Cuba ou les réformes économiques comme forme de résistance

Pour se préserver dans ce qu’elle est, et aux fins de préfigurer ce qu’elle tend à devenir, Cuba choisit d’ouvrir au marché son économie, comme une forme de rés...

Cuba ou les réformes économiques comme forme de résistance
Ce nouvel aiguillage a fait l’objet de la validation par le comité central du parti communiste cubain, que l’assemblée nationale a ensuite approuvé à main levée le jeudi 18 juin 2026. Il s’agit de 176 mesures élaborées à partir de contributions des agences gouvernementales, d’experts et d’organisations de la société civile, selon l’annonce officielle. Ce projet des transformations est intervenu pour corriger les erreurs tout en défendant le socialisme. C’est un processus de rectification des déviations et des tendances négatives, proclament ses forgeurs. Libéraliser et maintenir le contrôle de l’État sur les secteurs stratégiques comme la santé et l’éducation est son credo. Cet élan dans les réformes intervient alors que le pays subit l’asphyxie financière la plus aigue depuis 1960. Le blocus pétrolier sévère imposé par les États-Unis, particulièrement depuis l’opération ultra-rapide du 2 au 3 janvier 2026 contre le Venezuela, provoque des pénuries massives de carburant qui paralysent la dynamique économique du pays. L’électricité est distribuée par intermittence, ce qui déstabilise l’organisation et l’activité de tous les secteurs, encore plus le tourisme, l’une des principales sources de revenus de l’île. Au sein des complexes hôteliers tous les services sont perturbés et donc incertains, d’où leur désertion par la clientèle. Pour ces raisons et pour d’autres plus stratégiques, voire vitale pour le régime, une ouverture massive au marchés extérieurs apparaît comme l’ultime levier pour moderniser les infrastructures et relancer l’économie et sécuriser l’île, au lieu de subir davantage des menaces toujours plus pressantes du voisin étasunien. La nouvelle plateforme de cet aggiornamento structurel concerne plusieurs domaines de l’économie cubaine, à dominante publique jusque là, sinon timidement libéralisés. Les nouvelles décisions qui jalonneront le parcours disruptif de cette mutation, concerneront des branches de l’économie jusque là gérées selon un mode paperassier. Ainsi : Les entreprises d’état disposeront à présent d’un élargissement de leur autonomie, d’un pouvoir de décision accru en matière de production et d’activités commerciales, notamment pour la fixation des prix , la structure des salaires, les investissements et la restructuration de leurs opérations. Pour les banques le nouvel agencement envisage d’autoriser la création d’établissements financiers privés, bancaires et non bancaires, d’élargir les formes de crédit, de moderniser le système de paiement et de mettre en place un cadre juridique pour les nouvelles technologies financières. Dans le secteur agricole, le nouveau projet cubain propose, tout en maintenant le caractère étatique des terres, d’étendre les droits d’utilisation des parcelles, d’accroître l’autonomie des coopératives et d’autoriser la création d’entreprises privées de production agricole. Ces mesures devraient contribuer à améliorer la capacité de production alimentaire et à réduire la dépendance aux importations. Le secteur touristique, jusqu’à maintenant contrôlé par l’État et l’armée, va s’ouvrir aux investissements privés, nationaux ou étrangers soient-ils. En parallèle de ces profondes réformes Cuba a numérisé les formalités de l’accès à son territoire pour simplifier le flux de voyageurs. Pour revitaliser ce créneau de l’économie, le gouvernement cubain a annoncé un élargissement historique des activités autorisées pour les entreprises privées, permettant plus de souplesse pour les opérations liées à l’hébergement et à la restauration. Cette mesure soutient les petites structures comme les casas particulares -chambres chez l’habitant-, qui connaissent déjà une croissance importante. Ceci est un abstract du projet doctrinal de la première réforme structurelle depuis la prise du pouvoir par les révolutionnaires cubains de la sierra maestra, los barbudos, en 1959. Bien sûr l’histoire de consommation n’a retenu que deux d’entre les héros : Fidel Castro, son treillis, son cigare et son talent exceptionnel d’orateur. Et Ernesto Che Guevara, son béret floqué d’une étoile en métal doré de commandant, son charisme et bien sûr le portrait iconique ‘’CHE, ou Guerrillero Heroico’’ immortalisé par le photographe Alberto Díaz Gutiérrez, dit Korda, devenu universel, qui fut dupliqué et tiré à des millions d’exemplaires sur divers supports et que son auteur, ne demandera jamais des droits, par principe révolutionnaire, dira-t-il ,tant que : ‘’ je ne suis pas opposé à sa reproduction par ceux qui souhaitent propager sa mémoire et la cause de la justice sociale à travers le monde, mais je suis catégoriquement contre l’exploitation de l’image du Che pour la promotion de produits comme l’alcool, ou pour tout autre objet qui dénigre la réputation du Che’’. Il s’agit désormais de corriger les erreurs tout en défendant le socialisme. Ce processus de rectification des erreurs et des tendances négatives, souligne fermement le maintien du contrôle de l’État sur les secteurs stratégiques. Comment les cubains sont-ils arrivés à de telles mutations ? Il faut rappeler que les cubains n’ont pas choisi d’être économiquement isolés. Ce sont les Etats-Unis qui ont imposé le blocus asphyxiant à Cuba et aux cubains. El bloqueo, comme disent ces derniers, est la résultante de plusieurs facteurs auxquels les cubains sont indirectement liés, voire contraints à en subir les suites dans tout ce qu’ils sont. La révolution cubaine fut une réaction d’opposition armée au régime dictatorial de Fulgencio Batista, pour recouvrer la dignité selon l’action et les enseignements de José Marti. Le célèbre intellectuel et politique cubain, fondateur en 1892 du parti révolutionnaire cubain, prônait la lutte armée pour combattre la colonisation espagnole, toutes les autres formes d’impérialisme et de l’esclavage pour une démocratie libérale et sociale. Cependant Cuba est devenue communiste suites aux contraintes impérialistes venues de l’extérieur. La disproportionnalité dans la détérioration des relations avec les Etats-Unis détermina et conditionna le rapprochement de Cuba de l’URSS. Le soutien économique du régime soviétique écrira alors, la suite de l’histoire politique contemporaine de l’île depuis 1960. Il est tout à fait clair que l’URSS n’a pas été vaincue lors d’une guerre et que son effondrement fut acté le 26 décembre 1991, suite à une défaite militaire. Comme il est trivial que les mêmes causes engendrent les mêmes conséquences quant à la façon de manager un état et aux politiques publiques mises en place pour s’occuper du bien-être des populations. Pour résumer, quand le modèle normatif échoue, se décompose et s’effondre en Europe centrale, sa représentation située sur l’île caribéo-nord américaine le suit, lui emboite le pas, et à son tour fatalement périclite. Toutefois et malgré ces effets d’entrainement désastreux, le prestige de Cuba est demeuré quasiment intact, notamment quant à ses prises de positions sur des sujets et des questions à l’international. Au sein de l’ONU Cuba a toujours bénéficié du soutien des pays de l’Amérique latine, des pays africains et asiatique. Son attachement aux principes du non alignement, tels que la primauté de la souveraineté nationale, de l’indépendance économique et de la préservation de ses propres intérêts, lui confèrent en tout cas, de la reconnaissance. Au lendemain de la révolution au début des années 60, les Etats-Unis comprirent qu’ils perdaient là leur près carré et en riposte réactivent la doctrine Monroe née en 1823. Elle canonise l’interdiction de toutes nouvelles colonisations européennes dans tout le continent américain. Ce faisant les suiveurs du 5 em président étasunien, James Manroe géniteur de cette théorie, transformèrent cette interdiction en un impérialisme monopolistique au profit de leur unique ressort et à leurs exclusifs intérêts. Ainsi et pour l’histoire, un des avatars de cet hégémonisme a été dernièrement baptisé, la théorie Donroe, désignant ainsi la politique expansionniste du président Donald Trump, particulièrement en direction du Canada, du Groenland, et pour ce qui a trait l’affaire du Venezuela et à l’enlèvement de son président, également. Dans la même dimension d’approche, l’histoire retiendra l’affaire de la baie des cochons qui eut lieu du 17 au 19 avril 1961. Ce jour là, la CIA mis en exécution une opération militaire engageant des exilés cubains anti castristes pour envahir l’île. Le débarquement fut lamentable pour ses commanditaires et désastreux pour les envahisseurs. Résultats des combats : 200 américains et 94 cubains abattus, quand 1197 d’entre eux furent emprisonnés par les forces révolutionnaires cubaines. Offensés par cet humiliant épilogue, effet du courage des castristes, les forces US organisèrent le siège de l’île et mirent en place son espionnage. C’est lors de ses opérations d’harcèlement et de surveillance de l’île qu’ils découvriront en octobre 1962 des rampes de lancement de missiles soviétiques installées sur le sol cubain. S’engagera alors ce qui deviendra crise soviéto-étasunienne qui obligea toute la planète à retenir son souffle et à attendre le début de la troisième guerre mondiale entre deux puissances nucléaires. Le dénouement vint quand sans informer Fidel Castro, Khroutchev accepta la proposition du président Kennedy de s’abstenir d’envahir l’île si l’URSS retirait les missiles nucléaires du sol cubain. Ainsi se termina la confrontation Les premières restrictions des exportations étasuniennes vers Cuba avaient déjà commencé, le 7 février 1961. Elles furent mises en branle en application des dispositions du décret exécutif numéro 3447 signé par J F Kennedy. Elles prévoyaient l’embargo total, des sanctions et des interdictions commerciales globales. Avec le temps le blocus s’installa et il dure toujours. Il connut cependant des développements inouïs et irradiera comme une métastase. Il frappera tout qui a trait à Cuba et aux cubains. Il se propagea à des domaines insoupçonnés, inoffensifs et désarmés. Même si le stéréotype le plus courant qui dépeint Cuba concerne les pénuries, la rareté, les pannes électriques récurrentes et la débrouillardise pour faire que tout fonctionne et que le temps se déroule sans trop d’incommodités. Un blocus dérègle, désorganise, perturbe et impact tout. Cela part des simples gestes de la vie quotidienne des gens, aux grands équilibres économiques, même s’il advenait dans n’importe quel pays. Avec le temps aucune forme d’autarcie n’est ni viable, ni vivable. Mais il est frappant de noter que par opposition à cette solidité distinguée et respectable des cubains dans leur résistance ; le blocus US avait été poussé jusqu’au ridicule dans son application dans certaines situations. Il fut parfois appliqué de façon caricaturale et funambulesque mais éperdument cruelle envers des gosses. En voici la quintessence : en 2006 le jeune cubain Raysel Sosa Roja, âgé de 13 ans et souffrant d’hémophilie, participe et remporte le 15 è prix du concours international de peinture pour enfants qu’organise le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Il est alors récompensé par un appareil photographique numérique de la marque japonaise Nikon, partenaire de ce concours. Cependant la firme japonaise se rétracta et refusa de remettre le prix au jeune lauréat cubain. Quel en est les motifs ? Selon le principe des sanctions extraterritoriales du blocus qui éreinte Cuba, parce que l’appareil photographique japonais contenait des composants fabriqués aux USA, Nikon de crainte d’être accusée de violation des règles du blocus et d’en subir les conséquences commerciales s’abstint de remettre la récompense promise et propose, toute honte bue, au jeune récipiendaire une simple boite de peinture. Pourtant et malgré toutes ces restrictions, Cuba affiche un indice de développement humain, (IDH) entre 0,700 et 0,799, selon le Plan des Nations Unies pour le Développement et occupe le 85è rang sur 193 pays. Ce score place l’île, selon le même organisme onusien, dans la catégorie des pays ayant un développement humain élevé. La résilience cubaine est exceptionnelle. Cette aptitude des cubains et leurs capacités à trouver des voies alternatives pour réussir leurs politiques publiques à fin de résister et contourner les effets calamiteux du blocus étasunien sur l’île sont manifestes, tangibles en particulier dans les domaines de l’éducation et de la santé. Selon les données de la Banque Mondiale, le taux d’alphabétisation des cubains est de 99.8% et leur système de santé occupe la 39 è position à l’échèle planétaire. Il est à signaler que le système sanitaire est exportateur de compétences médicales. Des professionnels cubains de la médecine sont présents dans au moins 50 pays dans le monde y compris en Europe et en Chine. L’Algérie fut historiquement le premier pays à accueillir une délégation médicale cubaine. Ainsi au mois de mai 1963 une délégation composée de 29 médecins, de 4 chirurgiens dentistes, 14 infirmiers et 7 techniciens de la santé, dont dix femmes, arrivent à Alger et iront exercer leur art à Alger, Sétif, Biskra, Sidi Bel Abbés et Constantine. D’autres missions médicales suivront jusqu’à nos jours. Accoutumés à prendre l’avantage sur toutes les adversités, sur les raretés, les manques et les autres privations durant des générations, et comme dirait Nelson Mandela :’’ je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends’’, les cubains sauront entreprendre ces nouvelles orientations économiques en vue d’une réussite sociale et surtout pour résister à toutes les menaces. Alors quels cheminements suivront-ils pour résister en libéralisant leur économie ? Dans leur entourage et dans leur famille idéologique depuis les années 60, deux parangons se présentent à eux. Dès lors s’inspireront-ils de l’exemple soviétique de la Glasnost et de perestroïka, transparence et restructuration. Ou bien prendront-ils exemple sur le modèle chinois dit de : Gaige Kaifang, ou Réforme et Ouverture, pour ce faire ? Si les promoteurs de la libéralisation de l’économie soviétique avaient opté de commencer par des réformes politiques la Glasnost, la transparence politique, au lieu de débuter par la Perestroïka, la restructuration de leur économie. Le résultat fut un flop qui précipita l’effondrement de l’URSS. Et la combinaison des deux dispositifs, adoptée tardivement, s’était au final transformée elle-même en causes de disparition de l’ancien modèle économique, sans pour autant engendrer les effets escomptés : le bien-être des populations, entre autres. Le paradigme chinois qui a donné naissance à la notion : d’économie socialiste de marché, est lui un mode de libéralisation de l’économie qui maintient sous contrôle étroit et rigoureux du parti communiste chinois tous les centres de décision qui agencent le nouveau paradigme de développement. D’ailleurs l’artisan de ce virage dans les années 90 ; Deng Xiaoping qui dirigea la Chine de 1978 à 1989, synthétise sa doxa ainsi : ‘’ Qu’il y ait un peu plus de planification ou un peu plus de marché ne constitue pas la différence de fond entre le socialisme et le capitalisme. L’économie planifiée n’est pas le socialisme, car il y a aussi de la planification dans le capitalisme. L’économie de marché n’est pas le capitalisme, car il y a aussi des marchés dans le socialisme. La planification et le marché ne sont que des procédés économiques’’. Ceci dit les cubains auront peut-être l’avantage de s’inspirer et d’apprendre des deux modèles et même d’autres expériences. Mais ils ne renonceront certainement pas à l’essence et à l’esprit du leur. Encore que, grâce à leur résilience souvent éprouvée et également à leur organisation sociale, même rigide en général, décriée par les cubains eux-mêmes, les cubain échafauderont leur nouveau modèle économique par référence à tout ce qui fait d’être cubain depuis 1959.