MBS, la géographie contre la fragmentation
Mohammed ben Salmane semble avoir tiré une leçon que beaucoup de capitales arabes continuent d’ignorer : dans le Golfe, la puissance ne se construit pas contre ...

En prenant progressivement ses distances avec les Émirats arabes unis, dont la politique d’influence repose largement sur la fragmentation des États, Riyad amorce un virage stratégique majeur. MBS comprend qu’aucune stabilité durable ne peut être bâtie sur l’hostilité permanente envers l’Iran, ni sur la confiance aveugle dans des garanties américaines devenues de plus en plus vulnérables, ni sur des alliances régionales qui produisent davantage de désordre que de sécurité. À l’inverse, il semble parier sur une logique de voisinage, de prudence et d’équilibre, où le dialogue avec Téhéran, la maîtrise des tensions régionales et la prise en compte de la question palestinienne deviennent des conditions indispensables à la réussite de Vision 2030. La présence d’une importante délégation saoudienne aux funérailles du guide suprême iranien vient confirmer ce changement de méthode : Riyad ne cherche plus seulement à contenir la région, il tente désormais de la rendre gouvernable. Mohammed ben Salmane est en train de redéfinir la posture saoudienne à partir d’une idée simple, mais décisive: aucune puissance du Golfe ne peut construire sa sécurité durablement contre sa géographie. C’est pourquoi son éloignement progressif des Émirats arabes unis n’a rien d’anecdotique. Il traduit une prise de distance avec une logique d’intervention, de fragmentation des États et de surenchère géopolitique qui a longtemps servi les intérêts d’Abou Dhabi, mais qui devient de plus en plus coûteuse dans un environnement régional épuisé par les crises. Riyad semble au contraire revenir à une lecture plus classique, presque géopolitique au sens premier du terme: préserver le voisinage, réduire les foyers d’hostilité et éviter que les tensions périphériques ne contaminent le centre. Dans cette perspective, l’Iran cesse d’être seulement un adversaire confessionnel ou idéologique. Il redevient un voisin structurel, une puissance ancienne, dotée d’une profondeur historique, démographique et stratégique que l’Arabie saoudite ne peut ni ignorer ni contourner. MBS a compris qu’on ne peut pas bâtir l’avenir du Golfe sur une hostilité permanente avec un État aussi enraciné dans l’espace régional. La logique n’est donc plus celle de l’élimination de l’autre, mais celle de la coexistence sous contrainte. Cela ne signifie pas une confiance retrouvée entre Riyad et Téhéran; cela signifie plutôt que la confrontation pure et simple a cessé d’apparaître comme une option rationnelle. C’est là que la différence avec les Émirats devient majeure. Abou Dhabi a construit une partie de sa puissance sur la fragmentation des souverainetés: soutenir des partenaires locaux, multiplier les points d’appui, court-circuiter les États centraux et transformer les crises en opportunités d’expansion. Cette stratégie peut offrir des résultats rapides, mais elle détruit souvent les conditions de stabilité à moyen terme. Or MBS semble avoir compris qu’une telle méthode finit par produire plus d’incertitude que d’ordre. Pour une monarchie de l’échelle saoudienne, la stabilité régionale n’est pas un luxe diplomatique: c’est un préalable à la transformation interne, à la diversification économique et à la réussite de Vision 2030. C’est précisément ici que la question de la Vision 2030 prend tout son sens. Cette stratégie ne peut réussir que si l’environnement extérieur reste suffisamment prévisible pour permettre les investissements, la confiance des marchés et la continuité des réformes. Une région instable décourage les capitaux, détourne les priorités budgétaires et fragilise l’image de modernisation que Riyad cherche à construire. En ce sens, le virage diplomatique de MBS n’est pas une concession morale; c’est un calcul de long terme. La détente avec l’Iran, ou du moins la recherche d’un voisinage moins conflictuel, sert d’abord la logique de développement du royaume. Mais cette lecture doit être complétée par un autre élément essentiel: MBS semble également avoir compris que la sécurité du Golfe ne peut pas reposer uniquement sur les États-Unis. Pendant des décennies, Washington a été perçu comme le garant ultime de l’ordre régional. Or cette perception s’est érodée. Les bases américaines, loin d’assurer une protection totale, peuvent aussi faire des États du Golfe des cibles potentielles en cas d’escalade. Autrement dit, l’allié protecteur devient parfois un facteur d’exposition. Cela explique pourquoi la stratégie saoudienne se diversifie: elle ne cherche pas seulement à dialoguer avec l’Iran, mais aussi à reprendre une autonomie de décision face à des garanties extérieures devenues moins fiables. Dans ce cadre, Israël joue un rôle central de perturbateur. Non pas parce qu’il est le seul facteur d’instabilité, mais parce qu’il est devenu celui qui peut faire basculer l’équilibre régional à travers des frappes, des escalades ou des calculs de puissance qui échappent souvent aux logiques de stabilisation du Golfe. Pour Riyad, la leçon est claire: aucune architecture de sécurité solide ne peut se construire si un acteur régional conserve la capacité de désorganiser l’ensemble sans en payer immédiatement le prix politique. Cette réalité renforce l’intérêt saoudien pour une diplomatie d’équilibre plutôt qu’une logique d’alignement exclusif. La question palestinienne vient encore compliquer ce tableau. MBS semble avoir compris qu’aucune stabilité durable au Moyen-Orient ne sera crédible tant que ce dossier restera sans horizon politique réel. La Palestine n’est pas seulement un conflit parmi d’autres; elle demeure un puissant foyer de légitimité, d’émotion collective et de contestation régionale. Tant qu’elle n’avance pas vers une solution crédible, toute tentative de normalisation ou de recomposition du Moyen-Orient reste partielle, vulnérable et contestée. C’est pourquoi une stratégie saoudienne de stabilisation ne peut pas se limiter à la gestion des rapports avec Téhéran ou Abou Dhabi: elle doit aussi intégrer le nœud palestinien, faute de quoi elle restera exposée à des chocs politiques récurrents. La présence d’une importante délégation saoudienne aux funérailles du guide suprême iranien s’inscrit dans cette logique d’ensemble. Ce geste n’est pas un simple acte de protocole; il confirme une volonté de parler à l’adversaire plutôt que de le figer dans le rôle de menace absolue. Il montre aussi que Riyad cherche à se positionner comme puissance d’équilibre, capable de dialoguer avec les grands pôles régionaux sans s’enfermer dans l’axe émirati-israélien. En termes de lecture stratégique, c’est un tournant: l’Arabie saoudite semble vouloir construire une région plus gouvernable, où le voisinage, la prudence et la désescalade remplacent progressivement les logiques de fragmentation et de confrontation permanente. Au fond, la démarche de MBS repose sur une intuition de long terme: on ne transforme pas durablement une puissance du Golfe en multipliant les fronts ouverts autour d’elle. On la stabilise en réduisant le nombre d’ennemis utiles, en rendant les alliances moins toxiques et en réintégrant les contraintes géographiques dans le calcul politique. C’est cette lucidité qui distingue aujourd’hui la stratégie saoudienne de celle des Émirats. Riyad semble chercher un ordre régional viable; Abou Dhabi continue de miser sur la circulation des crises. Et dans un Moyen-Orient où chaque déséquilibre finit par revenir au centre, cette différence pourrait devenir décisive.