Sur la dualité linguistique en Algérie

Quatrièmepartie: L’étrange débat sur l’anglais

Le vif débat qui a éclaté autour de la promotion de l’anglais, dans l’Ecole algérienne est en réalité un double débat:

un débat sur la fonction du français comme langue étrangère privilégiée, mais aussi un débat sur la relation entre la langue française et les langues nationales de l’Algérie, principalement évidemment la langue arabe. C’est ce qui donne à ce débat une allure bien étrange. De manière inattendue, les décisions renforçant la place de l’anglais à l’école vont faire rebondir la question de la place du français non seulement dans le système éducatif mais aussi dans la société algérienne. Elles réactivent le débat sur le statut de la langue française et la question de l’identité algérienne. «Tous les chemins mènent à Rome»dit-on. Les débats en Algérie finissent toujours par converger sur les questions afférentes à l’identité nationale. C’est encore, dernièrement, le cas du sujet de la peine de mort qui a abouti à l’affrontement des mêmes forces, qu’on trouve chaque fois de part et d’autre, courant laïque qui se présente comme «courant démocrate», et courant nationalistequi se présente comme «courant national». Le grand malentendu La polémique sur l’Anglais est un débat étrange.On a tellement pris l’habitude que le français(on le nomme pudiquement, officiellement, souvent «la langue étrangère») soit utilisé comme une langue crypto nationale, que la question de son remplacement par l’anglais peut faire croire qu’est réglée, du même coup, la question des rapports entre le français et l’arabe. Ceci est en réalité un malentendu car il n’en est rien.Une 4eme année de l’enseignement primaire pour l’anglais, n’a rien à voir avec le progrès de la langue arabe ou le recul de la langue française de façon générale dans l’activité sociale. Et tout le monde tombe dans le piège: francophones et arabophones. Le ministre de l’éducation devient un héros pour le courant national. Sur des réseauxsociaux, on le montre même sur un pur-sang arabe brandissant une épée glorieuse. Mais qu’en est-il en réalité? Est-ce si révolutionnaire que cela ? Certes, la promotion de la langue anglaise dans l’enseignement est un progrès sur une nécessité longtemps niée par le poids paralysant du parti de la langue française qui jouait de l’ambiguïté de celle-ci, tantôt langue étrangère, tantôt langue de statut national voire, de fait, officieuse dans les échanges administratifs. Mais l’option pour l’anglais ne règlera évidemment rien de décisifsi elle ne s’insère pas dans une vision globale et déterminée de réhabilitation de l’usage des langues nationales. Ce serait alors simplement une décision tactique, voire une diversion, qui permet,à peu de frais, de faire coup double: on s’insère dans un impératif moderne incontournable, celui de l’utilisation de la langue internationale par excellence,l’anglais, tout en donnant l’impression d’un pas avant en faveur de la langue arabe. Ce qui serait grave c’est de croire que l’anglais va permettre l’assimilation des sciences et de la technologie, comme on l’a cru ou voulu le croire pour le français. Or, seule la langue nationale a ce pouvoirsocial, quel que soit le pays. Langue(s) nationale(s), langues étrangères, sciences et technologie La démarche nationaliste progressiste veut faire des langues étrangères, et donc du français, une langue étrangère au sens propre du terme en la consacrant aux relations externes, aux relations avec l’étranger sur le plan économique, scientifique et technique. Bref revenir à une situation normale, celles de tous les pays développés, petits et grands, que leur langue nationale ait une extension internationale ou une surface seulement nationale, comme la Grèce, la Turquie, la Roumanie, la Pologne,, la Bulgarie, la Norvège etc. Dans tous ces pays, toutes les activités et bien sûr l’enseignement, y compris celui des sciences et de la technologie se déroulent en langue nationale. Chercher à faire, en Algérie de la langue étrangère une véritable langue étrangère à tous les sens du terme, dans ses fonctions et ses utilités, ne pouvait aboutir qu’à la remise en cause du français. La question de la langue étrangère la plus utile, la plus forte, devait alors inévitablement se poser, et déboucher sur le choix de l’anglais. C’est ce qui est tout simplement arrivé. Alors n’en faisons pas un drame. Si les peuples et les nations défendent leur langue, c’est par nécessité existentielle, rien d’autre. On ne change pas de langue comme de chemise. La raison en est simple: le transfert, l’intégration de la culture scientifique et technologique à la société profonde, à toute la société, son assimilation ne peut se faire que dans la langue nationale. Il y a peu d’exemple disant le contraire, ou alors ce sont des exceptions qui confirment la règle: quelques iles et anciens comptoirs commerciaux, ex petites enclaves coloniales comme Hong Kong, Singapour. Mais pas de nations ayant une profondeur historique séculaire voiremillénaireet où se sont enracinés leur langue et leur culture nationale. La seule explication majeure est peut-être l’Inde. Mais c’est une situation complexe d’un Etat fédéral, avec un grand nombre de minorités nationales, et où l’anglais, langue internationale sert de trait d’union entre la majorité relative hindi et les autres nationalités. On en a déjà parlé (1). Et encore faut-il se poser la question du développement de l’Inde. La comparaison entre l’écart énorme de développement entre l’Inde et son voisin, la Chine pourrait être à ce sujet intéressant, quant à l’impact du facteur linguistique, et notamment de la permanence de l’anglais en Inde, même si celle-ci recueille les dividendes de la langue internationale par excellence qu’est l’anglais. De manière générale, tous les pays développés ou qui se développent utilisent leur langue nationale pour l’enseignement des sciences et de la technologie. Ils utilisent la langue étrangère, en général l’anglais, dans les relations avec l’étranger, échanges économiques, commerciaux et scientifiques. Les partisans du français ont dressé un mur jusqu’à présent à l’utilisation de la langue arabe dans les matières scientifiques et technologiques. «L’arabisation» s’’est donc arrêtée à l’Université aux sciences sociales et humaines. Le gap entre le secondaire et l’entrée à l’université Un argument de ceux qui sont opposés à l’usage de l’arabe dans les sciences exactes à l’université estcelui du «gap» qui va survenir entre l’enseignement primaire et secondaire qui se déroule en arabe et celui,supérieur, dans les sciences et la médecinequi se déroule en français. Ils proposent alors de faire remonter l’oued vers sa source. Et de refranciser l’enseignement des sciences exactes!Pas moins. Il était tout naturel, au milieu des années 70 que l’arabisation suive son cours dans l’université après s’être achevée dans le secondaire. Mais on a vu les oppositions qu’elle a dû affronter à la porte de l’Université.Ceux-là mêmes qui s’étaient opposés à l’enseignement en arabe des sciences au niveau universitaire, font de la situation qu’ils ont eux-mêmes créés un argument pour s’opposer à la généralisation de l’usage de la langue arabe dans l’enseignement supérieur. Ils consacrent ainsi la dualité de l’Université algérienneavec d’un côté les facultés de sciences en langue française et celles de sciences sociales en langue arabe. Un autre argument des partisans du statu quo du français dans les sciences exactes et technologiques est celui de la particularité et la complexité de ces sciences du point de vue linguistique. C’est plus un préjugé idéologique qu’un argument technique. En effet le poids de la langueest bien plus grand dans les sciences sociales et humaines. Elle y est même un outil de recherche. La nécessité de sa maitrise y est donc bien plus grande. Cet argument est d’autant plus mal venu que les sciences sont enseignées dans le secondaire en arabe sans apparemment de problème. Preuve en est,elles préparent à suivre l’enseignement scientifique universitaire, et on annonce régulièrement les prix obtenus par les jeunes lycéens et étudiants à l’échelle internationale. Le vrai problème, et il plaide en réalité à l’inverse exact des arguments de partisans du français dans les matières scientifiques à l’université, est que le passage brusque au français est d’une violence absolue et cause de graves perturbations chez l’étudiant et des déperditions considérables. Nous y reviendrons. Quelques expériences d’arabisation ont été faites de sections bilingues où les sciences ont été enseignées en arabe. Mais elles ont été laissées pour compte et leurs diplômés dévalorisés socialement par rapport aux sortants en langue française. Cela a permis, par effet de retour, d’inverser la charge de la preuve, de pointer du doigt «l’arabisation» et de renforcer le discours dominant contre l’arabisation des sciences. Il faut aussi évaluer la dualité linguistique à travers ses conséquences sociales. Celles-ci sont souvent cachées derrière des considérations techniques. Le cas de la médecine est peut-être le plus édifiant sur l’interférence des facteurs linguistiques et des facteurs sociaux. Et ce sera l’objet du prochain article. Prochain article : Où la question linguistique rejoint la question sociale. (1) «Le trait d’union», Le Quotidien d’Oran, 1 octobre 2026