La langue introuvable

Répression coloniale, sursis réglementaire et souveraineté linguistique

Il est une ruse fréquente de l’historiographie spontanée : elle isole un texte de sa généalogie pour en inverser le sens.

Le décret du 25 juillet 1961 relatif à l’enseignement de l’arabe dans les écoles primaires algériennes subit aujourd’hui ce traitement. On l’extrait des archives comme une préfiguration de la politique d’arabisation menée par l’Algérie indépendante. Mais cette lecture, pour commode qu’elle soit, se heurte à une triple contradiction : juridique, chronologique et politique. Elle oublie surtout que, pendant plus d’un siècle, l’administration coloniale s’est employée, non pas à ignorer l’arabe, mais à le cantonner, le suspecter et, pour tout dire, à en faire une langue subalterne dont l’enseignement relevait presque de la contrebande culturelle. Un demi-siècle de suspicion institutionnelle Avant 1961, le droit colonial n’a cessé d’encadrer l’arabe comme une langue auxiliaire, exotique et potentiellement dangereuse. Le décret du 3 août 1938, dit « décret Lapie », est à cet égard emblématique. S’il autorise l’enseignement facultatif de l’arabe dans les écoles primaires, il le soumet à des conditions si restrictives qu’il le vide de sa substance : horaires réduits, statut de langue étrangère, absence de débouchés dans le secondaire. L’arabe n’est pas une langue de culture ; il est une langue de folklore, tolérée à la marge, jamais promue. Cette logique de confinement se durcit après la Seconde Guerre mondiale. La circulaire du 30 juin 1945, signée par le gouverneur général Chataigneau, ordonne une répression accrue des « medersas libres » et des associations de prédication en arabe, suspectées de nourrir le nationalisme. Dès lors, l’enseignement de l’arabe en dehors du cadre très étroit des autorisations préfectorales devient un acte politiquement marqué. Les instituteurs algériens qui osent dispenser des cours d’arabe dans les quartiers populaires s’exposent à des sanctions disciplinaires, voire à des poursuites pour « propagation de propagande anti-française ». Ce n’est pas là un détail anecdotique : c’est la structure même du rapport colonial. La langue arabe n’est pas interdite, elle est reléguée. Elle est présente dans les mosquées et les médinas, mais absente des amphithéâtres et des préfectures. Elle est parlée par la foule, mais interdite de tribune officielle. Cette dissociation entre présence sociale et illégitimité institutionnelle constitue la pierre angulaire de la domination linguistique. 1961 : un réajustement tactique, non un acte de naissance Dans ce contexte, le décret de juillet 1961 ne peut être lu comme une libéralisation soudaine. Il intervient à un moment précis : après l’échec du putsch des généraux d’avril 1961, alors que de Gaulle cherche une porte de sortie honorable, et que les négociations d’Évian s’engagent. Ce n’est pas un projet scolaire, c’est un geste politique adressé à une opinion algérienne que l’on sait acquise à l’indépendance. Le texte autorise l’enseignement de l’arabe à raison de trois heures par semaine. Il ne décrète pas le remplacement du français par l’arabe. Il ne prévoit ni la formation d’enseignants arabisants ni la traduction des manuels scientifiques. Il se borne à ouvrir une brèche dans un édifice qui, depuis 1830, avait fait du français l’unique langue de l’élévation sociale. Or, une brèche n’est pas un transfert de souveraineté. Elle est, dans le langage de la guerre, une simple ligne de repli. Prétendre que ce décret aurait « inventé » l’arabisation de l’Algérie, c’est donc confondre l’aveu d’une défaite avec l’énoncé d’une politique. C’est aussi oublier que la même administration française, deux décennies plus tôt, traquait les mêmes lettres arabes comme des germes de subversion. La souveraineté algérienne face à l’héritage du vide Ce que les lectures biaisées du décret de 1961 refusent de voir, c’est que l’arabisation de l’Algérie, après l’indépendance, est d’abord un acte de souveraineté négative : combler le vide laissé par le départ d’une administration qui n’avait pas formé d’élites arabophones. L’Algérie n’a pas choisi l’arabe par haine du français ; elle a choisi l’arabe parce que, seule une langue ancrée dans le vécu profond des masses pouvait porter un projet de refondation nationale, et parce que l’école coloniale, en refusant à l’arabe tout statut scientifique, l’avait paradoxalement préservé comme langue de résistance. C’est ici qu’intervient le témoignage d’Abdelhamid Mehri, dans Le Monde diplomatique de janvier 1972. Secrétaire général du ministère de l’Éducation primaire et secondaire, Mehri ne présente jamais l’arabisation comme une continuation du décret de 1961. Il l’expose comme une reconstruction ex nihilo : il s’agit de fournir à l’Algérie un outil de développement culturel, scientifique et technique, dans une langue que l’administration coloniale avait reléguée au rang de dialecte. Il affirme clairement que le français, malgré la rupture politique, restera une langue de communication internationale et de coopération bilatérale. Mais il dit aussi, en creux, ce que le droit colonial avait occulté : une nation ne peut penser sa modernité que dans la langue qui a porté son histoire. Cette position n’est ni xénophobe ni passéiste. Elle est existentielle. Elle répond à une question que le colonisateur avait toujours éludée : dans quelle langue un peuple affranchi doit-il écrire son avenir ? Un paradoxe maintenu et une mémoire à réhabiliter Le véritable paradoxe du décret de 1961 n’est donc pas qu’il ait « arabisé » l’Algérie. Il est qu’une puissance qui avait, pendant cent trente ans, criminalisé l’enseignement libre de l’arabe, qui en avait fait une langue de la casbah et non des facultés, se retrouve, à la veille de son départ, à en reconnaître officiellement la présence. Cette reconnaissance n’efface pas les circulaires répressives, les mises à l’index des instituteurs arabisants, ni l’humiliation quotidienne faite à la langue des ancêtres. En 1962, la souveraineté change de main. Ce qui était une tolérance contrôlée devient un choix stratégique. Ce qui était un enseignement marginal devient un pilier de l’école nationale. La légitimité de ce choix ne procède pas d’un décret français, mais de la volonté d’un peuple qui, après avoir été contraint de taire sa langue dans les lieux de pouvoir, décide enfin de l’y installer. Ce n’est pas un crime de lèse-francophonie. C’est un acte de justice linguistique Aujourd’hui, en France, certains polémistes feignent d’ignorer que l’enseignement de l’arabe fut, sous la colonisation, un acte de résistance, parfois sanctionné, toujours surveillé. Ils s’offusquent qu’un décret de 1961 soit mal interprété, mais ils ne mentionnent jamais les centaines de circulaires qui ont fait de l’arabe une langue maudite de l’institution. Cette amnésie sélective n’est pas seulement un tort fait à l’histoire algérienne ; elle est un déni de la complexité coloniale. La décolonisation, en Algérie comme ailleurs, ne se limite pas à un transfert de drapeaux. Elle suppose une reprise en main des instruments de la pensée. Choisir sa langue d’enseignement, c’est choisir sa fenêtre sur le monde. Que l’Algérie ait choisi l’arabe après 1962, sans pour autant abolir le français, témoigne d’une lucidité que les crispations hexagonales peinent souvent à concevoir. Finalement, le décret de 1961 ne fonde rien. Il clôt une époque. Il est le testament d’une administration qui, ayant longtemps muselé une langue, découvre qu’elle ne peut ni l’éteindre, ni la contenir, ni en revendiquer la postérité. La langue arabe était là bien avant la conquête ; elle est restée, malgré les interdits ; elle demeure, au-delà des polémiques. La seule question qui vaille, aujourd’hui encore, est celle que posait, en 1972, Abdelhamid Mehri, et que la France coloniale n’a jamais su entendre : Qui est souverain pour décider de la langue du savoir ? Car la souveraineté, en matière linguistique, ne se délègue pas. Elle se conquiert - et la conquête la plus difficile n’est pas militaire, elle est pédagogique. *Dr. chercheur universitaire en droit constitutionnel et affaires parlementaires, membre du Laboratoire de recherche en droit, urbanisme et environnement Faculté de droit, université Badji-Mokhtar, Annaba.