nations, comme pour les individus, de parler des choses, de sortir du silence, bref de «vider l’abcès». C’est ce qu’aurait préconisé Frantz Fanon. N’oublions pas que nous sommes le pays où est néeet s’est développée sa pensée sur ce sujet de l’aliénation, et qu’elle ne cesse de nourrir la réflexion de la jeunesse du «Sud» de la planète et pas seulement, les «nouveaux indigènes» du Nord aussi. Le traumatisme, comme il l’avait décrit, est en effet profond et il le reste encore. Il y a là quelque chose des secrets de famille, sauf qu’ici la famille c’est la nation toute entière. De fait, la guerre de libération a déchiré souvent des familles entières, cette fois ci au sens propre du terme. Dans les pays, comme par exemple aussi le Vietnam, où le colonialisme a duré longtemps, cette guerre a eu les aspects souvent d’une guerre civile. Ceci est dû au dualisme durable que le colonialisme a créé dans la société. Le FLN et l’ALN ont dû mener une lutte très dure et pénible contre les collaborateurs et les partisans de la France coloniale. La question douloureuse des harkis et leur nombre considérable en est l’illustration La guerre linguistique n’est-t-elle pas, elle aussi, d’un certain point de vue, unepetite guerre civile? «Maman se dit ya ma et moi je dis ma mère», écrivait Malek Haddad(3). Toute son œuvre sera imprégnée du souffle grandiose de ce combat contre le colonialisme, qu’il menait lui, en tant qu’écrivain, sous l’angle de la langue,de la culture, de l’identité. Il dira souvent qu’il écrivait dans une langue «qui était son exil». A l’Indépendance, pour laquelle il avait consacré toutes ses forces, il décidera de cesser d’écrire en français. Comme le décidera plus tard aussi Kateb Yacine. Tout petit, avant même la révolution libératrice, à Constantine, chez sa mère, ma tante, il avait joué comme d’habitude avec moi, me faisait sauter dans ses bras puis il m’a dit, solennel, «Ecoute moi bien Djamel, tu verras le drapeau algérien flotter libre sur le mont Aurès». Pourquoi, si jeune, cela s’est-il inscrit indélébilement dans ma mémoire? Je m’en souviens comme si c’était hier. Et puisqu’on est dans l’émotionnel, d’autres souvenirs : aux tout premiers jours de la libération, quand il est rentré de l’extérieur, il est venu directement habiter chez nous, mon père et ma mère ayant toujours partagé, pendant le cauchemar colonial, le même nationalisme. J’étais fier de le voir chez nous. Un matin il est parti. Il avait oublié sur la table de la salle à manger, un poème qu’il avait écrit la nuit. Je ne me souviens que du premier vers:» France, au linge infâme de tes règles sanglantes «. Le poème était terriblement violent. Ce jour-là j’ai commencé à comprendre ce qu’étaient la poésie et la littérature. Ses positions résolues, voire extrêmes, en faveur de la langue arabe, faisaient que d’anciens camarades à lui, des écrivains, des journalistes aussi, avaient pris leurs distances. J’en ai vus, que nous croisions, faire mine de ne pas le voir. Il en était affecté.Issiakhem, dans cette génération très francophone, j’en ai été témoin, lui gardait une amitié affectueuse. Peut-être parce que la langue intervenait peu dans sa peinture. Par la suite, un à un, ses anciens camarades, si durs envers lui, quittèrent, pour la plupart, l’Algérie pour la France où ils moururent. L’un d’eux, que j’avais rencontré dans un passage à Alger, m’avait confiéalors avec amertume : «je ne peux vivre que six mois ici et six mois en France». La dualité, jusque dans le choix de vie.Et pourtant il avait été un grand résistant. Malek Haddad me disait souvent mi sérieux mi rieur:»l’Algérie me fatigue». Sur sa tombe est écrit, à sa demande, «Ici se repose Malek Haddad». C’est tout dire de ce côté dramatique, vivant, émotionnel, personnel de la question linguistique, bien sûr portée à son extrême au niveau des créateurs. C’est peut-être cela qui rend, jusqu’à nos jours, la question si chargée et qui montre, à contrario, la nécessité de nous en libérer définitivement, pour que nous parlions enfin la même langue. Notes (1) Kateb Yacine, Le Poète comme un boxeur : entretiens 1958-1989 (textes réunis et présentés par Gilles Carpentier, Éditions du Seuil, 1994, page 132). (2) Kateb Yacine¡Extrait de son entretien avec HafidGafaiti- Revue Voix multiples – 1983 (3) Malek Haddad, «Le malheur en danger».