Colonisations de peuplement et sionisme

Propension génocidaire

Les dynamiques coloniales ont profondément instrumentalisé l’antisémitisme en Europe et en Afrique du Nord au XIXème siècle.

Les juifs étaient désignés comme des boucs émissaires pour justifier les ambitions politiques et masquer les rivalités coloniales européennes. Dans le contexte de la guerre froide, « le malfaiteur » s’est progressivement déplacé vers l’Arabe, puis vers le Musulman, et plus largement vers les populations issues des pays anciennement colonisées, du tiers-monde, du Sud Global. La décolonisation demeure un concept fondamental pour analyser les crises contemporaines, comme l’a souligné François Burgat, lors du World Forum Decolonization 1926. Une relecture globale des rapports de domination actuels doit placer la colonisation de peuplement en Palestine au centre des débats colonisation/décolonisation. Le génocide en cours depuis plus 18 mois a replacé la question palestinienne au cœur des relations internationales, de l’échiquier pétrolier et de « la globalisation heureuse ». L’approche diachronique complétée par l’approche synchronique contribuerait à interroger les dynamiques et les impensés qui façonnent les transformations de l’ordre sécuritaire et géopolitique en cours. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’œuvre d’Albert Camus connaît un net regain de popularité dans les milieux intellectuels et médiatiques, particulièrement en France. Nobélisé en décembre 1957, Camus, le réformiste, est souvent qualifié de partisan de la «troisième voie». Aujourd’hui son œuvre dépolitisée mais mobilisée est au cœur des débats sur la colonisation et la décolonisation. Alors qu’il tentait de concilier justice sociale et refus du nationalisme radical, ses écrits sont désormais réinterprétés dans le nouvel environnement. Ce paradoxe révèle l’impossible neutralité d’un intellectuel face aux urgences de l’Histoire.Ce courant de pensée véhicule un discours néo-orientaliste dans l’abondante littérature sur la région du MENA.Ce récit,mis en exergue par un puissant appareil médiatique, s’avère plus prégnant encore que la rhétorique antiterroriste post-11 Septembre. Il s’inscrit ainsi pleinement dans la «fabrique du consentement» occidentale, théorisée par Noam Chomsky et Edward Herman. La fabrication de l’Orient et le changement de régime Une fraction de la diaspora moyen-orientale déploie un néo-discours, particulièrement influent au sein des élites occidentales. L’éminent politologue libano-américain Fouad Ajami, alors directeur des études sur le monde arabe à l’université de Johns-Hopkins, a ainsi été coopté par l’administration Bush lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Selon lui, cette intervention militaire représentait une opportunité historique pour changer les régimes autoritaires au Grand Moyen-Orient. La puissance militaire est souvent présentée comme l’unique levier capable d’instaurer la démocratie et de briser la léthargie qui entrave le développement économique et culturel en « Orient », un Orient par ailleurs « créé » par l’Occident, comme le soutient Edward Saïd. Pourtant, le bilan factuel de cette approche est catastrophique : la guerre a laissé l’Irak en ruines. Aujourd’hui encore, les revenus pétroliers, qui représentent à eux seuls plus de 90 % du budget national, restent sous influence américaine, reléguant de fait les Irakiens au rang de peuple jugé immature pour s’autogérer. Un quart de siècle plus tard, le pays s’embourbe toujours dans le chaos. Cette instabilité chronique modifie profondément l’équilibre régional, permettant indirectement à Israël d’étendre sa domination sans avoir à s’impliquer directement En France, la ligne éditoriale des grands médias, fortement influencée par des cercles intellectuels spécifiques, tend à relayer le narratif israélien. Ce traitement passe sous silence la contextualisation des violences de masse en cours, ainsi que la portée des frappes touchant le Liban, la Syrie, l’Iran et le Yémen. En parallèle, les prises de position de certains intellectuels algériens s’inscrivent dans cette dynamique de légitimation du fait colonial en Palestine historique. Qualifiés d’« écrivains colonisés » par Rachid Boudjedra, ces auteurs d’inspiration camusienne adoptent une posture réductionniste et conciliante envers l’État d’Israël, illustrant précisément l’aliénation culturelle et psychologique théorisée par Frantz Fanon. L’histoire de la décolonisation démontre pourtant que les dissensions internes au sein d’un mouvement de libération n’entravent pas l’aboutissement à la souveraineté nationale. À cet égard, l’insurrection armée algérienne, bien qu’engagée dans un rapport de force initialement asymétrique et défavorable, est parvenue à arracher son indépendance après cent trente-deux ans de domination coloniale. In fine, face aux voies réformistes prônées jadis par Albert Camus, par des formations politiques algériennes ou par les groupes coloniaux, le paradigme fanonien de la décolonisation par la rupture radicale s’était imposé à un moment donné comme une issue incontournable. Les événements du 8 mai 1945 et Camus Dans la presse française de avril-mai 1945, Albert Camus est le seul intellectuel français qui a décrit lucidement le vécu des Algériens musulmans et l’abus du pouvoir colonial (Aïssa Kadri). Le journaliste a averti le public métropolitain que l’inéluctable pourrait se produire en Algérie. Il a eu lieu en effet le 1er Novembre 1954. Les conditions de survie des indigènes se sont entre temps détériorées au point que la famine s’est étendue à l’ensemble du territoire national (Neil Mac Master). On s’attendait donc à ce que Camus serait à l’avant-garde du mouvement insurrectionnel. Il est absent à ce rendez-vous historique dont les enjeux fondamentaux ont bouleversé l’échiquier des empires coloniaux qui incarnaient à l’époque la force et la noblesse de l’Europe (Alain Ruscio). Malgré cela, la décolonisation n’est pas universellement reconnue comme l’un des séismes politiques majeurs des XXe et XXIe siècles. Ce profond changement en redessinant la géopolitique mondiale est exclusivement attribué à la chute du mur de Berlin et à l’effondrement du communisme (Alain Gresch). Le général de Gaulle et le Grand remplacement Le Gouvernement provisoire, dirigé à l’époque par le général Charles de Gaulle, a ordonné la répression massive et impitoyable des Algériens le jour de l’armistice, le 8 Mai 1945. La libération du colonialisme, annoncée durant la seconde guerre mondiale, s’est brutalement avérée être un slogan creux. Les espoirs des groupes politiques, y compris ceux prônant des reformes pour l’intégration des Algériens musulmans n’ont pas été tenus comme d’ailleurs les précédentes promesses. Les massacres à Sétif, Guelma, Kherrata ainsi que dans les autres villes, villages et mechtas dans le Nord-Constantinois en mai et de Juin 1945 surviennent alors qu’entre 15 000 à 20 000 indigènes ont perdu la vie pour la libération de l’Europe du nazisme. Le général Charles de Gaulle considérait l’intégration des Algériens comme un péril démographique pour la France. «La mission civilisatrice» risque de devenir une menace pour l’homogénéité culturelle et religieuse de la métropole. Parallèlement, une logique similaire sous-tend le projet de colonisation de peuplement en Palestine où le déplacement forcé de la population s’est orchestré manu militari dès l’origine de l’occupation (Ilan Pappé). Dans son livre, C’était de Gaulle, son ministre Alain Peyrefitte rapporte les propos du général, tenus en privé, le 5 mars 1959 : «Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-Eglises, mais Colombey-les-deux-Mosquées !» Les adeptes de la théorie du «Grand remplacement» ne diraient pas mieux aujourd’hui. L’extermination de la société autochtone et son remplacement par des colons européens ont été des questions ouvertement posées par la République. Des velléités exterminatrices sont d’ailleurs consignées dans les comptes rendus parlementaires de l’époque, comme le rappelle Aïssa Kadri., lors du débat sur les relations entre la France et l’Algérie, organisé par le GRAL. Pourtant, les nostalgiques de l’Algérie française passent sous silence ce crime contre l’humanité de mai 1945 - officiellement reconnu en 2012 - ainsi que les autres exactions (Daho Djerbal). Tout comme les Palestiniens, les Algériens ayant émigré au Moyen-Orient lors de la conquête militaire de leur pays ont subi de plein fouet les spoliations et les expulsions de la Nakba. Le destin tragique de milliers d’Algériens croise ainsi celui des populations locales. La mécanique coloniale s’abat alors aveuglément sans distinction d’origine.Le soutien des Algériens à la cause palestinienne n’a rien de fortuit : il constitue un pilier fondamental de l’identité nationale et de la politique étrangère du pays. L’engagement envers les mouvements de libération est un axe indéfectible de la diplomatie algérienne. Il est parfaitement résumé par le slogan fétiche du président Houari Boumediène (1965-1978) àl’égard de la cause palestinienne: « Nous sommes avec la Palestine, qu’elle ait tort ou raison ». Avant même la proclamation de leur foyer national, les dirigeants sionistes avaient clairement affiché leur objectif suprême : bâtir le « Grand Israël». Selon la vision biblique du Royaume de David, ce territoire devait s’étendre de l’Égypte jusqu’à l’Euphrate afin de fédérer les douze tribus en une nation unique.Pour poursuivre son expansionnisme territorial, « le jeune et petit » État hébreu déploie tous les instruments à sa disposition s’appuyant prioritairement sur des méthodes de coercition par la violence.La terreur coloniale est consubstantielle à la colonisation. Le général de Gaulle pensait en effet que les Etats-Unis cautionnaient sans discernement les atrocités commises lors des événements de Mai 1945. Toutefois, le positionnement américain sur la guerre d’Algérie est définitivement tranché le 2 juillet 1957. Le jeune sénateur John F. Kennedy, fidèle à la doctrine wilsonienne, a en effet marqué un tournant historique en soutenant la cause algérienne au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En réalité, il craignait que l’Algérie ne bascule définitivement dans le camp communiste au lendemain de l’indépendance. La prise de position américaine, audacieuse à plus d’un titre, a provoqué un véritable séisme diplomatique. Une fois élu président des Etats-Unis, John F. Kennedy a demandé plus de transparence concernant le programme nucléaire israélien soutenu par la France. Il a aussi soutenu l’initiative internationale sur le statut des réfugiés palestiniens contrariant la loi de retour des juifs en terre sainte. Son assassinat demeure une énigme que les nombreuses analyses n’ont pas permis d’élucider jusqu’à aujourd’hui. Il a franchi le Rubicon en s’opposant fermement à l’influence grandissante du lobby sioniste qu’aucun autre président américain n’a fait avant et après lui. Le président Barack Obama, qualifié de «de Gaulle de la politique arabe», n’a pas osé franchir le pas en quittant la Maison-Blanche, en dépit des humiliations que lui a fait subir le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Auparavant, le comte suédois Folke Bernadotte, médiateur de l’ONU lors de la guerre israélo-arabe de 1948 fut assassiné par des membres de Lehi, un groupe terroriste sioniste,connu également sous le nom de Stern. Parmi les dirigeants de cette organisation ayant participé à cet assassinat historique figurait Yitzhak Shamir, il deviendra plus tard Premier ministre d’Israël. Cet acte a eu lieu avant même la tenue des pseudo premières élections démocratiques dans la région révélant ainsi le type d’Etat en construction. Les autochtones n’ont pas été autorisés à y participer représentant pourtant plus de 80 pour cent de la population totale. La question démographique a été de tout temps au cœur des expulsions forcées de palestiniens. La loi de retour fut adoptée dès la création de l’Etat, elle garantit à tout juif où qu‘il se soit dans le monde le droit fondamental de s’installer sur la Terre promise. Le transfert forcé n’est pas un épiphénomène dérisoire mais une structure de la pensé israélo-sioniste. Ce processus a pris aujourd’hui une nouvelle dimension dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et au Liban. L’équilibre démographique qui avait hanté le mindset israélien est aujourd’hui atteint, l’opposition au retour des palestiniens demeure un sujet non négociable. L’effacement des populations autochtones est une obsession (Alain Gresch). « Le transfert », euphémisme désignant le déplacement forcé des palestiniens, n’est pas une idée récente Elle est au centre de la pensée sioniste pour résoudre la question démographique. Dès juin 1895, Theodore Herzl, fondateur du sionisme politique, évoque la possibilité d’un déplacement forcé de la population locale pour installer le futur État juif. Il y écrit en substance : « Nous devons essayer de déplacer la population pauvre de l’autre côté de la frontière en lui procurant du travail dans les pays de transit, tout en lui refusant tout travail dans notre propre pays ». Par la suite, l’édification de cet État - qui se revendique aujourd’hui comme l’unique démocratie de la région - s’est accompagnée d’une stratégie de transfert ayant conduit à l’expulsion manu militari de plus de 700.000 personnes représentant 50% de la population palestinienne. Cette première grande vague d’expulsions est connu sous le vocable, la Nakba, la catastrophe. Le 2éme grand déplacement, aura lieu au lendemain de la victoire militaire de 1967, quant au génocide en cours, je le qualifie de la 3éme Nakba. Le plan de paix de Bernadotte qui prévoyait entre autre le retour des réfugiés palestiniens pouvait remettre en cause un des fondamentaux du sionisme. Les dirigeants de la colonisation de peuplement en éliminant le diplomate suédois ont clairement envoyé un signal fort à quiconque s’opposerait à l’expansionnisme territorial. La participation du Mossad à l’élimination du président Kennedy, comme d’autres assassinats ciblés, notamment Mehdi Ben Barka, figure emblématique du mouvement tiers-mondiste, assassiné à Paris en 1965. Comme autre figure, Mohamed Boudia, un dramaturge, un militant anticolonialiste algérien, fut aussi assassiné à Paris en 1973. La contre-violence à la terreur coloniale Albert Camus, issu d’une famille de colons très modeste, a grandi dans un quartier populaire, à Alger. Cette immersion lui a permis de côtoyer de près la misère sociale engendrée par la colonisation de peuplement. Il décrit lucidement les conditions de vie déplorables imposées par le système colonial dans ses reportages in Alger Républicain. Cependant, le constat de cette détresse ne l’a pas conduit à soutenir la lutte pour l’indépendance nationale. Cette option politique était pourtant revendiquée de longue date par le mouvement indépendantiste sous le leadership de Messali Hadj (Benjamin Stora, Hassen Remaoun). Pour l’enfant du quartier de Belcourt, la réforme du système colonial restait la solution idoine à la question algérienne. Camus persistait à vouloir réformer le système colonial, même lorsque l’insurrection nationale avait atteint un point de non-retour. En janvier 1956, il lança un appel pour une trêve civile afin que les deux camps humanisent le recours à la violence. Son projet visait l’octroi d’une égalité des droits et l’amélioration des conditions de vie des populations autochtones dans un cadre institutionnel donné. Certes, l’Algérie serait réformée, argue Christiane Achour Chaulet, mais elle resterait française. «J’aime l’Algérie comme un Français qui aime les Arabes, et veut qu’ils soient chez eux en Algérie, sans pour cela s’y sentir lui-même un étranger», a-t-il déclaré le 5 décembre 1958. Son inconscient colonial, partagé par l’ensemble de la communauté pied-noir, l’empêcha de concevoir une Algérie pleinement souveraine. Néanmoins, coloniser, c’est exterminer des populations autochtones (Olivier Le Cour Grandmaison). Le compagnon de lutte d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, a décliné le prix Nobel de littérature par solidarité avec le peuple algérien en armes. Pour Sartre, la contre-violence du colonisé face à la terreur coloniale constitue la réponse idoine au système oppresseur. La lutte armée contre cette terreur s’inscrivant dans un mouvement révolutionnaire est légitime, argue Frantz Fanon: « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. » Dans un système qui vous nie la révolte physique est souvent la première affirmation existentielle. La contre violence a une vertu cathartique, soutient Fanon. La terreur coloniale ne se limite pas exactions, elle est un moyen pour maintenir le totalitarisme, comme un système en mouvement (Hannah Arendt). L’obsession de la colonisation de peuplement est l’effacement des populations autochtones. Les Damnés de la terre, un opus publié quelques jours seulement avant son décès. Cet ouvrage est considéré comme le manifeste de la décolonisation, servant d’appel à l’action et inspirant de nombreux mouvements de libération nationale et de justice sociale à travers le monde. La guerre asymétrique a ainsi été rapidement adoptée par divers groupes politiques, y compris le Black Panther Party, aux Etats-Unis (Irene Gendzier). Cette forme de lutte radicale a complètement bouleversé les structures de l’ordre colonial. Mort prématurément avant l’indépendance, Camus ne verra pas l’échec de son réformisme qu’il appelait de ses vœux. De son côté, Fanon, a disparu lui aussi à ce même moment critique, n’aura pas le temps de voir sa doctrine l’emporter définitivement sur le colonialisme. «Le devoir de chaque génération est de découvrir et de remplir sa mission ou de la trahir», soulignait-il. Cette pensée met en relief la responsabilité historique de chaque groupe d’âge : ne pas attendre que toutes les conditions soient réunies pour s’engager dans le combat libérateur. Ce fut précisément le choix de la génération de Novembre 1954 (Ghazi Hidouci) Légitimation de l’expansion territoriale La justice face à un monde absurde prônée par Camus ne semble pas légitime pour tous les peuples, particulièrement pour les Palestiniens. En soutenant l’Etat d’Israël, Camus déclarait : «L’exemplaire Israël qu’on veut détruire sous l’alibi de l’anticolonialisme, mais dont nous devons défendre le droit de vivre, nous qui avons été les témoins du massacre de millions de juifs et qui trouvons juste et bon que les survivants créent la patrie que nous n’avons pas su leur donner ou leur garder.» Or, la colonisation de peuplement tend structurellement à être génocidaire (Gilbert Achcar). En Palestine, elle se caractérise par une stratégie de nettoyage ethnique couplée à une extension territoriale continue, visant la construction d’un «Grand Israël» aux frontières malléables comme il est revendiqué dans plusieurs tracés territoriaux publiés par l’Organisation mondiale sioniste. Ainsi, le slogan post-Holocauste, plus jamais ça résonne comme une promesse creuse pour le peuple palestinien. La Shoah, survenue durant la Seconde Guerre mondiale, a pourtant été le point culminant de tensions que les rivalités coloniales européennes avaient contribué à alimenter. Historiquement, le sionisme politique européen s’est d’ailleurs opposé au judaïsme religieux et traditionnel lors des débats sur la construction d’un foyer national en Palestine (Azmi Bishara et Sonia Dayan-Herzbrun). Au fil du temps, la volonté de s’approprier l’ensemble de la terre de Palestine, avant comme après la création de l’Etat d’Israël, s’est révélée être l’objectif ultime du projet sionisme (Monique Chemillier-Gendreau). Les ambitions frontalières sont d’ailleurs explicitement illustrées sur une carte rendue publique en 1919, au lendemain de la déclaration Balfour. Cependant, lors de la proclamation officielle de l’État d’Israël le 14 mai 1948, les dirigeants israéliens se sont engagés à respecter le droit international et le respect des droits humains. Les institutions internationales constatent aujourd’hui un non-respect récurrent des résolutions de l’ONU. « Israël est le seul pays qui a violé toutes les règles du droit international. Israël est le pays numéro un, violateur du droit international », soutient ainsi Monique Chemillier-Gendreau, professeure de droit international. En dépit de ces constats, les gouvernements occidentaux et les grands médias continuent de proclamer haut et fort qu’Israël est la seule démocratie de la région. Plus problématique encore, aucune sanction concrète n’a été jugée utile pour freiner la pulsion expansionniste. Les mesures à prendre sont nombreuses tant au niveau des relations bilatérales qu’au niveau multilatéral. La passerelle que Camus revendiquait entre colons et colonisés ne s’applique pas au contexte palestinien, semble-t-il. Selon Edward Saïd, théoricien du post-colonialisme, l’œuvre de Camus tend à réduire les acteurs de la lutte anticoloniale à «des fanatiques poussés par leur ardeur religieuse et par l’attrait du pillage». Camus veut faire passer l’idée de la décolonisation à une question religieuse ou éthique. Le discours néo-orientaliste véhicule la même idée dans le conflit israélo-palestinien. L’occupation de la Palestine n’est est pas perçue comme une question de décolonisation mais une affaire strictement arabe ou islamique (Hosni Kitouni). Sionisme et Processus de paix Les Palestiniens, sous Yasser Arafat, ne semblent pas avoir tiré de grands enseignements de l’échec des approches réformistes en Algérie en s’embarquant dans le pseudo processus de paix (Dima Alsajdeya et Xavier Guignard). On leur a fait admettre à long terme la solution à deux Etats évoluant en symbiose sur un territoire donné (Rachid Tlemçani).Tout compte fait, la concession historique visant à bâtir un État palestinien indépendant sur seulement 22 % de la Palestine historique - au détriment d’une libération nationale globale - s’est avérée être une illusion d’optique (Rachid Tlemçani). L’Autorité palestinienne, dépourvue des attributs d’un État moderne et pourtant démilitarisée sur terre, air et mer au mépris du droit international, s’est finalement révélée être une excroissance sécuritaire israélienne. Édouard Saïd, alors membre du Conseil national palestinien, avait fermement dissuadé Yasser Arafat de s’engager dans l’aventure des accords d’Oslo. Pour l’auteur de Culture et Impérialisme, ces négociations israélo-palestiniennes, menées sous l’égide des États-Unis, s’apparentaient en réalité à un « diktat de Versailles », une capitulation historique. Auparavant, le général de Gaulle avait lui aussi tenté d’imposer un diktat lors des négociations de cessez-le-feu en Algérie. Cependant, l’intransigeance du FLN sur la libération totale du territoire national, incluant le Sahara, prolongea « la guerre sauvage pour la paix » de plus d’un an et demi (Alistair Horne). Pour les Algériens, la souveraineté nationale était non négociable. Cette détermination rappelle l’élan patriotique des Vietnamiens qui, peu de temps avant le déclenchement de la révolution algérienne, avaient infligé une défaite historique à la France lors de la bataille de Diên Biên Phu. Les chancelleries et les médias de masse, qui saluaient jadis les accords d’Oslo comme une prétendue percée historique (Rachid Tlemçani), forment aujourd’hui un bloc disparate cautionnant les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité en cours dans le territoire palestinien occupé ainsi que dans six autres pays. Après l’effondrement du régime irakien, la République islamique d’Iran est devenue la cible prioritaire. Le Premier ministre israélien a toujours perçu Téhéran comme l’obstacle majeur à l’établissement d’une hégémonie militaire israélienne dans la région. Les services de renseignement ont alors réactivé les méthodes des décennies précédentes, précisément au moment où un accord sur le nucléaire iranien était sur le point d’aboutir. Sous la pression du lobby israélo-sioniste, l’administration américaine s’est cette fois-ci impliquée directement dans l’agression militaire conjointe avec Israel avec l’ambition de « changer le visage du Moyen-Orient ». Pour convaincre Donald Trump, Benjamin Netanyhou lui assurait : « Nous pouvons le redessiner encore plus en profondeur, et pour le meilleur ». Une Pax Hebraica régnerait ainsi sur l’ensemble de la zone MENA. Comme le soulignait Edward Said, le nettoyage ethnique n’est pas un événement isolé, mais bien une structure coloniale intrinsèque au sionisme politique et à la colonisation de peuplement. L’accord-cadre israélo-libanais et la question de la réforme du secteur sécuritaire Selon Benyamin Netanyahou, l’accord-cadre parrainé par les États-Unis le 26 juin 2026 représente un succès géopolitique majeur pour Tel-Aviv. Ce texte n’impose en effet aucun retrait immédiat des forces israéliennes du territoire libanais. En dépit de cet accord, l’expansionnisme territorial se poursuit avec la passivité relative de la communauté internationale. Quelques jours après son entrée en vigueur, Tsahal a officialisé une « ligne jaune » dans la bande frontalière sud-libanaise, sur le modèle de celle déployée à Gaza. Cette démarcation n’a pas arrêté de pilonner les deux territoires. À ce jour, Tsahal occupe plus de 6 % du territoire national libanais et sur plus de 60 % de l’enclave de Gaza, au mépris des accords successifs de cessez-le-feu (Ryan Tfaily). L’armée israélienne conditionne désormais son retrait du Sud-Liban au désarmement complet et inconditionnel du Hezbollah. Pour matérialiser cet objectif, Tel-Aviv exige une refonte structurelle profonde de l’appareil militaro-sécuritaire libanais. Cette réforme est officiellement destinée à restaurer la souveraineté de l’État sur toutes les forces armées. La guerre asymétrique n’ayant pas permis à Israël d’éradiquer la structure militaro-sociale du mouvement chiite, sa stratégie s’est déplacée vers une sous-traitance de cette mission à l’armée nationale libanaise. Le Premier ministre israélien impute d’ailleurs la prolongation de l’occupation à la fragilité de cette institution, qu’il estime incapable d’imposer unilatéralement ce désarmement. Cet accord-cadre abroge de facto l’armistice de 1949 qui régissait jusqu’alors les relations israélo-libanaises. Toutefois, l’application de ce nouveau texte menace d’exacerber les fractures politiques et communautaires, au risque de raviver les hostilités armées intercommunautaires. L’article 13 stipule explicitement que le gouvernement libanais renonce « à toute action hostile ou préjudiciable dans les instances politiques ou judiciaires internationales ». Des ONG, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, fustigent cette clause, perçue comme une trahison envers les victimes des bombardements israéliens. En clair, l’armée du pays du Cèdre se retrouve à cautionner l’impunité des crimes de guerre commis par Israël. Pour la population libanaise, à l’exception des factions chrétiennes, cet accord s’apparente à un véritable « diktat », selon les mots de Walid Joumblatt. Cette capitulation libanaise à Washington rappelle ainsi étrangement celle des Palestiniens lors des accords d’Oslo. À force de concessions successives, notamment territoriales, ce pseudo-processus de paix entraîne un risque majeur de perte de la souveraineté nationale. L’intégrité territoriale demeure, aujourd’hui encore, le socle fondamental de l’État-nation. Le discours néo-orientaliste et la crise algéro-française Le discours néo-orientaliste continue de séduire des élites locales, hier comme aujourd’hui, mues par l’espoir d’obtenir une reconnaissance internationale sur l’autre rive de la Méditerranée.Une partie de la littérature d’expression française souffre ainsi du «complexe du colonisé» décrit par Fanon. De nombreux algériens, à l’instar de Kamel Daoud, Boualem Sansal ou Mohammed Sifaoui, sont cooptés pour amplifier et légitimer le récit des nostalgiques de «l’Algérie française», de le droite décomplexée, des islamophobes et des sionistes. Plus problématique encore, il alimente une crise diplomatique majeure entre la France et l’Algérie, sans doute la plus grave depuis l’indépendance. Cette crise est en revanche perçue comme le résultat inéluctable de la méthode de décolonisation. Dans L’Étranger, opus salué comme magistral, les Algériens sont relégués au rang de simples éléments du décor naturel, au même titre que la chaleur, le soleil ou la plage. Dans La Peste, ce sont «les Arabes» qui meurent anonymement de l’épidémie à Oran. À l’inverse, ceux qui tentent de sauver les indigènes sont dotés d’une identité propre, à l’image du docteur Bernard Rieux et Jean Tarrou. Les Algériens musulmans y sont dépeints comme des «Arabes» anonymes, privés de toute trajectoire historique singulière. De la même manière, le discours sioniste applique aux Palestiniens ce procédé déshumanisant. Pourtant, la lutte des peuples contre la domination étrangère sont séculaires et transcendant la simple contingence historique. Le déclenchement de la Révolution le 1er Novembre 1954 n’est pas un événement fortuit, mais l’aboutissement d’un long processus de luttes (Mostefa Lacheraf). Camus passe sous silence cet aspect crucial de la décolonisation. C’est dans un contexte de vives tensions diplomatiques entre l’Algérie et la France que le Kamel Daoud, Houris, a remporté le prix Goncourt 2024, la plus prestigieuse des distinctions littéraires francophones. Dans ce récit au positionnement problématique, Daoud explore la Décennie noire à travers le prisme des traumatismes physiques et psychologiques d’une jeune femme. Si l’auteur tente de proposer une réflexion sur la violence politique, sa démarche s’apparente difficilement à la rigueur littéraire ou au reportage d’un Albert Camus. Daoud se contente en réalité de transposer le témoignage direct de cette femme dont le suivi psychiatrique a été assuré par sa propre épouse. En somme, il manque d’un véritable effort intellectuel pour cerner les enjeux structurels et géopolitiques de la crise des années 1990 -2000. En réduisant la lutte antiterroriste à une simple «guerre de tous contre tous» hobbesienne, Daoud présente la tragédie nationale comme l’aboutissement inéluctable et fataliste de la lutte armée à la colonisation et à ses dérivés. Boualem Sansal a été coopté en 2026 à la prestigieuse Académie française, dont le secrétaire perpétuel est le franco-libanais, Amine Maalouf. La Légende est publiée chez Grasset, une grande maison d’édition parisienne. Le récit autobiographique de sa détention s’inscrit dans la lignée de la littérature carcérale. Il est pourtant très difficile d’établir un parallèle avec les Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, dont la pertinence théorique a profondément bouleversé les sciences humaines et sociales. La cooptation semble davantage liée, depuis son voyage officiel en Israël en 2012, à son positionnement aligné sur la politique de Benjamin Netanyahou qu’à ses seules compétences littéraires.L’auteur s’est notamment opposé avec fermeté à la campagne citoyenne internationale BDS, y compris à son volet académique, devenu une priorité stratégique nationale. Selon Sansal, cette campagne entrave la construction de la « passerelle de Camus » entre les communautés, les écrivains. Plus problématique encore, Sansal reprend à son compte une rhétorique de l’extrême droite, désormais banalisée par une «France décomplexée». Son leitmotiv, «C’est la France qui a créé l’Algérie», s’avère profondément antihistorique. En qualifiant l’Algérie précoloniale de «terre vierge et tribale», il réactive des codes coloniaux précis. Cette formulation fait un écho direct au célèbre slogan sioniste : «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Quant à Mohamed Sifaoui, il est souvent invité sur les plateaux de télévision et de radio après chaque attentat attribué à un islamiste vociférant, «Allah Akbar». Dans une perspective historique, l’Algérie demeure un cas édifiant dans la colonisation /décolonisation. La certitude coloniale de l’Algérie a été une idée partagée par les partis politiques et l’ensemble de la société à l’époque. Le cinéaste Jean Renoir a produit, Le Bled, un film couronnant la grande cérémonie du Centenaire de la colonisation qui n’était autre qu’un hymne à la colonisation française (Alain Russie). Malgré leur infériorité militaire initiale, les algériens ont su s’inscrire dans le temps long en convertissant leur action en une stratégie de harcèlement continu visant à user l’adversaire (Robert Franck). L’histoire des 132 ans de colonisation en Algérie fut le théâtre d’une confrontation permanente, rythmée par les guerres, les répressions et les résistances. Jalonné par plus de trente insurrections locales et régionales, ce long combat a forgé la conscience nationaliste jusqu’à la conquête de la souveraineté (Benjamin Stora). L’indépendance a toutefois exigé trois années de lutte supplémentaires pour parachever la libération totale du territoire. Par un effet de miroir saisissant, cette trajectoire historique éclaire les luttes contemporaines en Palestine occupée, au Liban et au-delà. Ces conflits armés s’inscrivent désormais dans des rapports de force asymétriques, bien plus complexes et fragmentés que ceux de la guerre froide. Face au projet du « Grand Israël » ou régnerait la Pax Hebraïca, la résistance post-Gaza fait face à un impératif stratégique absolu : adapter durablement ses modes d’action aux ruptures technologiques militaires ainsi qu’aux mutations des technologies de l’information et de la communication. Rachid Tlemçani : Dr, professeur en Relations Internationales et Etudes Comparées, a exercé dans plusieurs universités et think tanks, notamment, à Harvard University, Georgetown University, Uppsala University, European University Institute et Carnégie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles dans des revues spécialisées et la presse algérienne.