Tazmamart: cellule 10
«Tazmamart : cellule 10», le témoignage dAhmed Marzouki, est un livre dur, parfois presque insoutenable à lire.
Et cest justement pour cette raison quil faut le lire. Ce nest pas simplement le récit de dix-huit années passées dans le bagne de Tazmamart. Cest la démonstration de ce dont des hommes sont capables envers dautres hommes quand le pouvoir na plus de limites, quand le prisonnier nest plus regardé comme un être humain, et quand le silence devient une arme. Marzouki était officier. Après les événements de 1971, il fut condamné et envoyé à Tazmamart avec des dizaines dautres militaires. Là-bas, les hommes sont devenus des numéros derrière des portes de béton. Marzouki, lui, occupait la cellule 10. Ils étaient cinquante-huit, répartis dans deux bâtiments, chacun enfermé seul dans sa cellule. Certains avaient écopé de quelques années, dautres de vingt ans ou de la perpétuité. Mais très vite, à Tazmamart, la durée officielle de la peine na plus voulu dire grand-chose : la vraie condamnation, pour la plupart, cétait de ne plus savoir quand ni même s ils reverraient un jour la lumière du jour. Cest cette longue nuit que Marzouki raconte, avec une précision qui fait mal. La faim, le froid, les maladies, labsence de soins réels, lisolement, les corps qui se dégradent, la souffrance psychologique. Les cris étouffés derrière les portes. Les compagnons qui disparaissent les uns après les autres. Les corps quon emporte. Les survivants qui apprennent, avec le temps, à reconnaître ce silence particulier celui dune cellule devenue tout à coup trop silencieuse. À Tazmamart, même la mort semblait condamnée à rester discrète. Le livre redonne une existence à des hommes dont les noms auraient pu seffacer derrière les murs du bagne une histoire, parfois un visage. Marzouki raconte leurs maladies, leurs peurs, leurs faiblesses, mais aussi leur courage et leur solidarité. Il ne fait pas de tous ses compagnons des héros : on y trouve aussi des contradictions, des égoïsmes, de petites lâchetés. Cest sans doute ce qui rend ce témoignage aussi humain dans lenfer, les hommes restent des hommes, avec ce que cela suppose de grandeur et de faiblesse. Mais ce qui bouleverse peut-être le plus, dans ce livre, cest la place laissée aux morts. On comprend, au fil des pages, que Marzouki nécrit pas seulement pour lui-même. Il écrit pour ceux qui ne peuvent plus le faire. Trente-deux de ses camarades sont morts dans des conditions atroces ; les autres ont survécu, parfois presque par miracle. Après sa libération, ces souvenirs ne lont jamais vraiment quitté. Il a fallu parler, raconter, poser des mots sur ce qui semblait indicible. Écrire est devenu, en quelque sorte, une thérapie , un moyen pour le survivant de reprendre possession de sa propre histoire, et surtout de redonner une voix à ceux à qui on lavait confisquée. Cest dans cette volonté de témoigner que le livre puise sa vraie force. Marzouki aurait pu choisir la vengeance, écrire dans la colère, transformer chaque page en réquisitoire. Il a préféré raconter, décrire, se souvenir et surtout transmettre. Son objectif est clair : que les Marocains sachent ce qua été le quotidien à Tazmamart, pour quune telle monstruosité ne se reproduise plus jamais. Cest pour cela que ce livre dépasse largement le récit dune prison. Tazmamart : Cellule 10 parle de mémoire autant que doubli, de pouvoir et de ses dérives, de peur, de dignité et de cette capacité, proprement extraordinaire, qua lêtre humain de continuer à espérer alors que tout semblait organisé pour lui arracher jusquà lespoir. Il y a quelque chose de profondément troublant dans le destin de ces hommes : certains ont survécu à Tazmamart, mais Tazmamart, lui, ne les a pas toujours quittés. Sortir de cellule ne signifie pas guérir. Le corps peut franchir la porte ; la mémoire, elle, reste parfois enfermée derrière. Les blessures quon refuse de regarder ne disparaissent jamais vraiment. Elles changent de forme, cest tout. Elles se déplacent dans les familles, dans les mémoires, dans les silences parfois même jusque dans les générations suivantes. Lire Marzouki, cest accepter de regarder en face une page sombre de lhistoire. Ce nest pas un livre confortable. Il ne cherche pas à distraire, il dérange. Et cest peut-être exactement pour cela quil mérite quon sy arrête. Il faut lire ce livre aussi pour une raison plus simple, plus humaine : derrière les chiffres, derrière les événements politiques, derrière des mots comme « prison », « répression » ou « années de plomb », il y avait des hommes. Des hommes avec des familles, des enfants, des rêves. Des hommes qui attendaient simplement de revoir le ciel. Certains ne lont jamais revu. Tazmamart nest pas seulement le nom dun bagne, ni la trace dune page noire de lhistoire marocaine. Cest lexpression la plus brutale dun mode de gouvernement où lautorité se pense encore comme un rapport de soumission plutôt que de citoyenneté , le reflet dun système archaïque dans sa manière de traiter son peuple, comme si lobéissance au pouvoir pouvait tenir lieu de liberté, et la soumission, de dignité. Quand cette domination se perpétue au sein dune même famille régnante, avec un roi dont lautorité politique saccompagne en plus dune forme de légitimité religieuse, le pouvoir finit par se draper dune sacralité qui le rend presque impossible à contester. Tazmamart rappelle ainsi une vérité gênante : quand le souverain est présenté comme le dépositaire dune autorité qui dépasse les hommes, contester ce pouvoir peut être perçu comme une transgression de lordre voulu par Dieu. Cest précisément là que commence le danger : le jour où la fidélité au roi se confond avec la soumission au sacré, le citoyen cesse peu à peu dêtre un citoyen pour redevenir un sujet.