Le trait d’union

Mon article du jeudi 17 septembre(1) a soulevé des réactions concernant l’affirmation, qui figurait en titre d’ailleurs de l’article, qu’ «Il n’y a pas de natio...

Certains se sont précipités pour dire : «Si ! Il y a des nations polyglottes. La preuve l’Inde, la Russie, la Suisse, la Belgique etc..». Bref les exemples habituels. Sauf, qu’il s’agit ici d’Etats fédéraux ou multinationaux, qui regroupent des nationalités qui ont chacune leur langue. Il ne faut donc pas confondre Etat et Nation. En tant qu’Etats multinationaux, la règle, d’une langue par nation ou nationalité se confirme. Il y a aussi le cas des langues régionales, mais c’est un autre cas de figure. De la Russie, l’Inde jusqu’au Canada Une autre règle est du même coup vérifiée, celle qu’il faut aussi et toujours une langue comme trait d’union, y compris dans le cas d’Etat plurinational ou fédéral. En Russie, c’est le Russe. En Inde, la solution a été de ne pas imposer le Hindi, langue majoritaire mais avec seulement 41% de la population. L’Anglais a donc été utilisé (mais jusqu’à quand ?) comme trait d’union entre toutes les nationalités. Il offrait de plus l’avantage d’être La langue internationale par excellence, ce qui le distinguait des autres langues coloniales et offrait l’avantage d’une plus-valueconsidérable. Une langue coloniale, est donc inévitablement remise en question dès qu’elle est démonétisée, et que sa valeur internationale s’effondre. C’est ce qui se passe probablement en Algérie, concernant le français, outre d’autres facteurs. Le Royaume Uni comme son nom l’indique est un ensemble de nations et c’est l’anglais qui sert de trait d’union, autant d’ailleurs que la royauté. Mais des frictions permanentes existent qui peuvent amener à une scission des nations qui le composent. En Suisse, le français a été longtemps le trait d’union. Mais c’est l’anglais qui est de plus en plus utilisé, comme langue de compromis, pour surmonter (ici aussi jusqu’à quand ?) les conflits linguistiques chroniques. Ceux-ci vont s’aggravant car ils expriment des inégalités de développement entre les parties essentielles, germanophones et francophones au détriment de cette dernière. Il y a aussi l’italien mais il est très minoritaire. Les élites germanophones de la Suisse parlent ostensiblement de plus en plus l’allemand littéral, standard, et non le suisse allemand, pour montrer leur différence et leur identité.Elles sont de plus en plus proches de l’Allemagne. De même, en Belgique la domination du français a de plus en plus été remise en cause, la partie flamande étant bien plus dynamique économiquement. Dans tous ces pays, c’est le principe de territorialité qui est appliqué pour la langue: la langue officielle est celle du territoire où elle est dominante. Au Canada, Etat fédéral s’il en est, l’anglais sert de plus en plus de langue véhiculaire d’union mais avec des conflits linguistiques permanents qui risquent chroniquement, d’entrainer le pays vers la partition. Dans tous ces pays, il faut noter que c’est la prospérité et la domination économique générale de l’Occident, et donc la leur, qui a toujours empêché les conflits d’aller à la séparation. Qu’en sera-t-il si ces pays, et l’Europe de façon générale, ont leur supériorité et leur place privilégiée qui déclinent, comme c’est inévitablement le cas, avec l’évolution du monde? La Tour de Babel Il y a un glissement sémantique abusif qui consiste à confondre l’individu et la société, plurilinguisme individuel (le polyglotte) et plurilinguisme sociétal. Ce dernier reste une construction de l’esprit pour des besoins politiques ou idéologiques, mais, dans les faits, il n’existe nulle part. On confond ainsi la langue comme pratique individuelle (apprendre plusieurs langues) et la langue en tant que fonction sociale.Cela n’a pas de sens. Une nation ne «parle» pas une langue, elle a une langue comme un des éléments de son fonctionnent social, de sa superstructure, comme diraient les sociolinguistes, et de lien avec les autres parties du système social: le système éducatif, le système économique etc... Une nation transmet sa langue,à tous les individus qui en font partie, et ceci grâce à d’autres structures de la reproduction sociale (école, famille etc). Elle les socialise en premier par la langue et se pérennise ainsi. Une nation c’est, disons, pour faire plus simple,une personnalité morale, comme on le dit d’une société, et d’une entreprise dans le langage juridique. Les langues portent d’ailleurs souvent le nom de leur nation d’origine: l’anglais, le français, le chinois etc..ou de leur territoire voir de leur tribu d’origine. Il n’y a donc pas de nation polyglotte. Rappelons le récit mythique de la Tour de Babel. Il explique de façon symbolique que chaque nation a sa langue, et que c’est le chaos si tout le monde parle en même temps sa langue. Même sur l’Internet, il y a une langue commune,un langage. Il s’appelle un protocole, (protocole TCP/IP, protocole de la messagerie etc. ) pour que la «toile» mondiale puisse fonctionner . On peut considérer Internet comme un immense réseau social. Les ordinateurs aussi n’ ont entre eux qu’une seule langue , le langage numérique , le langage binaire, 0 et 1 , sinon ils ne pourraient fonctionner. Le français comme trait d’union Dans de nombreux Etats africains, le colonialisme a établi des frontières qui n’avaient rien à voir avec leur évolution historique nationale. C’est donc le français qui a servi de trait d’union entre différentes nationalités, voire tribus, en attendant d’autres évolutions qui seront le processus même de consolidation de la nation.. En «Afrique anglophone» c’est l’anglais. Lefrançais a d’ailleurs servi aussi de trait d’unionen Algérie, et au Maghreb, essentiellement entre des élites, côte à côte avec l’arabe, ou se substituant à lui notamment dans les fonctions régaliennes (administration, armée, police etc..)indispensables à la domination coloniale. Il a servi et continue de l’êtreentre les pays de l’Afrique francophone. C’est donc toujours la même règle d’une seule langue comme trait d’union.Cette «règle» a donc existé pendant la période coloniale. Elle peut continuer à exister çà et là, dans des sociétés postcoloniales, à des degrés divers, et suivant les circonstances, leur Histoire et leurs spécificités. Ceci est dû au fait de la domination coloniale voir néocoloniale. Ceux qui prennent argument que le français a été ce trait d’union, pour pérenniser ce rôle, en Algérie, prolongent donc une situation coloniale. Mais la comparaison entre l’Algérie et les pays, tels que l’Inde, ou des pays africains, qui ont gardé la langue coloniale comme trait d’union, n’est pas pertinente. Si ces pays l’ont fait, c’est parce qu’ils n’avaient pas d’autre langue trait-d’ union, d’autre solution. L’Algérie, et le Maghreb, si.Et ceci depuis 13 siècles. C’est donc une donnée historique, une donnée objective, incontournable. La langue arabe, comme la langue berbère, ne dépendent pas d’un choix, celui d’une idéologie panarabiste ou islamiste,et pas plus d’une décision ou d’une option politiques, c’est un fait. Dire donc la même chose du français,qu’il fait partie de notre histoire», est un abus sémantique. Le français fait partie de notre passé, pas de notre Histoire. Notre Histoire, quant à elle, n’est pas celle d’on ne sait quel récit conjoint ou d’une «mémoire commune» avec le colonialisme français.C’est la raison profonde pour laquelle les tentatives de créer une Commission mixte algéro-française «Histoire et mémoire» a échoué. Les deux pays n’ont pas la même mémoire. L’Histoire conjointe n’existe pas. Notre Histoire est celle de la résistance au colonialisme, y compris à la domination de la langue française, comme l’une des armes utilisées par lui, aux côtés des autres armes, militaires, économiques et sociales (colonialisme de peuplement),pour briser la résistance du peuple algérien. La résistance a été aussi culturelle, donc linguistique. Aussi bien l’arabe que le berbère ont souffert de la domination coloniale qui les a contraints à la stagnation. Cette résistance culturelle a été l’un des levainsdu nationalisme, un de ses facteurs subjectifs essentiels, aux côtés des autres facteurs: religion, lutte contre la dépossession de la terre, etc.tous ces facteurs se combinant les uns avec les autres. Le français, une langue par défaut L’arabe a été historiquement la langue véhiculaire de l’Algérie, le trait d’union notamment entre la majorité arabophone et la minorité berbérophone. Dans les zones qui ont sauvegardé et protégé précieusement le patrimoine national tamazight, et sont donc restées majoritairement berbérophones, la langue arabe était simultanément présente notamment comme langue littérale. Ceci s’est fait naturellement tout au long de siècles, non pas imposé par la force, mais probablement par différents facteurs: religion, facteurs économiques commerciaux etc. L’Algérie, comme le Maroc,la Tunisie et la Mauritanie d’ailleurs, n’ont donc pas la configuration d’une nation historiquement plurilinguistique où on aurait groupé dans des frontières communes et artificielles différentes nations. Avec la libération, on n’est pas revenu à cette situation historique où l’arabe servait de trait d’union. Le colonialisme a bouleversé partout les structures profondes de l’Algérie et du Maghreb, comme un séisme fragilise les fondations d’un édifice. Pendant le colonialisme, le français s’est substitué en partie à l’arabe comme langue véhiculaire, dans certaines régions et grandes villes. Après l’indépendance, le français a continué pour une part de servir de trait d’union, de communication, notamment entre une partie des élites algériennes berbérophones ou arabophones.»L’arabisation», si mal nommée car elle était simplement le retour à une situation enracinée historiquement, comme l’oued revient dans son lit, venait donc remettre en cause ce trait d’union. L’arabe reprenait ce rôle dont s’était emparé le français pour constituer son «butin de guerre» Les habitudes sont une seconde nature même si elles sont coloniales. «L’arabisation» ne pouvaient que déclencher une crise qui s’est exprimée sous différentes formes: partis arabophones, partis berbérophones, partis francophones, ou un mixte divers des trois, querelles linguistiques, luttes autour de l’Ecole, des institutions etc.. En d’autres termes, le français avait constitué objectivement,et, pourrait-on dire,par défaut, ce trait d’union. Au sein par exemple des partis nationalistes, les dirigeants d’origine berbérophone ou arabophones, communiquaient en français. La remise en question donc de cette fonction du français déclenche des crises qui nécessitent de nouveaux ajustements historiques, qui dépendront de la solidité des liens nationaux, du désir de vivre ensemble. Parmi ces ajustements, on peut dire que «l’arabisation», par une sorte d’effet de balance, a même stimulé, le sentiment identitaire amazigh, C’est une réaction en fait positive, une respiration identitaire globale où la revendication du tamazight veut désormais elle aussi être prise en compte, au côté de l’arabe, dans cette libération globale de la tutelle française.Et tout cela se passe aussi au sein d’une évolution mondiale où, un peu partout, les particularismes, les identités se sont réveillés et exprimés avec force. Si cette revendication est exprimée, souvent en français, c’est tout simplement que c’est la langue littérale, véhiculaire d’une partie des élites qui ont dirigé ou influencé le mouvement identitaire berbère. C’est donc un raccourci, particulièrement faux et dangereux, de n’y voir qu’un «complot franco-berbériste»comme d’autres ne voient dans l’arabisation qu’un complot panarabiste. Un paradoxe Paradoxalement, le français a laissé une sorte de vide qui n’a pas été comblé aussi rapidement qu’il devait l’être. Ceux qui défendent sa permanence ne sont pas nécessairement le «parti français» ou des gens de mauvaise intention, ou qui font du français leur fonds de commerce. A leur décharge, beaucoup ne voient pas comment le remplacer car il n’a pas eu justement de remplaçant au temps voulu, au rythme qu’il aurait fallu, ce dont sont responsables ceux qui avaient le pouvoir de décision. C’est l’absence, au moins partielle, de la langue arabe, ou son retard à jouer pleinement son rôle, qui a créé cet appel d’air vers le français comme langue véhiculaire, utilitaire, jusqu’à ce qu’elle s’empare des consciences d’une partie des élites francophones qui la portent, la vivent ou en vivent.La conclusion à tirer n’est donc pas qu’il faut moins de langues nationales mais, au contraire, plus, et dans tous les secteurs de la vie nationale, pour y combler tous les vides encore existants. Le colonialisme a donc laissé une situation minée, indépendamment de la volonté ou de la sincérité de chacun. Il est devenu, paradoxe, ironie de l’histoire, un recours avec sa langue. Il vient brouiller les cartes. Quand toute opposition à la langue arabe est présentée en français, et quand des revendications berbérophones le sont aussi, cela entraine de faux clivages et même un courant anti tamazight chez certaines élites arabophones, la revendication du berbère étant assimilée à la défense du français.De même, quand toute opposition au tamazight s’exprime en arabe, comment, pour certains aveuglés par l’émotion identitaire, ne pas associer l’un à l’autre .Situations périlleuses s’il en est, qui explique la sensibilité extrême du pouvoir sur ces questions, et qui donne en même temps la mesure de la nécessitéde faire une priorité politique de la solution de la question linguistique. Quand le colonialisme s’est retiré en laissant en ruine le pays comme ses langues nationales, aussi bien l’arabe que le tamazight, c’est le sentiment national, c’est le front commun de tous,berbérophones, arabophones, francophones,tous nationalistes, qui a servi de trait d’union. C’est lui qui avait permis la victoire contre le colonialisme. Il faut tout simplement le reconstituer pour la solution harmonieuse et juste de la question linguistique qui rétablisse l’arabe dans son rôle historique de trait d’union national et donne toute sa place au tamazight. L’article du même auteur «l’Etrange débat sur l’anglais», troisième partie de la série «Notes sur la dualité linguistique en Algérie» est donc reporté à la semaine prochaine. (1) https://lequotidien-oran.dz/l-actualit-autrement-vue/il-n-y-a-pas-de-nation-polyglotte