Consommer algérien !
Le pari stratégique de Tebboune pour une économie souveraine
Réduire la dépendance aux importations, renforcer la production nationale, encourager l’investissement et conquérir de nouveaux marchés : l’Algérie cherche à bâ...
Mais cette ambition ne pourra se concrétiser sans une amélioration constante de la qualité des produits locaux et une évolution des habitudes de consommation. Une ambition nationale face aux incertitudes mondiales Dans un contexte économique international marqué par les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la volatilité des marchés, la souveraineté économique s’impose comme un enjeu stratégique majeur. La capacité d’un pays à satisfaire une part importante de ses besoins par sa propre production constitue désormais un facteur essentiel de stabilité et d’indépendance. Pour l’Algérie, cette question revêt une importance particulière. Malgré ses ressources naturelles, ses potentialités agricoles et industrielles et les compétences de sa population, le pays demeure confronté à un défi de taille : transformer ses atouts en une production diversifiée, compétitive et durable, capable de répondre aux besoins du marché intérieur tout en conquérant de nouveaux débouchés à l’étranger. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les orientations du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, en faveur du renforcement de la production nationale, de l’amélioration de la compétitivité des produits algériens et de la diversification économique. Lors de la Foire internationale d’Alger de juin 2025, le chef de l’État a notamment appelé à renforcer la compétitivité des produits nationaux, à consolider l’autosuffisance et à dynamiser les exportations. Cette ambition dépasse la seule question commerciale. Elle vise à faire évoluer progressivement un modèle économique historiquement dépendant des hydrocarbures vers un système davantage fondé sur l’investissement productif, la création de richesse et la valorisation des ressources locales. Consommer algérien ne saurait donc être réduit à un slogan ou à un simple acte de patriotisme. Il s’agit d’un choix économique qui engage l’avenir de la production nationale, de l’emploi et de la souveraineté du pays. Derrière chaque achat se trouvent des enjeux souvent invisibles pour le consommateur : des emplois créés ou préservés, des entreprises soutenues, des compétences valorisées et, lorsque le produit local remplace effectivement une importation, une possibilité d’économiser des devises. Encore faut-il que cette ambition repose sur des produits fiables, accessibles et compétitifs. Le patriotisme économique ne peut durablement s’imposer par la seule exhortation. Il doit se traduire par des résultats concrets, perceptibles dans les commerces, les ateliers et les usines, mais aussi dans le quotidien des ménages. Les orientations du Président Tebboune : produire davantage pour dépendre moins Le renforcement de la production nationale, la relance de l’investissement et la diversification de l’économie figurent parmi les axes importants de la politique économique défendue par le chef de l’Etat.L’objectif consiste notamment à réduire la vulnérabilité liée aux fluctuations des marchés énergétiques et à donner une place plus importante aux secteurs capables de créer de la richesse en dehors des hydrocarbures. La logique est claire : l’Algérie doit renforcer progressivement sa capacité à produire ce qu’elle consomme, sans renoncer aux échanges commerciaux ni à son ouverture sur le monde. La souveraineté économique ne signifie pas l’autarcie. Aucun pays ne peut produire, dans des conditions optimales, la totalité des biens et services dont il a besoin. Elle consiste plutôt à maîtriser les productions stratégiques, à développer les filières pour lesquelles le pays possède des avantages et à réduire les dépendances qui fragilisent son économie. Cette orientation exige une politique cohérente : identifier les produits pouvant être fabriqués localement dans des conditions compétitives, faciliter les investissements, développer les compétences, moderniser les infrastructures et soutenir l’innovation. Les entreprises nationales doivent, dans cette perspective, considérer le marché intérieur comme un levier de croissance, mais aussi comme un espace concurrentiel exigeant. Le soutien à la production locale ne saurait dispenser les fabricants d’améliorer leurs performances. De leur côté, les pouvoirs publics doivent créer un environnement favorable à l’investissement, notamment en simplifiant les procédures administratives, en facilitant l’accès au foncier économique et au financement et en assurant une meilleure stabilité des règles. La souveraineté productive ne se décrète pas uniquement depuis les institutions. Elle se construit dans la durée, grâce à la convergence entre volonté politique, investissement et capacité des entreprises à proposer des produits de qualité. Le consommateur, acteur décisif de la transformation économique Si l’État peut impulser une stratégie industrielle, il ne peut garantir seul le succès du produit national. Le consommateur occupe une place déterminante dans cette équation, car c’est au moment de l’achat que se joue une partie de la réussite commerciale des entreprises. Dans les habitudes de consommation, le produit importé conserve parfois une image de supériorité. Cette perception peut résulter d’expériences réelles, de la notoriété des marques internationales ou de préjugés persistants à l’égard de la fabrication locale. Pourtant, la production algérienne présente des niveaux de qualité variables selon les secteurs et les entreprises. Certaines entreprises ont réalisé des progrès importants, tandis que d’autres doivent encore améliorer leurs produits et leurs services. La confiance ne se réclame pas : elle se gagne par la fiabilité, le respect des normes, la disponibilité des produits et la qualité du service après-vente. Encourager l’achat local suppose donc une évolution réciproque des comportements. Le consommateur est invité à mieux connaître les capacités nationales et à privilégier les produits algériens lorsqu’ils répondent à ses besoins. En contrepartie, les fabricants doivent démontrer que leur offre mérite cette confiance. Il serait toutefois contre-productif de culpabiliser les ménages qui choisissent un produit importé parce qu’il est plus fiable, plus durable ou moins cher. Le pouvoir d’achat reste une réalité incontournable. Le patriotisme économique ne peut exiger du citoyen qu’il paie davantage pour une qualité moindre. C’est pourquoi la promotion du «consommer algérien » doit s’accompagner d’une politique exigeante en matière de qualité, de transparence et de protection du consommateur. L’objectif est de faire du choix local un réflexe fondé sur la compétitivité et la confiance, plutôt que sur une obligation morale. La qualité, condition incontournable de la compétitivité Le développement de la production locale ne peut se limiter à augmenter les volumes fabriqués. Produire davantage est nécessaire, mais produire mieux l’est tout autant ! Dans une économie ouverte, les consommateurs comparent les prix, les caractéristiques techniques, la durabilité, les garanties et les services proposés. La concurrence ne se joue donc pas uniquement sur l’origine des produits, mais sur leur capacité à répondre aux attentes du marché. L’amélioration de la qualité constitue ainsi un impératif pour les entreprises algériennes. Elle suppose de moderniser les équipements, de former les salariés, d’investir dans la recherche et le développement et de maîtriser les procédés de fabrication. La qualité doit être intégrée à chaque étape de la production, depuis le choix des matières premières jusqu’au contrôle final, en passant par le conditionnement, le stockage et la distribution. Dans l’agroalimentaire, la traçabilité et le respect des normes sanitaires sont essentiels. Dans les matériaux de construction, la conformité technique conditionne la sécurité des ouvrages. Dans l’électronique et les équipements professionnels, la fiabilité, la disponibilité des pièces détachées et le service après-vente influencent directement la fidélité des clients. Les pouvoirs publics peuvent accompagner cette évolution par le renforcement de la normalisation, le développement des laboratoires de contrôle et la lutte contre les produits non conformes. Mais la responsabilité première incombe également aux fabricants. Une entreprise qui profite de la préférence accordée au produit national sans investir dans la qualité risque de compromettre sa propre réputation et celle de toute une filière. À l’inverse, un fabricant qui tient ses engagements contribue à faire évoluer durablement l’image de la production algérienne. La compétitivité du produit national demeure la meilleure réponse aux préjugés et la condition première de son expansion sur les marchés étrangers. Réduire les importations et diversifier l’économie La réduction des importations évitables peut contribuer à préserver les ressources en devises, à soutenir les producteurs locaux et à développer de nouvelles capacités industrielles. Mais cette démarche doit être conduite avec discernement. Toutes les importations ne présentent pas la même utilité économique. Certaines concernent des produits finis pouvant être fabriqués localement. D’autres portent sur des machines, des composants, des matières premières ou des technologies indispensables au fonctionnement des entreprises et au développement de la production nationale. Une politique efficace de substitution aux importations doit donc distinguer les biens pouvant être remplacés dans des conditions économiquement viables de ceux qui demeurent nécessaires à l’investissement et à l’innovation. L’objectif n’est pas de réduire les importations à tout prix, mais de diminuer les dépendances injustifiées tout en préservant les approvisionnements nécessaires aux ménages et aux entreprises. Cette démarche est étroitement liée à la diversification économique. Pour l’Algérie, il s’agit de réduire progressivement sa dépendance aux recettes des hydrocarbures en développant des activités capables de générer davantage de valeur ajoutée et d’emplois. L’agriculture et l’agroalimentaire constituent des leviers importants. Le développement de la transformation, de la conservation et du conditionnement permettrait de mieux valoriser les productions nationales et de réduire certaines dépendances alimentaires lorsque les conditions le permettent. L’industrie représente un autre axe stratégique. La fabrication de matériaux de construction, de produits chimiques, d’équipements et de biens de consommation peut élargir la base productive du pays. La pétrochimie offre également des possibilités de transformation locale des ressources énergétiques en produits à plus forte valeur ajoutée. Les services numériques, les technologies et les énergies renouvelables peuvent, eux aussi, participer à cette transformation. La diversification ne peut toutefois reposer sur une multiplication de projets isolés. Elle exige des investissements, des compétences, des infrastructures adaptées et une complémentarité entre les différentes filières. Le véritable enjeu consiste à passer progressivement d’une économie fortement dépendante des hydrocarbures à une économie qui produit, transforme, innove et exporte une gamme plus large de biens et de services. L’investissement productif, moteur de la nouvelle dynamique Aucune stratégie de souveraineté économique ne peut réussir sans un effort soutenu d’investissement. Pour produire davantage, améliorer la qualité et conquérir de nouveaux marchés, les entreprises ont besoin d’équipements modernes, de financement, de compétences et d’un environnement réglementaire prévisible. La promotion de l’investissement occupe, à ce titre, une place importante dans les orientations économiques du président Tebboune. La réforme du cadre de l’investissement et la mise en place de l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI) visent notamment à faciliter les démarches des opérateurs et à encourager les projets productifs. En juin 2025, l’AAPI faisait état de 270 projets impliquant des investisseurs étrangers, directement ou en partenariat avec des opérateurs locaux, pour une valeur totale déclarée de neuf milliards de dollars. Ces projets concernaient notamment l’industrie, l’agriculture et les énergies renouvelables. Les partenariats étrangers peuvent faciliter le transfert de technologies, la formation des salariés et l’accès à de nouveaux marchés. Mais les entreprises algériennes, notamment les PME et les PMI, doivent également être placées au cœur de cette dynamique. Elles peuvent devenir des fournisseurs essentiels des grandes entreprises, participer à la sous-traitance industrielle et contribuer à la diffusion de l’innovation. Pour libérer ce potentiel, les difficultés liées aux procédures administratives, au foncier économique, au financement et à certaines infrastructures doivent être traitées avec constance. L’investissement ne doit donc pas être apprécié uniquement à travers les montants annoncés. Il doit être évalué selon sa contribution à la production locale, à la création d’emplois qualifiés, à la formation et au développement des fournisseurs nationaux. Exporter davantage sans négliger le marché intérieur Le développement des exportations hors hydrocarbures constitue un autre pilier de la transformation économique. Il permet aux entreprises de diversifier leurs débouchés, d’accroître leurs recettes et de se confronter aux exigences de marchés plus concurrentiels. Les matériaux de construction, la sidérurgie et certains produits agroalimentaires figurent parmi les secteurs ayant contribué à cette dynamique. Leur développement montre qu’une production destinée initialement au marché intérieur peut également trouver des débouchés à l’étranger. L’exportation peut, en outre, pousser les entreprises à améliorer leurs procédés, à renforcer leurs contrôles et à respecter des normes plus exigeantes, avec des retombées positives pour l’ensemble de leur activité. Toutefois, une politique équilibrée doit tenir compte des besoins nationaux. Il serait contre-productif d’exporter des quantités importantes d’un produit tout en provoquant une pénurie intérieure ou une hausse injustifiée de son prix. À l’inverse, décourager systématiquement les exportations priverait les entreprises de débouchés et de perspectives de croissance. La solution passe par une meilleure anticipation de la demande, une planification de la production et une coordination entre les pouvoirs publics et les opérateurs économiques. L’ambition consiste à bâtir une économie capable de satisfaire son marché intérieur tout en exportant ses excédents et en développant progressivement ses capacités de production. L’ouverture internationale demeure également essentielle. Les partenariats étrangers, les transferts de savoir-faire et la participation à des événements économiques internationaux, comme l’Exposition universelle d’Osaka en 2025, peuvent contribuer à promouvoir les opportunités d’investissement et les produits algériens. L’enjeu n’est pas de choisir entre le marché national et les marchés étrangers, mais de faire du premier une base solide pour conquérir les seconds. Un patriotisme économique fondé sur la responsabilité collective La réussite de la stratégie de production nationale repose sur une responsabilité partagée. L’État doit poursuivre l’amélioration de l’environnement des affaires, veiller à l’application des normes, lutter contre la concurrence déloyale et évaluer l’efficacité des dispositifs de soutien. Les entreprises doivent investir, moderniser leurs équipements, former leurs salariés et améliorer leurs produits. Le soutien à la production nationale ne saurait les dispenser de leurs obligations envers les consommateurs. Les distributeurs ont également un rôle à jouer en assurant une meilleure visibilité aux produits fabriqués en Algérie et en facilitant leur disponibilité dans les circuits commerciaux. Les établissements de formation et les universités doivent, pour leur part, renforcer leurs liens avec les entreprises afin de mieux adapter les compétences aux besoins de l’économie. Enfin, le consommateur doit pouvoir disposer d’informations fiables sur l’origine, la composition et les caractéristiques des produits. Des campagnes de sensibilisation, des salons professionnels et des initiatives mettant en valeur les réussites industrielles et agricoles nationales peuvent contribuer à renforcer la confiance. Cette mobilisation doit toutefois s’appuyer sur des résultats mesurables. L’évolution de la production, la part des besoins couverts localement, les investissements effectivement réalisés, les emplois créés et la progression des exportations constituent des indicateurs essentiels pour évaluer les progrès accomplis. Il ne suffit pas d’annoncer des projets ou de multiplier les campagnes de promotion. Il faut mesurer dans quelle mesure les initiatives engagées contribuent réellement à renforcer les capacités productives du pays. La souveraineté productive ne se mesure pas uniquement au nombre de produits portant la mention «fabriqué en Algérie ». Elle se mesure à la capacité de l’économie nationale à créer de la richesse, à répondre aux besoins de la population et à maintenir une activité compétitive. Conclusion : consommer algérien, un choix économique pour l’avenir Le défi de la production nationale dépasse largement les frontières de l’industrie et du commerce. Il touche à la capacité de l’Algérie à construire une économie plus diversifiée, à valoriser ses ressources, à créer des emplois durables et à réduire les vulnérabilités liées à sa dépendance aux hydrocarbures. Les orientations défendues par le président Abdelmadjid Tebboune en faveur de la compétitivité des produits nationaux, de l’autosuffisance et du développement des exportations s’inscrivent dans cette ambition. Leur réussite dépendra toutefois de la capacité à transformer les objectifs politiques en progrès économiques mesurables. Produire davantage est indispensable, mais produire mieux l’est tout autant. Investir est nécessaire, mais encore faut-il que les projets se concrétisent et génèrent une véritable valeur ajoutée. Réduire les importations peut renforcer la souveraineté économique, à condition de ne pas compromettre l’approvisionnement des entreprises et des ménages. Encourager les consommateurs à acheter local est légitime, mais cette démarche doit s’appuyer sur des produits fiables, accessibles et compétitifs. Le véritable enjeu consiste à établir un cercle vertueux entre production, consommation, investissement et emploi. Lorsque les entreprises progressent, elles gagnent la confiance des consommateurs. Lorsque la demande soutient une production compétitive, les entreprises disposent de meilleures perspectives pour investir, moderniser leurs équipements et recruter. Le patriotisme économique ne consiste ni à fermer les portes du pays aux produits étrangers ni à demander aux citoyens de renoncer à leurs exigences. Il consiste à donner aux producteurs algériens les moyens de réussir, à encourager l’innovation et à faire en sorte que le produit national puisse rivaliser avec les meilleures offres disponibles. Le véritable succès sera atteint lorsque le consommateur choisira naturellement le produit algérien parce qu’il en reconnaît la qualité, apprécie son prix et fait confiance à celui qui le fabrique. C’est dans cette convergence entre les orientations de l’État, l’engagement des entreprises et les choix des citoyens que l’Algérie pourra consolider sa souveraineté économique. Le défi est désormais de faire du «consommer algérien» non pas une contrainte passagère, mais un réflexe durable, fondé sur la confiance, la compétitivité et la fierté de contribuer au développement national. Cherif Ali *Lire mon article intitulé «Et si consommer local devenait un réflexe ?» dans le quotidien d’Oran du 26 mars 2026. Ancien cadre supérieur de l’Etat