Livres - VIE(S) DE FEMMES

Houaria - Roman de Inam Bioud. Editions Barzakh (Collection Khamsa... « visant à faire entendre les voix d’auteurs et d’autrices arabophones des pays du Maghreb...

Dans un hôpital d’Oran, Houaria émerge d’un long sommeil. Lui reviennent la musique raï qui fusait de l’un des cabarets de la ville et le sang de son ami Hicham (une relation cachée) assassiné, sur ses chaussures. Avec ce jeune homme rêveur, Houaria entretenait depuis peu une relation cachée. À l’image de la majorité des femmes d’ici, elle s’est efforcée de se fondre dans la norme pour espérer survivre, sous les brimades de son frère aîné et dans l’indifférence de sa mère. En réalité, « une femme naïve, mais un produit de pureté »... et, une « liseuse d’âme » car possédant, sans qu’elle ne puisse l’expliquer, le don de voyance. Autour de la jeune femme gravite un cortège de personnages qui racontent des trajectoires désordonnés. Toutes et tous ont un prénom qui commence avec la lettre H. La lettre H ? Un mystère pour bien des lecteurs. L’auteure explique : « Le H est la seule lettre dans l’alphabet arabe qui est ronde, fermée. Il y a beaucoup de symbolismes spirituels dans cette lettre. Il y a aussi que tous les prénoms commencent par H parce que je voulais que tous les personnages. Parce qu’Oran, c’est comme une petite ville où tout le monde connaît tout le monde. Je voulais aussi parler du destin commun, et ce quels que soient leurs statuts sociaux ». Les personnages ? On a bien sûr Houaria, l’héroïne sacrifiée par la société algérienne sur fond de lutte entre désir de libertés et de pressions sociales. On a Heba, l’étudiante issue d’un milieu bourgeois, qui prépare une thèse en anthropologie ; Hadia, la belle-sœur de Houaria, femme libre et impulsive. Hani, qui raconte le choc de la mort de Hicham, tué à la place d’un autre. Il y a aussi Hachemi, Habira, Heba, Hennan...Toutes et tous vivant dans le climat de terreur (on était alors en pleine « décennie rouge ») qui règne sur la ville, tout particulièrement au niveau des quartiers populaires... avec des populations survivant entre pressions sociales venant de toutes parts et désirs multiples et variés de liberté. En bref, Houaria dresse le portrait complexe d’une héroïne éponyme, une femme sacrifiée par les pesanteurs sociales, dont le destin oscille entre une quête de liberté individuelle et les pressions étouffantes d’un environnement marqué par la violence politique et le conservatisme. Le récit dépeignant sans fard les marges de la société et les contradictions d’une époque charnière. L’Auteure : Née en 1953 à Damas. De mère syrienne et de père algérien. Professeure des universités (Alger), écrivaine, poétesse, traductrice et peintre. Roman « Assamak la Yubali », Editions El Ikhtilef, 2004, prix Malek Haddad. Note : Le traducteur (déjà une vingtaine d’ouvrages traduits), Lotfi Nia, est aussi poète ayant vécu en Algérie et à Beyrouth. Vit à Marseille. Table : 28 chapitres (Prénoms... sauf pour « Apache », le cheval) Extraits : « (Le hammam ou le cimetière). Elle ne sait pas pourquoi ces deux endroits lui sont venus à l’esprit. Probablement parce que ce sont les deux lieux publics où l’opinion commune cantonne la vie des femmes : le hammam pour se laver et le cimetière pour honorer les défunts avant de les rejoindre » (p 14), « Malgré tout, Oran résiste à la décrépitude et à la fadeur en opposant sa simplicité. Une ville qui ne se lasse pas d’inventer des expressions créées dans l’allégresse de l’instant et auxquelles une musicalité assure une postérité (p 55), « L’ère de l’argent était, à son avis, la plus meurtrière, car ceux qui en étaient les véritables bénéficiaires (une poignée) étaient prêts à sacrifier les trois quarts de l’humanité pour conserver leurs privilèges. Et, en la matière, la fin justifiait les moyens : créer des zones de tensions, épuiser les ressources naturelles, répandre des épidémies... » (p133), « Années 90 : Depuis que le spectre de la peur rôde dans ce pays pourtant tellement sûr autrefois, plus rien n’est normal. Combien d’entre nous ont été éprouvés et portent en eux des cicatrices intimes qui peuvent se rouvrir à tout moment ? Cette période a aussi vu la désertion de l’espace public par les femmes » (p 143). Avis - Un roman (traduit de l’arabe, et déjà publié par les Editions Mim, Alger 2023... et lauréat du Prix Assia Djebar. Il avait alors suscité -sur les réseaux sociaux... certains n’ayant pas accepté l’audace linguistique - une polémique virulente et les éditions Mim... ont annoncé la cessation de leurs activités évoquant « l’inutilité de combattre l’absurde »). -Un roman-vérité, car réaliste et à l’écriture maîtrisée, tant dans l’édition originale (si vous arrivez à trouver un exemplaire en librairie) qu’en français. Une observation et une description minutieuse et assez brute et parfois crue, mais vraie, d’ une société encore rurbaine, certes (très) libérée mais surtout obligée, pour survivre, de se plier à bien des sacrifices... tout en ne boudant pas ses plaisirs. Notes importantes : 1/Période présentée, les années 90, celles de la décennie « noire ».2/Les citations et les extraits sont repris à partir des échanges entre les personnages évoqués. Citations : « La vague de piété qui déferle permet à ces hommes de donner un visage à leur existence informe ; d’êtres sans importance auxquels la société n’accorde aucune attention, les voilà devenus grands savants, cheikhs à même de décider ce qui est licite et ce qui ne l’est pas dans toutes les situations, qu’elles soient graves ou triviales » (p 16), « Lire ramène les voix à leur lettre, ancre les turbulences du sens » (p 43), « A quoi sert la connaissance si on n’en use pas pour dissiper les brumes du doute et illuminer le chemin de la certitude » (p 45), « J’ai compris alors que la foi était le degré le plus élevé de l’amitié. La foi en l’autre, palpable, au point de se fondre en lui et de disparaître. La foi défie la peur et donne une raison de vivre » (p 47), « L’expérience m’a appris à ne rien craindre des femmes, je veux dire des épouses. En jouant la carte de la famille, elles sombrent dans ce que j’appelle la léthargie de la confiance. C’est encore plus grave quand elles ont des enfants et, si elles pondent des mâles, alors là, c’est le coma profond » (p 114), « L’argent ne servait pas seulement à acheter les consciences, mais aidait aussi à perdre la mémoire du mal et à restaurer l’hymen du vice » (p 129), « L’amour est un sentiment commandé par différents facteurs psychologiques, sociaux et même culturels. Mais, la foi, pensait-il, est dictée par le rationnel et l’irrationnel. C’est une sensation intime dépassant l‘entendement, qui étend l’ombre de la quiétude sur les questions restées en suspens » (p 201), « Quand on ne sait pas faire, on imite » (p220), « Ce que tu dépenses t’appartient, et ce que tu ne dépenses pas revient aux autres » (p 238). Ombre sultane. Roman de Assia Djebar. Hibr Editions (1ère édition : en 2006, chez Albin Michel S.A, Paris), 231 pages, 850 dinars. Constantine 2014 (Fiche de lecture déjà publiée en juin 2020. Extraits pour rappel. Fiche complète in www.almanach-dz.com/bibliothèque d’almanach/société) Quelle écriture ! De la prose, de la poésie. Mais aussi un style qui n’appartient qu’à elle, avec ce balancement continuel entre l’espoir et le désespoir. Mais, surtout, le désespoir d’une jeune femme, encore jeune fille en fleurs, « offerte » à un homme ; une épouse femme-enfant n’acceptant pas la soumission et l’enfermement d’un bel appartement (une cage dorée) et découvrant brutalement une autre vie, au sein de la grande ville. Une vie l.i.b.r.e : de respirer, de marcher, de voir, d’interroger, de savoir, de découvrir. En tout bien, tout honneur.(...) En cachette du mari, elle sort de la maison et marche, marche… Elle apprend à marcher « nue » (sans le voile imposé). L’époux, un cadre, donc instruit, ayant déjà bien bourlingué à travers le monde (donc supposé « ouvert ») et ayant « fait les 400 coups » (deux mariages déjà) lui-même enfermé dans un ancien amour fou pour une autre (partie car ne supportant plus un certain machisme) d’où son impuissance (il lui a fallu « violer » sa nouvelle femme), découvre les fugues de la femme-enfant. Il ne les accepte pas. Déjà si lointain au lit et très proche de l’alcool, sans attendre des explications ou chercher des raisons, il enrage d’être ainsi « trompé ». Alors, il frappe, frappe…(...) Avis - Une société déchirée qui n’arrive pas (encore) à se trouver et qui se noie dans le paradoxe algérien (choc ? confrontation ?) authenticité -modernité…. qui fait, au final, seulement la déprime des hommes et le malheur des femmes. (...) Extraits : (...), « Un homme ivre a le droit de dériver, mais une femme qui va « nue », sans que son maître le sache, quel châtiment les transmetteurs de la Loi révélée, non écrite, lui réserveront-ils ? » (p 132), « Sur nos rivages, l’homme a droit à quatre femmes simultanément, autant dire à quatre... blessures » (p 135), (...)