IMMIGRATION
Les marchandises circulent librement, les hommes sont triés
Il suffit d’observer une frontière entre l’Europe et l’Afrique pour saisir l’une des contradictions les plus flagrantes de notre époque.
Les marchandises la franchissent quotidiennement. Les capitaux la traversent électroniquement en quelques secondes. Les entreprises européennes délocalisent leur production, investissent au Maroc, en Tunisie, en Turquie ou ailleurs, organisent leurs chaînes d’approvisionnement à l’échelle de plusieurs continents. Les matières premières parcourent des milliers de kilomètres. Les produits fabriqués au Sud sont acheminés sans difficulté vers les marchés du Nord. Mais les hommes, eux, se heurtent à des frontières qui ne s’ouvrent qu’à ceux dont le déplacement répond aux besoins économiques des pays dominants. Cette contradiction constitue l’un des secrets les mieux dissimulés du débat contemporain sur l’immigration. On présente généralement celle-ci comme un problème extérieur venant perturber des sociétés européennes supposément closes sur elles-mêmes : des populations étrangères se mettraient soudainement en mouvement et chercheraient à pénétrer dans un espace économique auquel elles n’appartiennent pas. Or cet espace économique a depuis longtemps franchi les frontières que l’on oppose aux migrants. Le capital est mondial. Les marchandises sont mondiales. Les chaînes de production sont mondiales. Seuls les travailleurs sont sommés de demeurer enfermés dans les frontières nationales lorsque leur déplacement ne correspond pas aux besoins économiques des pays dominants. Le capital circule librement selon les nécessités de l’accumulation ; la force de travail, elle, n’est autorisée à circuler que selon les nécessités de cette même accumulation Le capital passe les frontières, le travailleur les subit Une entreprise européenne peut fermer une usine en France, transférer une partie de sa production au Maroc, acheter des composants fabriqués en Chine, faire transiter ses marchandises par plusieurs pays et vendre le produit final dans toute l’Europe. Personne ne lui demande de respecter une quelconque «identité économique nationale». Le capital revendique précisément le contraire : la liberté de circulation. Il recherche les salaires les plus faibles, les fiscalités les plus avantageuses, les réglementations les moins contraignantes, les marchés les plus rentables. Il exige que les frontières s’ouvrent devant lui. Mais lorsqu’un travailleur marocain, sénégalais, algérien ou malien tente à son tour de franchir la frontière pour chercher là où les salaires sont plus élevés ce que le capital est allé chercher ailleurs sous forme de coûts salariaux plus faibles, la frontière réapparaît brutalement. Passeports. Visas. Centres de rétention. Contrôles policiers. Murs. Barbelés. Expulsions. La mondialisation capitaliste ne supprime donc pas les frontières. Elle les ouvre pour certains flux et les ferme pour d’autres. Cette asymétrie révèle la fonction de classe de l’État. Loin d’être une institution neutre placée au-dessus des rapports sociaux, celui-ci contribue à préserver les conditions nécessaires à la reproduction de l’ordre économique dominant. La frontière l’illustre parfaitement : elle s’efface devant le capital lorsqu’elle entrave sa circulation, mais se dresse devant le travailleur lorsque son déplacement échappe aux besoins du marché. L’État ouvre ainsi les frontières au capital tout en contrôlant la circulation de la force de travail. L’immigration est aussi une question de salaires Pourquoi les populations migrent-elles ?Les explications dominantes oscillent entre deux caricatures. Pour les uns, l’immigration serait essentiellement la conséquence de la misère, des guerres ou des persécutions. Pour les autres, elle résulterait de l’attractivité excessive des systèmes sociaux européens. Ces facteurs peuvent intervenir. Mais ils ne suffisent pas à expliquer un phénomène beaucoup plus profondément enraciné dans l’organisation mondiale de l’économie capitaliste. Les hommes se déplacent également parce que le prix de leur force de travail varie considérablement d’un territoire à l’autre. Un même travail peut être rémunéré selon des écarts considérables à quelques centaines ou milliers de kilomètres de distance. Le travailleur comprend alors spontanément ce que l’économiste dissimule derrière ses abstractions : la frontière est aussi une frontière salariale. Pourquoi le capital pourrait-il traverser la Méditerranée pour rechercher une main-d’œuvre moins chère tandis que cette main-d’œuvre ne pourrait pas traverser la Méditerranée pour rechercher un salaire plus élevé ?Voilà une question rarement posée. Le migrant suit les routes ouvertes par le capital Depuis plusieurs décennies, les économies européennes ont profondément pénétré les économies du sud de la Méditerranée et, plus largement, celles du continent africain. Investissements, sous-traitance, commerce, tourisme, infrastructures, extraction des matières premières et circulation financière ont intégré des régions autrefois relativement éloignées dans un même espace économique. Les sociétés sont ainsi rapprochées économiquement tout en demeurant profondément séparées socialement. Les populations voient les marchandises européennes, travaillent parfois pour des entreprises produisant pour l’Europe, consomment les mêmes images, utilisent les mêmes réseaux numériques et connaissent instantanément les différences de salaires et de conditions d’existence. Puis on s’étonne qu’elles prennent à leur tour le chemin de l’émigration. La circulation migratoire ne tombe pas du ciel. Elle suit en partie les chemins préalablement tracés par la circulation du capital, des marchandises, des rapports économiques et des anciennes relations coloniales. Le paradoxe est saisissant : le capital mondialise les conditions qui favorisent les migrations puis les États nationalisent la répression des migrants. L’État accompagne et favorise l’expansion internationale du capital, qui contribue à créer les conditions des migrations, puis réprime les travailleurs qui, à leur tour, franchissent les frontières à la recherche de meilleures conditions d’existence. L’Europe ne ferme pas ses frontières : elle sélectionne L’expression «fermeture des frontières» est d’ailleurs trompeuse. L’Europe n’a aucun intérêt économique à fermer hermétiquement ses frontières. Des secteurs entiers utilisent une main-d’œuvre immigrée : bâtiment, agriculture, restauration, nettoyage, logistique, aide à la personne, santé, hôtellerie ou services. La véritable politique migratoire européenne n’est donc pas l’immigration zéro, économiquement irréalisable et souvent indésirable pour le patronat. C’est l’immigration sélectionnée, administrée, contingentée et ajustée aux besoins du marché du travail. On accueille le médecin lorsque l’hôpital manque de personnel. L’ingénieur lorsqu’une entreprise recherche ses compétences. Le saisonnier lorsque les récoltes doivent être effectuées. Le travailleur du bâtiment lorsque les chantiers réclament des bras. Mais celui qui arrive indépendamment de cette sélection économique devient «migrant clandestin». La frontière fonctionne ainsi comme un gigantesque dispositif de tri de la force de travail. Elle ne sépare pas simplement les nationaux des étrangers. Elle distingue les travailleurs désirés des travailleurs indésirables, les compétences recherchées des populations jugées surnuméraires, les déplacements économiquement utiles des déplacements politiquement refusés. Le travailleur sans papiers : une main-d’œuvre idéale ? Il existe même une contradiction supplémentaire. Le travailleur clandestin officiellement indésirable peut devenir économiquement très utile. Sa précarité administrative réduit sa capacité à refuser certaines conditions de travail. La menace du licenciement, du contrôle ou de l’expulsion pèse davantage sur lui. Sa situation peut faciliter les bas salaires, le travail dissimulé, les horaires excessifs et diverses formes de surexploitation. Ainsi apparaît l’un des paradoxes les plus cyniques du système : celui que l’État désigne comme indésirable peut être précisément celui dont certains employeurs tirent le plus grand avantage. La clandestinité n’abolit pas le marché du travail. Elle crée une fraction particulièrement vulnérable de ce marché. Diviser ceux qui travaillent C’est ici que la question migratoire devient directement une question de classe. Le débat public oppose constamment le travailleur français (européen) au travailleur immigré. Le premier serait menacé par le second : celui-ci prendrait son emploi, comprimerait son salaire, bénéficierait de prestations sociales ou dégraderait ses conditions d’existence. Mais cette présentation inverse le rapport de causalité. Ce n’est pas le travailleur immigré qui organise la concurrence entre travailleurs. C’est l’économie capitaliste qui place les travailleurs en concurrence. L’immigré peut effectivement être utilisé pour exercer une pression sur les salaires lorsque sa situation administrative ou sociale le contraint à accepter des conditions inférieures. Mais le responsable n’est pas celui qui vend sa force de travail pour vivre. C’est le rapport social capitaliste qui permet d’utiliser sa vulnérabilité contre les autres salariés. Le patronat dispose alors d’une arme ancienne : mettre en concurrence ceux qui auraient objectivement intérêt à défendre ensemble leurs conditions d’existence. Le nationalisme accomplit politiquement ce que la concurrence accomplit économiquement : il transforme deux travailleurs en adversaires. L’un voit alors dans l’autre la cause de sa précarité, tandis que disparaît du champ de vision le rapport social qui les précarise tous les deux. La frontière cache la frontière On croit que la grande frontière contemporaine sépare la France du Maroc, l’Espagne de l’Afrique ou l’Europe du reste du monde. Mais derrière cette frontière géographique s’en trouve une autre, beaucoup plus fondamentale : celle qui sépare les espaces de hauts et de bas salaires, les régions d’accumulation du capital et les régions fournissant matières premières et force de travail, les populations bénéficiant encore de protections sociales relativement importantes et celles qui en sont largement privées. Quelques mètres de clôture peuvent ainsi séparer deux mondes économiques. Ceuta en offre une représentation presque caricaturale. D’un côté, l’Union européenne. De l’autre, le Maroc et, derrière lui, l’Afrique. Les marchandises traversent quotidiennement cette séparation. Les capitaux l’ignorent. Les entreprises organisent leurs activités de part et d’autre. Mais lorsqu’un homme entreprend le même voyage, la frontière se referme. Ceuta n’est donc pas seulement une frontière entre l’Espagne et le Maroc. Elle est une frontière sociale entre deux espaces profondément inégaux du capitalisme méditerranéen. L’immigration, miroir du capitalisme mondial C’est pourquoi le débat sur l’immigration demeure mutilé tant qu’il est enfermé dans l’alternative entre ouverture et fermeture des frontières. Les uns proclament : «Accueillons les migrants. »Les autres répondent : «Fermons les frontières. »Mais les deux discours laissent souvent intacte la question fondamentale : quel système économique produit simultanément la mondialisation des échanges, l’internationalisation du capital, les gigantesques inégalités territoriales et la mise en mouvement permanente de millions de travailleurs ? On ne peut organiser pendant des décennies la circulation mondiale des capitaux, déplacer les productions, bouleverser les économies locales, intégrer les continents dans un même marché, exposer quotidiennement les populations aux écarts vertigineux de richesse, puis s’étonner que les hommes eux-mêmes se mettent à circuler. L’immigration n’est pas une anomalie extérieure à la mondialisation capitaliste. Elle en est l’un des produits. La contradiction n’est donc pas entre une économie mondiale et une immigration qui viendrait la perturber. Elle réside dans un système qui exige la mobilité universelle de tout ce qui peut être valorisé comme capital tout en prétendant conserver l’immobilité nationale de ceux qui n’ont à vendre que leur force de travail, les travailleurs. Voilà pourquoi les frontières contemporaines ne disparaissent pas. Elles changent de fonction. Elles ne servent plus seulement à séparer des États. Elles servent à hiérarchiser les hommes selon leur utilité économique. Les marchandises passent. Les capitaux passent. Les profits passent. Les hommes, eux, sont triés.