Le retour de Mister No

C’est assez déroutant de savoir que l’histoire nous fait parfois des clins d’œil avec des situations tout à fait inversées, mais que la mémoire ne peut éviter d...

Le «Monsieur Veto» américain, Donald Trump, veut nous refaire du «Monsieur Niet» soviétique («Monsieur Non», Andreï Gromyko). Voilà que nous arrivons au bout du chemin de la folle aventure américaine qui a placé au pouvoir l’homme qui voulait détruire le monde par sa hargne, son caprice, son ego et son inculture. La fin ? Non, avec Trump le mot fin n’est pas dans le dictionnaire. Donald Trump vient pourtant de recevoir une déculottée de la part des électeurs américains qui ont voté massivement en faveur des candidats démocrates pour les élections des représentants au Congrès. Mieux encore, le Sénat a basculé en leur faveur. L’homme n’avoue jamais sa défaite, glorifie sa puissance et ne cesse de mener le monde dans une bascule vertigineuse. Si la victoire tranchée ne lui permet pas cette fois-ci de contester le vote (en tout cas pas massivement), le voilà qu’il met la cause de la défaite sur le dos des candidats républicains qui auraient été «mauvais». Il avait pourtant crié à ses troupes qu’ils votent comme si sa photo était sur le bulletin. Une contradiction de menteur puisque maintenant il refuse de croire que ce nom, le sien, lui a coûté la défaite. Il voulait un plébiscite en sa faveur, il a reçu une gifle pour ce nom virtuel sur le bulletin. Mais si l’homme est frappé de déficience cognitive, il ne perd jamais la raison lorsqu’il s’agit de son pouvoir et de ses intérêts financiers. Il avait en fait déjà dans sa tête la possibilité d’une défaite. Juste avant le scrutin, il avait déclaré qu’il serait «l’Homme Veto». C’est ainsi que notre mémoire revient instinctivement à celui qu’on qualifiait de «Monsieur Niet». Pendant trente ans, le ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique, au cœur de la guerre froide, avait systématiquement opposé son veto à toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Un conseil qui, comme chacun le sait, exige la majorité pour le vote d’une résolution. Donald Trump sait, parce qu’on le lui a lu et expliqué - il n’en a pas les compétences pour le comprendre seul —, que le système présidentiel américain permettait au président d’opposer un veto aux votes du Congrès. C’est ce qu’il a d’ailleurs constamment fait durant ses deux premières années de mandat. Il a dirigé l’Amérique par des décrets qui resteront gravés dans les mémoires par l’image de ces classeurs noirs qui contenaient les décrets et qu’il signait ostensiblement devant la face du monde avec son stylo fétiche devenu si célèbre. La Constitution américaine lui en donnait le pouvoir, mais il n’avait pas compris que ce pouvoir était limité par des conditions prévues par cette même Constitution au contre-pouvoir du Congrès. Il les a totalement foulés aux pieds presque aussi souvent que la signature de ses décrets. Donald Trump n’a pas été en cours de droit - a-t-il jamais fréquenté d’autres cours ? - ; il avait confondu l’expression «Constitution présidentielle» avec «Constitution trumpienne». Il a donc totalement ignoré le Congrès en s’appuyant sur cette qualification qui demande à être expliquée, encore et encore, tellement elle prête à confusion. Une constitution présidentielle pure n’est pas une constitution où le président a la suprématie sur le pouvoir législatif. Au contraire, elle assure un équilibre des forces entre les trois pouvoirs que sont l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Le système institutionnel s’équilibre par le principe dit des «checks and balances», qui est traduit en français par «freins et contrepoids» ou «équilibre des pouvoirs». Cet état correspond à l’une des bases fondamentales des démocraties. Par un malentendu qui mène au contresens, le régime présidentiel n’est pas la suprématie du président, mais une étanchéité entre les deux pouvoirs parfois concurrents. Le président possède un pouvoir autonome aussi puissant, ce qui entraîne une obligation de concessions mutuelles, surtout lorsque la couleur politique des deux institutions est différente. Ce gros malentendu vient du fait que nous avons gardé en tête le schéma historique des régimes parlementaires qui est totalement différent de celui de la France, qui l’a détourné au profit d’un pouvoir présidentiel proéminent. Alors, dans les esprits, s’est installée l’idée qu’un pouvoir présidentiel serait la force démesurée du président. On ne pouvait pas un seul instant douter que la méprise serait aussi celle de Donald Trump. Pour lui, il n’y a pas à être embêté par des élucubrations intellectuelles et de droit. Le système est dit présidentiel, le président c’est lui, alors le pouvoir c’est à lui. Dès l’annonce des résultats, Donald Trump a publié dans son journal intime, le réseau social Truth, l’image d’une casquette rouge avec l’inscription Veto. Il avertit que Mister Niet est de retour et qu’il ne s’embarrasserait pas des conditions restrictives de ce veto imposées par la Constitution. Le gros bébé gâté ne veut pas qu’on lui arrache ses jouets, fait des caprices et hurle sa colère. L’Amérique et le monde en ont encore pour deux ans à se débarrasser de ce fléau dévastateur qui s’est abattu sur eux. Ironie de l’histoire, les deux ennemis d’autrefois se donnent la main au-delà des barrières des décennies pour dire ensemble : Niet ! Mais en même temps l’histoire avait balayé les volontés intransigeantes du premier comme elle le fera pour l’idiotie du second.