Livres - L’IMPARDONNABLE GÉNOCIDE
La première guerre d’Algérie. Une histoire de conquête et de résistance 1830-1852. Recherche historique de Alain Ruscio, Editions Frantz Fanon (Métis Média), Bo...
«Le 1er novembre 1954, une poignée de militants algériens, groupés au sein du Front de libération nationale, lança le signal de l’étape finale du combat de leur peuple, qu’ils appelèrent guerre d’indépendance et les Français, majoritairement, guerre d’Algérie». Ainsi commence l’ouvrage. L’auteur, lui, va remonter le temps pour bousculer la chronologie traditionnelle, estimant, avec bien d’autres historiens, qu’en fait cette guerre a commencé le 14 juin 1830, lorsque le premier soldat français posa le pied, à 4 h du matin, sur la terre algérienne (à Sidi Ferruch). Ils furent près de 40.000 hommes débarqués, soit la moitié de la Grande Armée engagée à Austerlitz ! «Pour venger un coup d’éventail, c’était beaucoup». Aucune raison sérieuse, sinon un impérialo-expansionnisme ne disant pas encore son nom. «La piraterie (invoquée) n’existait plus au moment de la crise de 1827-1830» (Marcel Emerit, historien cité, p 44). Car, par-delà Alger, un projet de contrôle de l’Afrique du Nord guidait les acteurs de 1830» (p 151). Dans ce cas, «le coup d’éventail fut plus qu’un prétexte : une pure et simple tromperie» (p 44). Et, les projets de «conquête étaient déjà bien ancrés dans les esprits de certains décideurs et tenus au chaud dans les tiroirs des ministères» (p 54). Face aux envahisseurs, une armée algérienne disparate, juxtaposition de troupes venues de plusieurs régions... «Tout le contraire d’une armée nationale» (p 112)... et un dey à «la capitulation sans gloire» Un cycle de cent trente-deux années de colonisation commençait. Un cycle traversé de massacres, ses enfumades, de vols et pillages, d’irrespect des femmes et de viols, de razzias, d’exécutions sommaires, d’incendies (villages, moissons et terres brûlés), de destruction de cultures, de réquisitions, d’essorillements, d’expropriations et de captations de terres et de biens, d’exploitations, de privations, de brutalités, de tortures, de dépossessions, d’emprisonnements, de décapitations (yatagan puis guillotine à partir d’octobre 1842), de fusillés, d’exils forcés, de destructions de mosquées et de monuments historiques (dont les romaines pour les pierres), de profanation des sépultures... Un génocide ininterrompu avec ses bourreaux, véritables criminels de guerre soutenus parfois par des «intellectuels (dont A. de Tocqueville, V.Hugo, Lamartine, Chateaubriand...) : Canrobert, Clauzel, Yusuf, Saint Arnaud, Montagnac, Aumale, Lamoricière, Bugeaud, Duc d’Orléans, Changarnier, Valée, Lamoricière, Pelissier, Boyer, Duc de Nemours, Mac Mahon, Négrier, Voirol, Rovigo, Berthezène... et tant d’autres (jusqu’à la «gauche» radicale de l’époque). Avec aussi toutes les trahisons (comme celles marocaines, avec le sultan Abd al-Rahman). Avec, aussi, ses harkis... et des populations (les futurs «Pieds-noirs», pour la plupart pauvres hères attirés par la propagande ou poussés par la misère vers ce qui était présenté comme un eldorado) importées bien souvent des bas-fonds européens. Avec ses nouvelles maladies, dont l’alcoolisme et le choléra... Avec... Avec... Malgré tout cela, la résistance, d’abord menée par l’Emir Abd El Kader (qui, à lui seul, fit face à dix maréchaux de France, cinq princes de sang royal, un nombre indéterminé de généraux, une pléiade d’officiers, à la tête de la plus grande force armée française depuis les conquêtes napoléoniennes, deux régimes... et seize ministres de la Guerre), Ahmed Bey, Bou Maza, Bouziane, et des centaines d’autres, ne s’arrêta jamais : Près ou plus de 100.000 militaires morts, voire au-delà, seulement de 1837 à 1849... soit un soldat mort sur 7 engagés. «Une véritable décimation». L’Auteur : Alain Ruscio, né en 1947 dans le 19e arrondissement de Paris, est un historien, chercheur indépendant. En tant que chercheur, il a consacré l’essentiel de son travail, un premier temps, à la colonisation française en Indochine et à la guerre d’Indochine avant de travailler également sur la guerre d’Algérie et l’histoire coloniale. Il fut membre du Parti communiste français durant 27 ans, jusqu’en 1991. De 1978 à 1980, il est journaliste correspondant de presse de L’Humanité au Vietnam et au Cambodge. Auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages et de d’une centaine d’articles dans des revues spécialisées d’Histoire. Table : Remerciements/Avertissement/Introduction : Une guerre longue et dévastatrice/Première partie : L’Algérie, une question coloniale (9 chapitres)/ Deuxième partie : De Bugeaud à Saint-Arnaud : permanences de la guerre totale (5 chapitres)/ Troisième partie : Colonisateurs et colonisés en Algérie et en France (8 chapitres)/ Conclusion/Glossaire/ Etat quantitatif des troupes et des pertes françaises/Etat quantitatif des populations civiles européennes 1830-1852/ Repères chronologiques/Bibliographie sélective/ Index des noms de personnes. Extraits : «A la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, les conseillers des dirigeants français élaborèrent peu à peu un appareil conceptuel de justification morale du rôle de leur pays face au reste du monde : la mission civilisatrice» (p 39), «Combien de soldats foulèrent-ils le sol de l’Algérie durant les premières décennies ? certainement plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million, compte tenu des rotations» (p 418). Avis : La première guerre d’Algérie ? Une extrême sauvagerie «coloniste» exercée à l’encontre des «Indigènes», qui a fait, on le sait, on comprend mieux maintenant, le lit de toutes les horreurs rencontrées par la suite à travers le monde : un méga-génocide. Un livre qui se lit comme un roman d’action et d’aventures mais aussi d’HORREURS. Que notre mémoire nationale collective «indigène» n’a pas, ne peut pas, ne doit pas oublier. Qu’il y ait reconnaissance du CRIME ou pas ! Un livre à lire, à faire lire... et à traduire. Note très personnelle : «Un livre... qui vaut très, très largement le coût». Citations : «On fausserait gravement le problème des causes, en histoire, si on le réduisait, toujours et partout, à un problème de motifs «(Marc Bloch cité, p 61), «Dans une situation inégalitaire comme la société coloniale, la connaissance restait un moyen de domination -auxiliaire du combat - un principe qui fut appliqué durant toute l’ère de la domination ultramarine de la France» (p 173), «L’explosion de la notion de race... durant la monarchie de juillet, avec pour support, travail pratique, la conquête en cours de l’Algérie» (p 230), «L’armée française resta la grande incendiaire de l’Algérie» (p 382), «Les populations arabes, kabyles et sahariennes fournissent l’impôt, et la population européenne le consomme» (Napoléon III cité p 707). La gloire du sabre. Essai de Paul Vigné d’Octon (préface de Abdelaziz Bouteflika. Editions Anep 2006, 177 pages, 330 dinars (Fiche de lecture déjà publiée en juin 2020, in www.almanach-dz.com/histoire/bibliotheque d’almanach-dz.com) Personne n’avait lu ou même entendu parler de Paul Vigné. Il est vrai que sa voix et ses écrits, malgré leur nombre et leur puissance, ont été assez vite étouffés et il n’en est resté que de faibles échos dans les rares livres consacrés à l’histoire coloniale, celle de la France en particulier. Certains de ses ouvrages sont même carrément portés «disparus» ou n’ont pas été répertoriés... Ainsi, «La sueur du bournous» qui a pour sous-titre «Les crimes coloniaux de la IIIème République», publié en 1911, est introuvable... à la BN d’Alger. Publié en 1900, le titre «La gloire du sabre» a donné une fausse idée du contenu, avec un titre trompeur. Or, il s’agit, en vérité, du procès en règle de la colonisation : «Que maudite soit donc la gloire du sabre, quand le sabre n’est pas tiré pour la défense de la patrie, que maudites soient les guerres coloniales...» écrivait le préfacier d’alors, Urbain Gohier. Une lecture extrêmement difficile au vu des exemples fournis : des documents officiels et des témoignages directs présentés sur l’esclavage, les massacres de masse, le sadisme et l’hypocrisie colonialistes qui sont difficilement soutenables. Ils justifient à eux seuls l’équivalence posée dans les années cinquante : colonisation = décivilisation. Les défenseurs actuels (tout particulièrement français) de l’action civilisatrice de la colonisation, où qu’ils soient, deviennent ce qu’ils sont, au fond, de simples clowns racistes, à l’ignorance crasse, ne connaissant rien à l’histoire... de leurs pays, car il n’y a pas que la France qui est épinglée : La Grand-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne... L’Auteur : Né en 1859 et mort en 1943, Paul Vigné d’Octon, libre penseur et athée, ami de Jules Guesde, a été longtemps député à l’Assemblée nationale française, à partir de 1895. Médecin, psychologue, ayant séjourné en Afrique où il a servi en tant que médecin militaire (Guadeloupe, Sénégal, Guinée...), à travers ses interventions, ses articles de presse et des livres (près d’une vingtaine de romans, dont l’un couronné par l’Académie française, et des essais), il a continuellement dénoncé «les infamies de la guerre coloniale et les crimes de la colonisation». Une voix claire et passionnée que rien ne pouvait arrêter. Extraits : «Pendant la période active de conquête : massacres, viols, incendies, pillages, vols de territoires et traite de chair humaine. Une fois la pacification ( ?) faite, le but poursuivi consiste à achever ce qui a survécu des peuples conquis par l’importation de l’alcoolisme, de la syphilis, de la tuberculose, de toutes les diathèses (ndlr : «ensemble d’affections qui frappent une même personne, et auxquelles on attribuait une origine commune) et de toutes les tares qui sont le triste apanage des nations épuisées» (p 68). Avis : «L’acte d’accusation dressé par Paul Vigné d’Octon, nourri de son expérience en Afrique où il a servi en tant que médecin militaire, de témoignages directs et de documents officiels, est encore plus implacable que le «Discours sur le colonialisme» et «Les Damnés de la terre». Sa virulence est telle que ces derniers apparaissent parfois comme de simples euphémismes» (Préface signé de A. Bouteflika, p 10). Le livre a connu cinq rééditions en huit ans. C’est tout dit ! Citations : «Ah ! la guerre, l’affreuse guerre coloniale, lâche et bête, comme je la maudissais à haute voix…» (p 62), «Les Américains du Nord vivent sur les alluvions de cadavres déposés par la série interminable des massacres qui ont précédé la formation des Etats-Unis» (p 77), «L’existence coloniale... je la dirai, cette vie, telle qu’elle est, impure, sadique, sanglante, abêtissante, remplie de cauchemars et de fièvre, faite d’héroïsme incessant quand on lutte contre le ciel, contre le soleil, contre la pestilence des fleuves, pleine de bestiale lâcheté quand on se bat contre les hommes» (p 175).