Le jour où l’Algérie devra choisir entre changer d’entraîneur ou changer de culture

La défaite contre la Suisse n’est pas le problème. Elle n’en est que le révélateur.

Toutes les grandes nations du football connaissent des défaites. Les petites changent d’entraîneur ; les grandes changent de méthode. Entre ces deux réactions se joue tout le destin d’un football national. L’élimination de l’Algérie en huitième de finale de la Coupe du monde 2026 n’est pas un drame. Des champions du monde sont tombés plus tôt, des favoris plus vite encore. Le football ne promet rien : il sanctionne ce qui a été construit - ou négligé - pendant des années. La vraie question n’est donc pas pourquoi avons-nous perdu ?, mais que révèle cette défaite de notre manière de construire la victoire ? Le terrain ne ment jamais Le football possède une vertu que la politique et l’administration n’ont pas toujours : le terrain ne ment jamais. Pendant quatre-vingt-dix minutes, il efface les discours, les communiqués et les statistiques flatteuses. Il ne reste qu’une seule vérité, nue : l’organisation. Lorsqu’elle vacille, le talent ne suffit plus. Or l’Algérie n’a jamais manqué de talent : depuis des décennies, elle produit des joueurs qui s’imposent dans les plus grands championnats d’Europe. Ce qui demeure chroniquement instable, c’est la continuité du projet. Les chiffres suffisent au diagnostic. Depuis le départ de Rabah Saâdane en septembre 2010, neuf sélectionneurs se sont succédé sur le banc des Verts - Benchikha, Halilhodžiæ, Gourcuff, Rajevac, Leekens, Alcaraz, Madjer, Belmadi, Petkoviæ - sans compter les intérims. Entre juin 2016 et octobre 2017, quatre d’entre eux ont défilé en seize mois. Et la valse ne s’arrête pas au banc de touche : la Fédération elle-même a connu quatre présidents entre 2017 et 2023. Neuf philosophies, neuf recommencements, neuf « nouvelles ères » proclamées avant que la précédente n’ait rien produit. Aucune entreprise ne survivrait à neuf changements de direction en quinze ans ; aucune école ne formerait quiconque en changeant de programme chaque année. Nous avons cru, à chaque fois, qu’un changement d’homme pouvait remplacer un changement de système. L’histoire du football enseigne l’inverse - avec des dates, des chiffres et des preuves. Le miroir suisse Voici l’ironie que le tumulte de l’élimination a masquée. En juin 2021, en huitième de finale de l’Euro, la France - championne du monde en titre - est tombée face à cette même Suisse, aux tirs au but, après avoir mené de deux buts. Humiliation planétaire, presse déchaînée, appels à la démission de Didier Deschamps. La Fédération française n’a rien cédé : elle a conservé son sélectionneur, son cap, son projet. Dix-huit mois plus tard, la France disputait une nouvelle finale de Coupe du monde. Même adversaire, même stade de la compétition, deux cultures. L’une a cherché un coupable ; l’autre a protégé une construction. Trois nations, trois preuves La France n’est pas une exception. Trois autres nations ont connu, avant nous, l’expérience du gouffre - et toutes trois en sont sorties par le même chemin : non un homme providentiel, mais un système sanctuarisé. -L’Allemagne, ou la réforme qui s’auto-exécute. Éliminée au premier tour de l’Euro 2000, la fédération allemande n’a pas cherché de coupable : dès 2002, elle lançait son programme élargi de promotion des talents - 366 bases régionales de détection, quelque 1 300 entraîneurs à plein temps salariés de la fédération, 48 millions d’euros par an. Et surtout la mesure de génie : tout club professionnel doit exploiter un centre de formation certifié sous peine de perdre sa licence. Pas d’académie, pas de championnat. Douze ans plus tard, au Maracanã, vingt-et-un des vingt-trois champions du monde 2014 sortaient de ce système. -La Belgique, ou la science contre l’improvisation. Humiliée elle aussi à l’Euro 2000 qu’elle organisait, la fédération belge a confié à Michel Sablon une mission sans précédent : reconstruire depuis la base. Ni intuitions d’anciens ni humeurs de plateaux : Sablon a mandaté les universités du pays - Leuven en tête, où l’on a analysé 1 500 heures de matchs - pour définir scientifiquement le modèle de jeu le plus formateur. Verdict : un 4-3-3 offensif imposé à toutes les catégories de jeunes. Longtemps reléguée au-delà de la soixantième place mondiale, la Belgique est devenue numéro un du classement FIFA, rang tenu plus de trois années. -L’Espagne, ou la continuité incarnée. Luis de la Fuente entre à la fédération espagnole en 2013 comme entraîneur de jeunes : champion d’Europe U19 en 2015, U21 en 2019, médaillé olympique. Quand le poste se libère fin 2022, la fédération ne cède pas au grand nom venu d’ailleurs : elle promeut l’homme qui incarnait déjà sa philosophie et avait formé, catégorie après catégorie, les joueurs qu’il allait diriger. Moqué à ses débuts, il remporte la Ligue des nations 2023 puis l’Euro 2024 - sept matchs, sept victoires. Un seul homme, une seule idée de jeu, des U19 jusqu’au trophée. Trois humiliations fondatrices, trois réponses identiques : du temps, de la science, des règles. Aucune de ces nations n’a triché avec la durée ; toutes ont récolté dix ans plus tard. Voilà la leçon que l’Algérie refuse encore d’apprendre. Car notre véritable adversaire n’était ni la Suisse ni aucune autre sélection : c’est l’instabilité. Ce qui existe déjà sur le papier Le plus troublant est ailleurs : l’Algérie n’a pas même besoin d’inventer ces réformes. Elle les a déjà annoncées. Dès 2023, la FAF a lancé un projet de seize académies fédérales réparties sur le territoire, Sud compris, avec l’appui du ministère de la Jeunesse et des Sports, de Sonatrach et de la direction du Développement de la FIFA d’Arsène Wenger ; elle a exigé de chaque club de Ligue 1 une académie de jeunes U9 à U14 et instauré le recyclage obligatoire des diplômes d’entraîneurs. Sur le papier, tout y est. Dans les faits ? Les enquêtes de presse les plus récentes dressent un constat accablant : la direction technique nationale ne publie aucun chiffre sur les joueurs réellement en formation, et les académies exigées des clubs n’existent, pour l’essentiel, que de nom - de simples catégories de jeunes rebaptisées, sans le volume d’entraînement, les contenus ni le suivi scolaire d’une véritable académie. Le diagnostic algérien tient en une phrase : notre problème n’est pas l’absence d’idées, mais l’absence d’exécution, de continuité et d’évaluation. Nous savons écrire des réformes ; nous ne savons pas encore les faire survivre à leurs auteurs. Belmadi : les faits contre les émotions Faut-il rappeler Djamel Belmadi ? Beaucoup répondront avec leurs émotions ; répondons avec les faits. Sous sa direction, l’Algérie a remporté la Coupe d’Afrique des nations 2019 sans perdre un match et établi une série historique de trente-cinq rencontres sans défaite - l’une des plus longues du football mondial. Elle a retrouvé une identité de jeu et, surtout, une conviction qui ne se lisait pas que dans les résultats : elle se lisait dans les regards. Les adversaires entraient sur le terrain avec prudence ; les joueurs algériens, avec certitude. Une telle confiance collective ne s’improvise pas : elle se construit, se transmet, se protège. Belmadi offre un avantage qu’aucun candidat étranger ne pourra présenter : il connaît déjà cette sélection de l’intérieur - son vestiaire, sa diaspora, ses pièges médiatiques, ses attentes démesurées. Là où tout nouveau venu perdrait dix-huit mois à comprendre l’écosystème algérien - et l’histoire prouve qu’on ne les lui accorde jamais : quatre sélectionneurs consommés en seize mois - Belmadi commencerait au jour un. C’est la logique même qui a fait triompher l’Espagne : promouvoir celui qui connaît déjà la maison plutôt qu’importer celui qui devra l’apprendre. Son retour ne serait donc pas un retour vers le passé, mais le choix d’un bâtisseur déjà formé au terrain qu’il devrait bâtir. Disons-le pourtant avec la même netteté : ce retour ne produirait aucun miracle sans des décisions plus profondes. Un entraîneur, fût-il le meilleur, ne corrige pas seul ce qu’un système défait depuis des années. Rappeler Belmadi dans le système actuel, ce serait replanter un chêne dans un sol qu’on retourne tous les six mois. Six réformes, ou rien L’heure n’est plus aux demi-mesures. Six décisions s’imposent - radicales, mesurables, et déjà éprouvées ailleurs. Inscrire la durée dans le marbre 1. Un directeur technique national nommé pour huit ans, par contrat inscrit dans les statuts, révocable seulement à la majorité qualifiée et sur indicateurs publiés - jamais au gré des présidents. Huit ans, soit deux Coupes du monde : la durée minimale pour qu’une génération arrive à maturité. Sablon a tenu son poste au-delà des présidents et des sélectionneurs belges ; c’est cette permanence, et elle seule, qui a permis à la vision de survivre. 2. Une philosophie de jeu unique, écrite, publiée, appliquée des U15 jusqu’à l’équipe A - un véritable livre de jeu national, fondé non sur les préférences d’un homme de passage, mais sur une analyse scientifique. La Belgique a mobilisé ses universités pour cela ; l’Algérie possède les instituts des sciences du sport capables du même travail. Qu’on le leur commande. Contraindre plutôt que prier 3. La règle allemande : pas d’académie certifiée, pas de licence professionnelle. La FAF exige déjà des académies de ses clubs ; faute de contrainte, ils ne les créent pas. L’Allemagne a réglé le problème en une phrase de règlement : le club qui ne bâtit pas son centre certifié descend chez les amateurs. Même Dortmund dut s’exécuter - et c’est de son académie que sortit le buteur de la finale mondiale 2014. C’est la seule réforme qui s’applique toute seule ; qu’elle soit adoptée, avec un audit annuel indépendant et public. 4. Une cellule permanente de science de la performance - analystes vidéo, statisticiens, psychologues, préparateurs, spécialistes de la récupération - rattachée à l’institution et non aux hommes de passage, afin que la connaissance survive aux limogeages, et complétée d’un bureau permanent de détection en Europe : aucune nation ne dispose d’un vivier diasporique comparable au nôtre, aucune ne l’exploite avec autant d’improvisation. Rendre des comptes 5. La transparence chiffrée, ou la fin du soupçon. Des critères de sélection publics pour toutes les catégories, et un rapport annuel de la DTN livrant des données vérifiables : combien de jeunes en formation, où, avec quel encadrement, vers quels débouchés. Ce que l’Allemagne mesure depuis vingt ans, l’Algérie doit commencer à le compter. On ne pilote pas ce qu’on ne mesure pas ; et l’on ne tue le soupçon, ce poison de chaque liste, que par la lumière. 6. Une règle intangible, gravée dans les statuts : on ne reconstruit plus après chaque défaite. Un cycle se juge à son terme, sur des indicateurs mesurables - jamais à ses accidents ni selon l’humeur des réseaux. Les grandes nations sportives ne sont pas celles qui commettent le moins d’erreurs : ce sont celles qui changent le moins souvent de direction. La ressource la plus rare du monde Le football algérien possède les infrastructures - Sidi Moussa n’a rien à envier aux centres européens. Il possède les joueurs, une diaspora exceptionnelle, des partenaires prêts à financer - l’État, Sonatrach, la FIFA elle-même - et un public dont la fidélité, des gradins du 5-Juillet aux cafés de Marseille et de Montréal, ne s’est jamais démentie. Tous les ingrédients d’un sport fort sont là. Ce qui manque est la ressource la plus rare au monde : la patience stratégique. Car une nation qui recommence sans cesse finit par croire qu’elle avance, alors qu’elle ne fait que revenir, essoufflée, à son point de départ. L’Algérie n’a donc pas à choisir entre un homme et un autre, mais entre deux philosophies : chercher un responsable après chaque échec, ou construire un système capable de survivre à tous les entraîneurs - y compris aux meilleurs. Si Djamel Belmadi peut être l’homme de cette refondation, son retour mérite mieux qu’un débat de plateaux : il mérite un projet. Sans réforme profonde de notre culture sportive, il ne sera qu’un chapitre de plus d’une histoire dont nous connaissons déjà la fin. Le problème du football algérien n’est pas d’avoir perdu contre la Suisse. La France aussi a perdu contre la Suisse : elle en a fait un souvenir. L’Allemagne et la Belgique ont perdu bien plus qu’un match à l’Euro 2000 : elles en ont fait une méthode. Nous, jusqu’ici, nous en avons fait une habitude. Car une nation ne se juge pas au nombre de ses recommencements, mais au courage d’en achever un seul. POST-SCRIPTUM - 4 JUILLET 2026 Au moment de mettre sous presse, la rupture est consommée. Selon Echorouk, la Fédération a tranché : Vladimir Petkoviæ quittera le banc des Verts. Pour éviter un contentieux devant la FIFA, il présentera sa démission plutôt que d’être limogé - séparation à l’amiable, deux mois de salaire pour solde de tout compte sur un contrat qui courait jusqu’en 2028. Et déjà, la FAF « court contre le temps » pour lui trouver un successeur, avant même le retour de la délégation au pays. Le dixième nom en quinze ans, donc. Le même réflexe, à l’identique : on change l’homme, on garde le système. L’ironie est presque cruelle - la presse qui annonce ce départ le justifie au nom de la « stabilité », ce mot que trois décennies de recommencements ont vidé de son sens. Car on ne décrète pas la stabilité en changeant d’entraîneur : on la construit en cessant d’en changer. Le successeur de Petkoviæ héritera d’un vestiaire à recoudre et d’un public à reconquérir. Il héritera surtout d’une question à laquelle nul entraîneur ne peut répondre seul : combien de fois faudra-t-il encore recommencer avant de décider, enfin, d’achever ?