Fête de l’Achoura
Quand la générosité devient un terrain d’exploitation !
À l’approche de la fête religieuse de l’Achoura, le phénomène des faux mendiants connaît généralement une recrudescence marquée. Cette période de ferveur spirituelle est traditionnellement associée à la générosité, à la compassion et à l’accomplissement de la Zakat el-Maal (l’aumône légale), ce qui pousse de nombreux citoyens à donner plus facilement. Des réseaux organisés ou des individus isolés en profitent pour exploiter la piété et la fibre charitable des fidèles. La mendicité, une activité moins spontanée qu’il n’y paraît ! Il ne faut pas croire que c’est une activité totalement spontanée et désorganisée ; elle obéit à une structuration rodée et hiérarchisée avec des leaders, des kapos et des besogneux, avec à la clef des recettes à faire pâlir les capitaines d’industrie les plus entreprenants : de 8.000 à 10.000 dinars, voire plus, par jour et par mendiant ! Du besoin sincère à la mise en scène millimétrée : 1. Il faut déjà repérer des lieux, savoir se démarquer et apitoyer, quitte parfois à s’appuyer sur des artifices. 2. Quelques-uns peuvent simuler des handicaps ou amplifier une situation pour qu’elle apparaisse plus dure qu’elle ne l’est en réalité – ce qui ne signifie pas qu’elle soit simple. 3. D’autres vont miser sur les larmes ou même faire des petites mises en scène pour retenir l’attention. 4. Les faux mendiants sont organisés en bandes, transportés et ventilés par des réseaux mafieux ; ils agissent comme des employés structurés soumis à des quotas. Il faut savoir que la mendicité est bien plus structurée qu’elle ne peut apparaître au premier abord. Elle est même parfois exploitée par des réseaux qui vont envoyer des enfants mendier ! Mais c’est bien d’une profession ignoble dont on parle, même s’il ne faut pas oublier qu’il y a encore des nécessiteux qui s’abstiennent souvent de tendre la main et, s’ils s’y résignent, c’est en désespoir de cause. Donner ou ne pas donner : les ressorts du geste solidaire On donne, rappelait un imminent docteur en sociologie, parce que tel ou tel mendiant nous semble digne de notre don, mais nous sommes touchés de manière différente par une même situation. Par exemple, certains vont être plus généreux avec les plus âgés parce qu’ils estiment qu’ils en ont vraiment besoin alors que les plus jeunes peuvent trouver du travail. À l’inverse, d’autres préfèrent épauler ces derniers pour qu’ils s’en sortent. Les ressorts, souvent inconscients d’ailleurs, varient également d’un individu à l’autre : on donne parfois parce qu’on s’identifie ou, au contraire, une situation trop proche de la nôtre peut nous repousser. Il n’y a pas de règle précise, chacun bricole en fonction de son histoire, ses valeurs, ses émotions! Dans les grandes villes, on est quotidiennement sollicités, on ne peut pas donner à tous, chacun développe ses propres stratégies. D’une manière générale, on observe deux types de comportements vis-à-vis de la mendicité : - Ceux qui donnent presque systématiquement à une personne bien précise, - Et ceux qui ne donnent jamais. Racket social déguisé : quand l’aide devient une exigence Certains ne donnent jamais, à croire qu’ils seraient indifférents face à cette misère ? Voyant un homme encore jeune déjà arrêté une quinzaine de fois, je ne pus m’empêcher affirmait Maxime du Camp** de dire : « Mais la mendicité est donc un vice incorrigible ? »; Un employé qui passait répondit : « La mendicité est une passion ! » Personne n’est totalement indifférent, selon ce même professeur de sociologie à Sciences Po ; lorsqu’on détourne le regard ou qu’on fait semblant de ne pas voir, c’est qu’on ressent déjà de la gêne, parfois de l’agacement ! Mineurs instrumentalisés : L’urgence à protéger l’enfance a tenu à rappeler Said Sayoud, ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, qui aévoqué une « dérive sociale grave » et une « atteinte directe aux droits fondamentaux de l’enfant » ! À Alger comme ailleurs, on remarque souvent de jeunes femmes avec des nourrissons marmonnant des litanies pour faire pitié. Cet étrange duo «mère-bébé», cloné à souhait, ne trompe plus : l’enfant n’est souvent pas le sien. Face à la mendicité des mineurs, il y a urgence absolue à agir : 1. Sauvegarder ces enfants de la rue, stigmatisés avant même d’avoir une prise sur leur propre vie. 2. Demander des comptes aux parents indignes, voire les déchoir de leur tutelle. Un vide juridique à combler face aux réseaux mafieux La loi existe pourtant ! L’ordonnance n°69-51 du 17 juin 1969 interdit la mendicité et le vagabondage sous quelque forme que ce soit sur tout le territoire national. Elle prévoit une peine d’emprisonnement de 2 mois à 2 ans, portée à 5 ans en cas de récidive. Mais cette loi reste insuffisante face à la complexité du phénomène actuel. Il est urgent de légiférer sur l’exploitation organisée de la mendicité pour combler le vide juridique et frapper les véritables instigateurs. La mendicité, un segment caché de l’emploi informel ? C’est un phénomène complexe souvent analysé sous l’angle de la pauvreté, mais elle peut effectivement être abordée comme un segment caché et extrême de l’emploi informel. Voici une analyse structurée de cette perspective : - La mendicité constitue une stratégie de survie économique pour obtenir un revenu direct en espèces ; - L’activité échappe totalement au contrôle de l’État, à la fiscalité et au droit du travail. - Les personnes qui y s’adonnent gèrent leur «temps de travail» de manière autonome en fonction des flux de passants. - La mendicité dépasse l’acte individuel pour devenir une activité hautement structurée : - Les meilleurs emplacements (feux tricolores, lieux de culte, zones touristiques) font l’objet d’une attribution stricte ou de rapports de force. - Utilisation de techniques de communication ciblées (scénarisations, pancartes, sollicitation d’enfants) pour maximiser le «rendement». - Existence de véritables filières exploitant la vulnérabilité d’autrui, s’apparentant à des réseaux criminels de traite humaine. - Bien qu’elle partage des dynamiques économiques avec l’économie informelle, la mendicité s’en distingue sur des points critiques :absence de production : elle ne crée ni bien, ni service, ni valeur ajoutée pour l’économie générale; elle repose exclusivement sur la charité, le don spirituel ou la culpabilité, et non sur un échange commercial. - Contrairement à d’autres métiers informels (vendeurs ambulants, artisans), elle place l’individu en marge de la dignité sociale. Mais, tant que la mendicité restera une «option rentable», il est difficile d’imaginer : 1. Une politique nouvelle de la ville 2. Un développement touristique ou économique durable 3. Une amélioration réelle du cadre de vie urbain Il est vrai que le sillon de l’entraide s’est amenuisé malgré les efforts continus de l’Etat pour la prise en charge sociale des catégories vulnérables, dans le respect de leur dignité, illustrant ainsi le caractère social et solidaire de la politique nationale. Il est vrai aussi, qu’aujourd’hui, pour vivre, il faut s’assumer ! Le « vivre sur le dos des autres » n’est plus un modèle socialement tolérable ! Le bien commun s’est réduit, et le sens du travail et de l’effort a retrouvé sa légitimité. La rente sociale exigée du prochain s’effrite, laissant place à une nécessité de réforme profonde et de justice sociale***. Conclusion La lutte contre la mendicité ne saurait se limiter à des campagnes de répression. Elle exige une approche globale, mêlant fermeté, solidarité et justice sociale : 1. protéger les enfants instrumentalisés, 2. responsabiliser les familles, 3. combler le vide juridique, 4. restaurer la valeur du travail , La mendicité est un défi sociétal complexe qui devient un problème d’ordre public lorsqu’elle s’accompagne d’obstruction, d’agressivité ou d’exploitation (notamment de réseaux organisés). Traiter ce phénomène implique à la fois de protéger la dignité humaine et de faire respecter les règlements régissant l’espace urbain. Tels sont les axes d’une réforme indispensable pour endiguer un phénomène qui gangrène la société et menace la cohésion nationale ; il est temps de redonner à la dignité humaine la place qu’elle mérite au cœur du projet social algérien. *Ancien cadre supérieur de l’état **Écrivain polygraphe et photographe français ***Mendiants professionnels (Abdou Benabbou)