État dans le marché et marché dans l’État

État dans le marché et marché dans l’État Arezki derguini Les dichotomies qui ont fait le succès des sociétés occidentales, nature société, Éta...

État dans le marché et marché dans l’État Arezki derguini Les dichotomies qui ont fait le succès des sociétés occidentales, nature société, État marché se transforment en faiblesses. La dichotomie État et marché sur laquelle s’est construit l’État providence et la soumission des sociétés du reste du monde au marché mondial, ne semble plus pertinente. Le marché se dissocie de l’État occidental et se retourne contre lui, le marché mondial dispute la souveraineté aux sociétés occidentales[1]. Les sociétés est-asiatiques ayant opéré leur industrialisation en rejetant de telles dichotomies ont réussi une meilleure intégration au marché mondial, elles ont soustrait la domination du marché aux puissances occidentales. Elles ont retourné le marché mondial contre les États démocratiques occidentaux. L’article Institutions as Cognitive Media between strategic interactions and individual beliefs[2] de Masahiko Aoki et les ouvrages Governing the Market[3] de Robert Wade concernant Taiwan, Market in the state[4] de Yongnian Zheng et Yanjie Huang et How China Escaped the Poverty Trap[5] de Yuen Yuen Ang concernant la Chine, se combinent particulièrement bien pour illustrer la différence de conception des rapports entre État et marché dans la tradition occidentale libérale et les traditions est asiatiques. Ensemble, ils permettent de construire une théorie cohérente du marché comme institution politiquement construite, chacun insistant sur un niveau différent : Aoki sur les croyances et les coordinations, Wade sur les politiques industrielles, Ang sur l’adaptation institutionnelle, et Zheng sur la hiérarchie politique qui englobe l’ensemble du système économique. Les institutions comme médias cognitifs entre interactions stratégiques et croyances individuelles La thèse fondamentale d’Aoki peut se résumer en une phrase : les institutions ne sont pas seulement des règles ; elles sont des médias cognitifs qui permettent aux individus de coordonner leurs croyances et leurs comportements. Autrement dit, une institution ne contraint pas simplement les acteurs ; elle leur fournit un langage commun permettant d’interpréter la situation, d’anticiper les comportements d’autrui et de coordonner leurs actions. Pour Aoki une institution est une règle plus des croyances partagées. Les individus suivent la règle parce qu’ils pensent que les autres la suivront également. Le problème économique fondamental est comment des individus développent-ils des croyances communes qui rendent ces règles crédibles ? Pour Aoki, les institutions sont des artefacts sociaux, elles ne sont ni naturelles ni purement juridiques. Elles sont des objets produits historiquement. Des artefacts qui condensent l’expérience accumulée d’une société, ils servent de résumés de l’expérience collective. Les institutions évoluent lorsque les croyances collectives changent. Il ne suffit donc pas de modifier la loi. Il faut modifier les attentes, les représentations, les habitudes et les anticipations. C’est pourquoi certaines réformes échouent. Pour Aoki, les institutions fonctionnent rarement isolément, elles sont complémentaires. Modifier une seule institution peut déstabiliser l’ensemble institutionnel. Cette idée explique pourquoi il est difficile de transplanter les institutions d’un pays à un autre. Pour Aoki, une institution est un système de croyances partagées stabilisant un jeu social. Les pays possèdent des institutions différentes parce que leurs histoires produisent des équilibres cognitifs différents. Pour réformer les institutions, il faut modifier progressivement les croyances et les mécanismes de coordination. « Le processus évolutif des règles du jeu social est donc complexe et fluide. Une modification des règles sociales ne peut être simplement conçue, mise en œuvre et appliquée par des lois ni par des entrepreneurs politiques. Elle implique la pratique effective du jeu ainsi qu’un filtrage cognitif, tant individuel que social. C’est seulement par ce processus que certains indicateurs quasi publics acquièrent une importance croissante, apparaissant de plus en plus persuasifs, raisonnables et dominants, que les croyances comportementales des acteurs convergent, se recoupent et se coordonnent de manière significative. Ce n’est qu’alors que l’on peut affirmer que de nouvelles règles des jeux sociaux, ou institutions, ont émergé. »[6] Aussi Aoki permet de comprendre pourquoi : • le marché chinois fonctionne sans reposer exclusivement sur l’État de droit libéral ; • les organisations du Parti, les gouvernements locaux, les réseaux relationnels et les entreprises publiques jouent un rôle de coordination des anticipations ; • l’efficacité d’un système dépend moins de la copie de « bonnes institutions » que de la cohérence de l’ensemble institutionnel. «L’État dans le marché» L’ouvrage Governing the Market de Robert Wade est considéré, avec les travaux de Alice Amsden, Chalmers Johnson et Peter Evans, comme une réfutation des interprétations purement libérales du « miracle est-asiatique ». L’argument central est le suivant : le succès industriel de Taïwan, de la Corée du Sud et, dans une moindre mesure, du Japon, n’est pas le résultat d’un marché libre, mais d’un marché gouverné («governed market»), c’est-à-dire d’un marché dont les signaux sont constamment orientés, corrigés et disciplinés par l’État. « Mais dans l’ensemble, les pays qui ont rattrapé le club des pays industrialisés riches ont eu tendance à suivre les préceptes de Friedrich List, le théoricien allemand du rattrapage économique qui écrivait dans les années 1840 : « Afin de permettre à la liberté du commerce de s’exercer naturellement, la nation la moins avancée [lire : l’Allemagne] doit d’abord être élevée artificiellement au même niveau de développement que celui auquel la nation anglaise a été artificiellement élevée. »[7] »[8] « Gouverner le marché » décrit d’une part les politiques industrielles et d’autre part les performances de l’industrie. Mais il va au-delà des corrélations pour décrire la capacité de l’État à travers les dispositifs institutionnels et politiques régissant les interactions entre les secteurs public et privé. Il met en lumière des fonctionnaires industriels étatiques, certes motivés, mais agissants non pas comme des directeurs omniscients, mais comme des directeurs apprenants - même si le contexte dans lequel ils ont appris les a amenés à agréger les préférences des industriels plutôt que celles de leurs organisations. L’ouvrage explore également les sources de la motivation, de la puissance et de la crédibilité des politiques publiques. Il manque cependant une analyse des économies externes liées au capital humain, pourtant source majeure de rendements croissants à Taïwan et dans d’autres pays d’Asie de l’Est : une micro-analyse des capacités des entreprises et de leur gouvernance, et une méso-analyse des réseaux interentreprises d’entrées-sorties, des marchés des facteurs et des connaissances tacites. Néanmoins l’ouvrage « Governing the Market » en dit suffisamment sur les liens invisibles entre les politiques industrielles et la performance économique pour rendre plausible l’idée que ces politiques et leurs organismes de mise en œuvre ont joué un rôle trop important dans le succès de l’Asie de l’Est pour être ignorés.»[9] Je parlerai d’État dans le marché, expression que l’auteur n’utilise pas, dans le sens où le gouvernement agit à travers le marché. Le marché est donc encastré dans une stratégie nationale. L’État modifie continuellement la structure des incitations. Il gouverne les prix, les banques orientent les prêts, les industries naissantes sont protégées. Les subventions ne sont donc jamais des cadeaux. Elles créent des obligations. Les entreprises recevaient des avantages seulement si elles devenaient compétitives à l’échelle mondiale. Taïwan ne laissait pas entrer les capitaux étrangers librement. Pour gouverner le marché « l’Etat dans le marché » doit être autonome : la bureaucratie est suffisamment proche des entreprises pour comprendre leurs besoins, suffisamment indépendante pour leur imposer des contraintes. Le marché n’est pas une institution autonome opposée à l’État. Il est une institution dans une architecture institutionnelle dont les performances dépendent de la manière dont l’État organise les incitations, discipline les acteurs économiques et coordonne les investissements. Le marché dans l’État Si Governing the Market de Robert Wade explique comment un État gouverne le marché, Market in State: The Political Economy of Domination in China (2018) de Yongnian Zheng et Yanjie Huang va plus loin : il soutient que le marché chinois est incorporé dans l’État. Il ne s’agit pas d’un marché autonome régulé par l’État, mais d’un marché situé à l’intérieur d’un ordre politique dominé par l’État. De Wade qui a travaillé sur Taiwan à Zheng qui a travaillé sur la Chine, il ne me fallut qu’un petit pas pour formuler la thèse de l’État dans le marché et du marché dans l’État en reformulant l’expression de Wade gouverner le marché par l’État dans le marché. Les auteurs estiment que les sciences sociales occidentales raisonnent presque toujours selon un même schéma : le marché apparaît ; le marché produit le capitalisme ; le capitalisme limite progressivement l’État. Cette séquence qui décrit la partie stabilisée de l’expérience européenne ne permet pas de comprendre la Chine où le processus est exactement inverse : l’État crée le marché, l’État définit les règles et l’État détermine les secteurs stratégiques. L’État conserve toujours le dernier mot. Le marché est donc un instrument de gouvernement et non un principe d’organisation supérieur. L’une des contributions majeures du livre est la représentation de l’économie chinoise comme un système composé de trois niveaux. Il se compose d’un marché de base (Bottom Layer), d’une zone intermédiaire et d’un sommet. Le premier niveau c’est le monde des PME, des entrepreneurs, des marchés locaux, des familles, des réseaux commerciaux. C’est le niveau où la concurrence ressemble le plus à celle d’une économie de marché classique. Les auteurs parlent parfois de capitalisme populaire. La zone intermédiaire c’est le niveau des gouvernements locaux, des entreprises privées importantes, des banques, des investisseurs et des entreprises mixtes. Les gouvernements locaux sont eux-mêmes des acteurs économiques. Ils créent des entreprises, financent des infrastructures, attirent les investissements et organisent les zones industrielles. La concurrence ne se limite donc pas aux entreprises. Elle existe également entre territoires administratifs. C’est ici que se nouent les compromis entre les intérêts économiques et intérêts politiques. Les auteurs parlent d’une interpénétration permanente entre acteurs publics et privés. Au troisième niveau se trouvent les grandes entreprises publiques, les secteurs stratégiques, la finance nationale, l’énergie, les télécommunications, la défense et les infrastructures. Ici, la logique politique domine presque entièrement. L’efficacité économique est importante, mais elle reste subordonnée aux objectifs de sécurité nationale et de puissance. L’adaptation institutionnelle L’ouvrage How China Escaped the Poverty Trap (2016) de Yuen Yuen Ang propose une explication du décollage chinois qui rompt à la fois avec les théories libérales et avec les théories de l’État développeur. Son objectif est de répondre à une question simple, mais fondamentale : comment un pays doté d’institutions initialement faibles, d’une bureaucratie peu efficace et d’un système politique autoritaire a-t-il pu connaître l’une des transformations économiques les plus rapides de l’histoire ? La réponse est originale : la Chine ne s’est pas développée malgré des institutions imparfaites ; elle s’est développée grâce à leur transformation progressive et adaptative. C’est le contrepied de la thérapie de choc administrée à la Russie lors de sa transition de l’économie socialiste à l’économie de marché. Avec Yuen Yuen Ang, la théorie de l’État dans le marché et le marché dans l’État bénéficie d’une approche systémique et complète l’approche de Wade et de Zheng. Les institutions ne sont pas indépendantes, elles se sont différenciées en s’adaptant les unes aux autres. La Chine est sortie de la pauvreté en développant son système institutionnel de manière progressive. Le marché, la société et l’État ont évolué ensemble. Les institutions se sont développées de manière à se compléter. Le développement chinois résulte précisément d’une coévolution entre bureaucratie, marché et expérimentation locale. « On demande souvent aux auteurs de résumer leur argument en une phrase. Voici le mien : les pays pauvres et fragiles peuvent sortir du piège de la pauvreté en commençant par bâtir des marchés aux institutions fragiles et, plus fondamentalement encore, en créant des environnements qui favorisent l’improvisation entre les acteurs concernés. » « La Chine est sortie du piège de la pauvreté en instaurant un ensemble de conditions sous-jacentes favorisant une recherche adaptative et ascendante de solutions locales au sein de l’État. La Chine étant un régime autoritaire à parti unique, issu d’un développement tardif, l’État joue un rôle prépondérant dans la structuration des processus et des résultats d’adaptation. En résumé, je la nomme improvisation dirigée. Les réformateurs centraux dirigent ; les agents étatiques locaux improvisent. Le centre ne dirige pas en dictant précisément ce que les agents locaux doivent faire. Au lieu de cela, elle oriente le changement en s’attaquant aux problèmes d’adaptation précédemment évoqués : autoriser tout en délimitant les frontières de la localisation (variation), définir et récompenser clairement la réussite bureaucratique (sélection), et encourager les échanges entre régions très inégalitaires (création de niches). Dans ce cadre de paramètres définis au niveau central, les autorités locales improvisent diverses solutions à des problèmes locaux spécifiques et en constante évolution. C’est ce mélange paradoxal d’orientation descendante et d’improvisation ascendante qui jette les bases de processus de coévolution menant à un changement radical. »[10] La relative opposition de l’État et du marché Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective de Ha-Joon Chang insiste sur un point déjà présent chez les autres auteurs et particulièrement chez Robert Wade : Comment les pays aujourd’hui développés sont-ils réellement devenus riches, et pourquoi recommandent-ils désormais aux pays pauvres des politiques différentes de celles qu’ils ont eux-mêmes utilisées ? « … est-il vraiment vrai que les politiques et les institutions actuellement recommandées aux pays en développement sont celles qui ont été adoptées par les pays développés lorsqu’ils étaient eux-mêmes en développement ? Une réponse courte à cette question est qu’en vérité les pays développés n’ont pas atteint leur niveau actuel grâce aux politiques et aux institutions qu’ils recommandent aujourd’hui aux pays en développement. La plupart d’entre eux ont activement eu recours à des politiques commerciales et industrielles néfastes, telles que la protection des industries naissantes et les subventions à l’exportation - des pratiques aujourd’hui désapprouvées, voire interdites, par l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment développés (c’est-à-dire jusqu’à la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle), ils ne disposaient que de très peu des institutions jugées essentielles par les pays en développement aujourd’hui, notamment des institutions « basiques » comme les banques centrales et les sociétés à responsabilité limitée. »[11] Le titre du livre provient d’une expression de Friedrich List C’est une ruse courante et très habile que celle qui consiste, lorsqu’on a atteint le sommet de la grandeur, à se débarrasser de l’échelle qui nous a permis d’y parvenir, afin de priver les autres des moyens de faire de même. Toute nation qui, par le biais de droits de douane et de restrictions à la navigation, a porté sa puissance manufacturière et sa navigation à un tel degré de développement qu’aucune autre nation ne peut lui faire concurrence, ne peut faire preuve de plus de sagesse qu’en se débarrassant de ces échelles de grandeur, en prêchant aux autres nations les bienfaits du libre-échange et en déclarant, d’un ton repentant, qu’elle s’est jusqu’alors égarée et qu’elle a désormais, pour la première fois, découvert la vérité. »[12]L’image est simple : un homme monte grâce à une échelle ; une fois arrivé au sommet, il retire l’échelle pour empêcher les autres de le rejoindre. Pour Chang, c’est exactement ce qu’ont fait les puissances industrielles. Pendant leur propre industrialisation, elles ont largement utilisé le protectionnisme, les subventions, les banques publiques, la politique industrielle, les entreprises publiques et les restrictions aux investissements étrangers. Une fois devenues dominantes, elles ont commencé à promouvoir le libre-échange, la déréglementation et la privatisation comme des règles universelles, notamment par l’intermédiaire du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce. Les « bonnes institutions » ne sont donc pas pour lui un préalable. Ces institutions ont été construites après leur industrialisation. Yuen Yuen Ang peut prendre le relais. Chang insiste moins sur les prix que sur les capacités productives. Pour lui le développement est un apprentissage. Le développement consiste avant tout à apprendre à produire, maîtriser des technologies, former des ingénieurs et développer des organisations industrielles. Le marché, à lui seul, ne crée pas spontanément ces capacités. Il en résulte une critique de l’universalisation des politiques. Il n’existe pas de recette universelle. Les politiques efficaces dépendent du niveau de développement, de la structure productive, de l’histoire et des institutions existantes. Autrement dit : les politiques doivent être adaptées aux trajectoires historiques plutôt qu’imposées comme des normes universelles. La résonnance entre nos différents auteurs est patente. La tradition libérale et le contexte historique d’une hégémonie Wade explique comment l’État agit au sein du marché pour orienter l’investissement, l’innovation et l’apprentissage. Zheng montre qu’en Chine le marché est inséré dans un ordre politique plus vaste, où le Parti-État conserve la primauté. Ang explique comment cette articulation entre État et marché évolue par expérimentation, plutôt que selon un plan préétabli. La modernité occidentale a reposé sur une différenciation croissante entre l’État et le marché ; la modernité chinoise et est-asiatique sur leur coévolution et leur inclusion réciproque. L’État agit à l’intérieur du marché pour orienter les comportements économiques, tandis que le marché fonctionne à l’intérieur de l’État comme un dispositif de création de richesse, d’innovation et de puissance. Ha-Joon Chang montre que le capitalisme occidental ne s’est pas développé sur l’opposition du marché et de l’État, mais qu’il a abouti à une telle différenciation. Il montre que les marchés nationaux sont historiquement construits par des politiques publiques. Cette progression conduit à la conclusion théorique suivante : l’opposition entre État et marché n’est pas une loi universelle, elle ne représente pas la manière dont le capitalisme occidental s’est construit, mais celle dont il s’est stabilisé et a stabilisé sa domination sur le marché mondial. Par le développement du marché, de sa production industrielle et ses agences internationales, il domine les politiques publiques du reste du monde et se donne en exemple. Par cette opposition de l’État et du marché, il a stabilisé ses rapports de classes et construit sa domination de la compétition mondiale, il soumet les États au marché mondial qu’il domine de sa production. Ces quatre auteurs invitent au contraire à penser le marché comme une institution politique, dont la forme et le fonctionnement dépendent de l’architecture institutionnelle propre à chaque société. Les fortes traditions asiatiques du marché et de l’État n’ont pas obéi à cette loi dite universelle, elles ont soustrait leur économie à la domination occidentale. Elles opposent à ce modèle une complémentarité de l’État et du marché. Pourquoi donc la tradition libérale fait-elle passer l’opposition de l’État et du marché comme une loi universelle alors qu’elle ne l’est pas ? Parce qu’elle se propose de construire un monde conforme à l’image qu’elle donne d’elle-même, un monde qu’elle pense ainsi créer et dominer. La tradition occidentale libérale et celle orientale étatique renvoient en vérité à une même expérience historique. Elles n’en retiennent cependant pas la même chose. Elles s’opposent dans deux moments de leur expérience, les moments de leur réussite. Pour la tradition libérale, le marché s’est développé comme aux dépens du pouvoir absolu de l’État dans l’expérience historique occidentale, quand dans la compétition sociale la bourgeoisie l’a emporté sur la noblesse. Il s’est développé comme instrument de la puissance de l’État dans l’expérience orientale. Ils ne s’opposent pas dans leur processus historique de développement. Ils s’opposent dans le système institutionnel que leur développement stabilise. De la compétitivité sociale Comment se pose alors la question de la compétitivité ? Elle se pose dans la compétition mondiale dans les termes de la performance des systèmes institutionnels. Mais c’est là encore un point de vue étranger à la tradition libérale qui reste autocentrée, continuant de voir le monde à travers les dichotomies qu’elle suppose et dont l’universalité commence à être contestée. Avec la crise de son hégémonie, l’Occident revient sur le mythe du libre-échange. Les systèmes institutionnels est asiatiques s’avèrent plus performants que le système institutionnel libéral, ils réussissent une meilleure intégration au marché mondial. Cela va-t-il conduire à une remise en cause de l’opposition de l’État et du marché ? Cela est en cours, mais comme à reculons et pas dans la direction que le pense l’auteur de Buying time. La crise de l’État providence s’exprime par une croissance des dépenses sociales et une décroissance des recettes publiques. L’affaiblissement de la croissance et le vieillissement des populations sont les deux tendances sous-jacentes à la crise. Les sociétés occidentales du fait de la faiblesse de leur compétitivité ne profitent plus d’une croissance mondiale, elle-même en ralentissement. Le resserrement des contraintes marchandes déstabilise les rapports de classes et leur compromis. L’idée fondamentale du livre Buying Time: The Delayed Crisis of Democratic Capitalism de Wolgang Streek est résumée par le titre : depuis près d’un demi-siècle, les démocraties capitalistes occidentales «achètent du temps» au lieu de résoudre leurs contradictions structurelles. Chaque crise est temporairement repoussée grâce à un nouveau mécanisme. L’ouvrage montre comment, parallèlement à l’inflation, à la dette publique et à la prolifération des marchés financiers, la croissance des pays capitalistes matures a ralenti depuis les années 1970, tandis que les inégalités de répartition se sont creusées et que la dette totale a augmenté. Le capitalisme démocratique occidental doit satisfaire simultanément deux principes de légitimité. Le premier est celui du marché : rentabilité, concurrence, profit et efficacité. Le second est celui de la démocratie : égalité politique, protection sociale, redistribution et droits sociaux. Ces deux logiques peuvent coexister pendant un temps. Mais elles finissent par entrer en tension. Streeck écrit que l’État démocratique doit constamment arbitrer entre les exigences des citoyens et celles des marchés financiers. Nous retrouvons le trilemme de Dani Rodrik. Un équilibre politico-social n’est alors généralement atteint qu’au prix d’un déséquilibre économique : d’abord sous la forme d’une forte inflation, puis sous celle d’une dette publique non keynésienne (c’est-à-dire cumulative) en forte croissance, et enfin par le biais d’une extension insoutenable du crédit privé, poussée à l’extrême. Buying Time refuse cependant de s’en remettre à l’opposition entre les architectures institutionnelles occidentales et est-asiatiques. L’auteur montre que, dans les démocraties capitalistes occidentales, la tension entre logique du marché et logique démocratique devient progressivement le problème central. L’État se trouve pris entre deux sources de légitimité : les citoyens et les marchés financiers. L’auteur reste enfermé dans le triangle d’incompatibilité de Rodrik. Il ne prend pas en compte les démocraties est-asiatiques qui n’en sont pas victimes. Il ne voit pas que c’est précisément parce que les deux sphères du marché et de l’État sont conçues comme relativement autonomes que leur conflit devient si aigu. Pour venir à bout de la tension entre logique de marché et logique démocratique, il retient les deux options suivantes : défendre les institutions démocratiques et la souveraineté nationale contre l’intégration au marché mondial. Il ne voit pas que dans la défense de leur mode de vie, les sociétés occidentales se soumettent à l’option néolibérale et … au populisme de droite, parce qu’aggravant la séparation du marché et de l’État. La solution envisagée par le système libéral pour résoudre le gap entre recettes publiques et dépenses sociales est celle de transformer la politique sociale en investissement social. On assiste donc à un changement de paradigme quant à la politique sociale. La politique sociale cessant d’être vue comme un coût pour devenir un investissement social. Dans les faits, on assiste plutôt à une politique sociale se défaisant des charges sociales d’un côté et une politique sociale qui même en disposant des ressources nécessaires pour investir dans le capital humain d’un autre, ne disposera pas de l’environnement qui transformera l’investissement dans le capital humain en compétitivité sociale. Car fera défaut l’environnement institutionnel nécessaire à la transformation de l’investissement public en compétitivité. Investir dans le capital humain ne suffira pas pour surmonter la dissociation de l’État et du marché et le gap entre recettes publiques et dépenses publiques. En guise de conclusion Il me semble avoir montré avec les différents auteurs abordés que la thèse de la complémentarité de l’Etat et du marché est bien plus universelle que celle de l’opposition de l’Etat du marché relative à une expérience occidentale tronquée. Pour finir, je ne voudrais pas manquer de citer les recommandations de Robert Wade aux pays en développement qui ne peuvent plus imiter l’expérience des pays de l’Asie de l’Est. Le contexte mondial a complètement changé, les pays en développement ne bénéficieront pas des mêmes circonstances mondiales. Selon l’auteur, « les sujets abordés répondent à deux critères : ils occupent une place prépondérante dans les politiques est-asiatiques et ils impliquent une certaine distorsion des mécanismes de marché par des variations de prix ou d’opportunités d’échange. » Voici ses recommandations : 1. Mettre en œuvre des politiques nationales pour promouvoir l’investissement industriel à l’intérieur des frontières nationales et orienter davantage cet investissement vers les secteurs dont la croissance est essentielle à la croissance future de l’économie. 2. Recourir au protectionnisme pour favoriser la création d’industries compétitives à l’échelle internationale. … 3. Si la stratégie globale préconise une forte dépendance au commerce, il convient d’accorder une priorité élevée aux politiques de promotion des exportations. … 4. Accueillir les entreprises multinationales, mais les orienter vers l’exportation. … 5. Promouvoir un système financier bancaire sous contrôle gouvernemental strict. … 6. Mettre en œuvre la libéralisation du commerce et des finances progressivement, selon une séquence d’étapes précise. … 7. Créer, au sein de la bureaucratie centrale, une « agence pilote » ou un « état-major économique » dont le principal domaine d’action serait le profil industriel et commercial de l’économie et ses perspectives de croissance. … 8. Développer des institutions efficaces d’autorité politique avant la démocratisation du système. … 9. Développer des institutions corporatistes au moment même de la démocratisation du système, voire avant. … 10. Mettre en œuvre des réformes progressives, même dans les États où la politique industrielle est fragile, afin de créer un cadre institutionnel plus à même de soutenir une politique industrielle modeste. … À bon entendeur salut ! Notes 1- Voir le triangle d’incompatibilité institutionnelle de Dani Rodrik. Les États, démocratiques occidentaux faudrait-il ajouter, dans le cadre de la mondialisation seraient obligés de choisir deux des trois options suivantes : des institutions démocratiques, la souveraineté nationale, et l’intégration économique profonde. https://www.nber.org/system/files/working_papers/w9129/w9129.pdf https://fr.wikipedia.org/wiki/Triangle_d’incompatibilit%C3%A9_de_Rodrik#cite_ note-5 2- Cet article prolonge son ouvrage majeur Toward a Comparative Institutional Analysis. (2001). Traduction française : Fondements d’une analyse institutionnelle comparée, Paris, Albin Michel, novembre 2006. https://lex.juris.hokudai.ac.jp/gcoe/article/23April2010/0-Media-Fin.pdf 3- Governing the market: economic theory and the role of government in East Asian industrialization. Princeton University Press. 1990, rééd. 2003 et 2018. 4- Yongnian Zheng, Yanjie Huang. Market in State: The Political Economy of Domination in China. Cambridge University Press. 2018. 5- Yuen Yuen Ang. How China Escaped the Poverty Trap. Cornell University Press. 2016. [6] Masahiko Aoki, op. cit., p. 33 7- F. List, 1966 [1885], The National System of Political Economy, New York: Augustus Kelley (ch. 11), 131. 8- Robert Wade, op. cit.. Introduction to the 2003 Paperback Edition : creating capitalism, pp. xvi-xvii 9- Ibid. 10-Yuen Yuen Ang, op. cit., pp. 16-17. C’est moi qui met en italique. [11] Ha-Joon Chang. Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective. Anthem Press. 2002 12- F. List, The National System of Political Economy, 368. Cité par R. Wade, op.cit., p. xlv-xlvi.