Réformer l’école algérienne

Quel avenir pour l’autonomie intellectuelle des élèves ?

La réforme de l’école algérienne est aujourd’hui au cœur des débats.

Le renforcement de l’enseignement de l’anglais, la révision des programmes, la place accordée aux sciences, au numérique et à l’intelligence artificielle, ainsi que la réflexion sur l’organisation de l’enseignement secondaire constituent des évolutions importantes. Elles répondent à une nécessité : préparer nos enfants aux transformations scientifiques, technologiques et économiques du monde contemporain. Mais derrière ces changements se pose une question plus profonde : réformer l’école consiste-t-il seulement à modifier les programmes, les horaires et les langues enseignées, ou faut-il aussi repenser la manière dont elle forme l’intelligence de l’élève ? Le véritable enjeu est, à mon sens, celui de l’autonomie intellectuelle et de l’esprit critique. Il est nécessaire de renforcer l’enseignement de l’anglais, des mathématiques, des sciences, de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Mais l’introduction de nouvelles matières ne suffit pas à moderniser l’école. On peut apprendre une langue sans pour autant développer son esprit critique ni dépasser un mode de pensée simpliste ; utiliser l’informatique sans savoir évaluer les informations qui circulent sur Internet ; ou encore mémoriser des connaissances scientifiques sans apprendre à raisonner scientifiquement. Une école véritablement moderne doit apprendre à l’élève non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à observer, questionner, analyser, comparer, argumenter et exercer son propre jugement. Il s’agit de passer progressivement d’une pédagogie trop centrée sur la restitution des connaissances à une pédagogie qui accorde davantage de place à la compréhension et au raisonnement. Cette exigence prend une importance particulière à l’heure des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Nos enfants sont quotidiennement confrontés à une masse considérable d’informations. Être autonome intellectuellement, c’est savoir distinguer un fait d’une opinion, confronter plusieurs sources, identifier un argument ou une contradiction et remettre en question une affirmation lorsque les preuves sont insuffisantes. L’école ne doit donc plus seulement apprendre à trouver une information, mais aussi à en évaluer la fiabilité. Cela suppose également de repenser les manuels scolaires et les méthodes d’évaluation. Il faudrait proposer davantage de textes à comparer, de documents contradictoires, d’analyses et de questions invitant l’élève à réfléchir et à argumenter. Les examens devraient moins récompenser la seule mémorisation et valoriser davantage le raisonnement, l’analyse, la résolution de problèmes et la capacité à construire une argumentation. Une réforme aussi importante ne peut cependant être menée sur des bases idéologiques ou partisanes. L’éducation touche à ce que nous avons de plus précieux : l’avenir de nos enfants et, à travers eux, l’avenir intellectuel, culturel et scientifique du pays. Les grandes orientations éducatives devraient donc être élaborées sereinement, avec la participation de pédagogues, psychologues, sociologues, historiens, linguistes, spécialistes de littérature, scientifiques et experts du numérique et de l’intelligence artificielle, sans oublier les enseignants eux-mêmes, qui connaissent les réalités quotidiennes de la classe. La question des langues doit être abordée avec la même sérénité. Il est légitime de renforcer l’enseignement de l’anglais, compte tenu de son importance dans la recherche scientifique, les technologies et les échanges internationaux. Mais la question linguistique est aussi une question sociolinguistique et scientifique. Les choix doivent donc reposer sur des critères pédagogiques et scientifiques plutôt que sur des considérations émotionnelles ou idéologiques. Une nation sûre d’elle-même n’a pas peur des langues : elle cherche à en maîtriser plusieurs. Il faut donc éviter que la question du français, comme celle de l’arabe ou de l’anglais, ne fasse l’objet de récupérations politiques. Lorsqu’il s’agit de l’avenir de nos enfants, les intérêts partisans doivent céder la place à l’intérêt éducatif et national. Prenons un exemple concret. La transition du français vers l’anglais a été engagée rapidement, dans un contexte parfois marqué par des considérations émotionnelles. Or certains élèves qui n’ont pas acquis une maîtrise suffisante du français au collège et au lycée peuvent obtenir une très bonne moyenne au baccalauréat, puis se retrouver en difficulté lorsqu’ils poursuivent des études universitaires dans des filières où cette langue demeure présente, notamment dans les domaines médical et technique. C’est une réalité à laquelle les universités algériennes sont aujourd’hui confrontées. Toute réforme linguistique doit donc anticiper ces difficultés et assurer une transition progressive et cohérente, afin de ne pas compromettre la réussite académique des étudiants. Développer l’esprit critique ne signifie pas davantage couper les jeunes générations de leur histoire ou de leur patrimoine. Bien au contraire. L’école doit leur permettre de mieux connaître leur histoire, leur langue, leur littérature et leurs traditions intellectuelles, sans sélections partisanes, tout en leur donnant les outils nécessaires pour les comprendre, les contextualiser et, lorsque cela est nécessaire, les interroger. Aimer son patrimoine ne signifie pas renoncer à l’esprit critique. La réforme de l’institution scolaire doit ainsi dépasser les oppositions simplistes : arabe contre français, français contre anglais, tradition contre modernité, identité contre ouverture. La véritable question est ailleurs : quelle génération voulons-nous former ? Une génération capable de réciter ou de comprendre ? Une génération qui répète des opinions ou qui construit un jugement fondé ? Une génération qui consomme l’information ou qui sait l’analyser ? L’Algérie possède les compétences universitaires et professionnelles nécessaires pour engager cette réflexion. Chercheurs, enseignants, spécialistes et parents devraient être associés à l’évaluation des réformes, afin d’en mesurer les résultats et de corriger ce qui ne fonctionne pas. Une véritable culture de l’évaluation scientifique doit accompagner toute politique éducative. L’anglais est important, les sciences sont indispensables, le numérique et l’intelligence artificielle sont incontournables, et la maîtrise de l’arabe comme celle des autres langues constitue une richesse. Mais notre ambition doit aller plus loin : former un individu cultivé, compétent, curieux, capable de raisonner et suffisamment autonome pour exercer son propre jugement. Réformer l’école algérienne ne devrait donc pas se réduire à une succession de changements de programmes. Il s’agit d’un véritable projet intellectuel pour la nation, qui doit être guidé non par la peur, les réactions émotionnelles ou les intérêts partisans, mais par la connaissance, l’expertise et une vision de long terme. Car l’avenir de l’Algérie se joue aussi dans ses salles de classe. La question essentielle n’est finalement pas seulement de savoir quelles matières ou quelles langues nos enfants doivent apprendre, mais ce que nous voulons qu’ils soient capables de faire avec ce qu’ils auront appris. C’est là que réside le véritable enjeu : former des citoyens responsables, capables de penser par eux-mêmes et de contribuer, avec intelligence et responsabilité, à la construction de l’Algérie de demain. *Enseignant-chercheur algérien à l’Université de Lille (France)