L’Algérie solaire

Le néocolonialisme vert européen lorgne le Sahara

Alors que l’Europe cherche à sécuriser son approvisionnement en énergie décarbonée, le Sahara algérien apparaît de plus en plus comme un réservoir stratégique d...

Derrière les discours de coopération et de transition énergétique, certains observateurs dénoncent cependant l’émergence d’une nouvelle forme de dépendance, où les ressources naturelles du Sud seraient une fois encore mobilisées au service des besoins du Nord. Entre partenariat équilibré et néocolonialisme vert, le débat est désormais ouvert. «Avec une portion du seul territoire algérien, vous pouvez couvrir tous les besoins énergétiques de l’Europe. » La phrase, prononcée par un haut fonctionnaire européen dans le cadre du lancement de l’initiative T-MED, se voulait sans doute technique. Elle est pourtant riche d’enseignements. Derrière son apparente neutralité, elle révèle une manière particulière de regarder l’Algérie et, plus largement, les pays du Sud méditerranéen. Car enfin, que nous dit-on ? Qu’une partie du territoire algérien pourrait être mobilisée pour répondre aux besoins énergétiques de l’Europe. Certes, personne à Bruxelles n’envisage une conquête militaire du Sahara. Mais les mots ont une histoire. Et certaines formulations réactivent inconsciemment de vieux imaginaires géopolitiques. Lorsqu’un haut fonctionnaire européen explique qu’« une portion du seul territoire algérien » pourrait couvrir tous les besoins énergétiques de l’Europe, il révèle involontairement la persistance d’un imaginaire colonial profondément enraciné. L’Algérie n’y apparaît pas comme une société, une économie ou une nation souveraine, mais comme une immense réserve de ressources mobilisable au profit d’un autre espace géographique. Certes, nul ne songe aujourd’hui à reconquérir militairement le Sahara. Mais le regard demeure étrangement familier : l’Algérie est encore pensée à travers ce qu’elle peut fournir à l’Europe. Après le blé, le vin, les minerais, le pétrole et le gaz, voici désormais le soleil saharien appelé à alimenter les besoins du continent européen. Le colonialisme change de visage ; il conserve néanmoins la même logique extractive et prédatrice. Derrière les discours technocratiques de la transition énergétique ressurgit un imaginaire colonial bien connu : celui de la terra nullius, cette fiction selon laquelle certains territoires seraient disponibles parce que leurs habitants, leur histoire et leurs usages peuvent être ignorés. Le Sahara algérien n’est plus considéré comme un espace humain, social et culturel relevant de la souveraineté nationale algérienne, mais comme une gigantesque réserve énergétique dont la vocation première serait de répondre aux besoins du continent européen. Aux yeux des stratèges européens, il tend à se transformer en une immense centrale solaire à ciel ouvert, dont la vocation première serait de satisfaire les besoins énergétiques du continent européen. Hier, l’Europe regardait l’Algérie à travers ses gisements de pétrole et de gaz. Aujourd’hui, elle découvre son soleil. La ressource change, mais le regard demeure étrangement familier. Là où les compagnies énergétiques convoitaient autrefois les hydrocarbures enfouis sous le désert, les stratèges de la transition énergétique contemplent désormais les mêmes étendues sahariennes comme une gigantesque centrale solaire à ciel ouvert dont l’Europe entend capter la production future. L’initiative T-MED, présentée par la Commission européenne comme un partenariat gagnant-gagnant, prévoit de mobiliser jusqu’à 25 milliards d’euros d’investissements dans les énergies renouvelables du bassin méditerranéen. Officiellement, il s’agit de favoriser la décarbonation, de renforcer la sécurité énergétique européenne et d’accélérer le développement économique des pays partenaires. Les objectifs affichés sont louables. Mais derrière le vocabulaire de la coopération verte se dessine une question plus fondamentale : l’Algérie est-elle appelée à devenir un acteur souverain de la transition énergétique mondiale ou une nouvelle périphérie énergétique néocoloniale chargée d’alimenter l’Europe en électricité solaire et en hydrogène vert ? Mais au-delà des discours sur la coopération et le développement durable, plusieurs questions décisives demeurent. Qui possédera les centrales solaires, les réseaux électriques, les unités de production d’hydrogène et les infrastructures d’exportation ? Qui contrôlera les technologies, les brevets et les chaînes de valeur associées à cette nouvelle économie énergétique ? Où seront localisés les centres de recherche, les activités à forte valeur ajoutée et les emplois les plus qualifiés ? Enfin, à qui reviendront l’essentiel des bénéfices financiers générés par l’exploitation du soleil saharien ? Car c’est dans la réponse à ces questions que se joue la véritable nature de ce projet. Entre partenariat équilibré et nouvelle relation de dépendance, la différence ne réside pas dans les discours, mais dans la propriété des infrastructures, la maîtrise des technologies et la répartition de la richesse produite. L’interrogation mérite d’être posée. Car l’histoire économique moderne regorge d’exemples où les promesses de développement ont servi à légitimer des mécanismes d’extraction de richesses profitant principalement aux puissances dominantes. Le charbon, le pétrole, le gaz, les minerais stratégiques ont successivement alimenté les centres industriels du monde développé. À présent, c’est le soleil du Sahara algérien qui attire les convoitises de l’Europe capitaliste.Après l’ère du pétrole et du gaz, le soleil du Sahara algérien semble appelé à devenir la nouvelle frontière du néocolonialisme énergétique européen.