La force des croyances et la transformation de l’Ordre mondial

Compétition institutionnelle, cognitive et interdépendance instrumentalisée

Le système institutionnel mondial est en crise : il n’est plus soutenu par des croyances partagées. Sous l’hégémonie occidentale, les institutions international...

Avec le déclin de cette hégémonie, une compétition institutionnelle et cognitive se développe. Les puissances émergentes s’efforcent de construire des institutions internationales plus légitimes et plus complémentaires à leurs institutions nationales. Elles cherchent à produire une connaissance commune pour former des croyances coordonnées sur le déroulement de leurs interactions stratégiques. Les sociétés qui ne disposent pas de leur propre architecture institutionnelle sans appartenir à une architecture mondiale vivent dans un désordre institutionnel. L’ordre occidental, construit sur la base de la monopolisation de la violence, résiste par la violence face à une compétition institutionnelle et cognitive qui le mine. Cette crise doit être comprise à la lumière d’une thèse fondamentale : les institutions ne sont pas de simples règles imposées par une autorité, mais des croyances partagées auto-entretenues (M. Aoki). Leur efficacité repose sur l’anticipation mutuelle des acteurs, non sur la seule contrainte. Dès lors, la compétition mondiale actuelle n’est pas seulement une lutte pour la puissance militaire ou économique ; elle est une compétition pour la définition des règles, des attentes et des croyances qui organisent les interactions stratégiques. Le soft balancing et l’institutional balancing (Paul, He, Wivel, Feng) en sont des manifestations : il s’agit moins de limiter une puissance que de transformer l’environnement institutionnel dans lequel elle s’exerce. À cela répond l’interdépendance instrumentalisée (Farrell, Newman) : les réseaux mondiaux (finance, données, chaînes d’approvisionnement) deviennent des armes, mais cette arme reste institutionnellement contingente, car les acteurs dominés peuvent apprendre, contourner et reconstruire l’architecture. La question directrice est alors la suivante : qu’est-ce qui va succéder à l’hégémonie américaine ? Une hégémonie chinoise, un équilibre des pouvoirs, ou un équilibre sans véritable équilibre ? Et comment les croyances partagées, les institutions et les interdépendances vont-elles se reconfigurer dans cette transition ? La contrainte comme règle au-dessus des autres Il est une croyance qui est devenue un postulat que l’on n’interroge plus, tant il a porté le raisonnement et la foi avec succès. C’est le suivant : il ne peut y avoir d’état de droit sans monopole de la violence qui fasse respecter le droit. Il n’y a pas d’état de droit sans État de droit. Cette croyance est le résultat d’une expérience historique conquérante : la compétition des sociétés guerrières européennes pour le monopole de la violence et de la propriété. L’appropriation par la violence fait partie de l’ADN des sociétés européennes, celle par le commerce est économique. Elle économise l’usage de la force. Avec les décolonisations cette appropriation par la violence est mise en échec, avec l’émergence des puissances non occidentales l’économie de la violence par le commerce est mise en échec. Sur la base d’une telle croyance a été construite la division de l’Europe, la colonisation du monde et sa division en États-nations. Des penseurs éminents lui ont donné ses théories. Le monde s’est construit sur la base de son postulat. Cette croyance s’est faite forte de ses conquêtes. Elle s’affaiblit aujourd’hui de ses défaites. La compétitivité sociale n’est plus occidentale et militaire. La force d’une croyance s’use et se renforce avec l’expérience qui la porte. Une croyance reste active jusqu’à ce qu’elle cesse d’être fertile, de porter la foi et le raisonnement. Quand cela arrive, il y a crise et retour sur le postulat et si sa stérilité est avérée, le raisonnement et la foi doivent se donner un nouveau postulat pour repartir à la conquête du monde. Une telle transition est souvent violente. On ne peut séparer de manière dichotomique savoir et foi, le monde ne se donne pas entièrement au savoir, le savoir doit partir d’hypothèses sur le monde. Il y a des hypothèses fertiles qui deviennent stériles. L’hypothèse selon laquelle il n’y a pas d’état de droit sans monopole de la violence est ébranlée. La puissance militaire n’est plus la puissance depuis la décolonisation, la compétition industrielle n’est plus la fille de la compétition militaire, elle est en train de devenir sa mère. La croyance selon laquelle il ne peut y avoir d’état de droit sans monopole de la violence est à la base de construction actuelle du monde. Elle a d’abord été l’hypothèse de base et la réalité concrète de la construction des sociétés européennes. Le monde a été ensuite entraîné par l’Europe dans cette construction. Les États-nations du monde se sont construits sur la base du monopole légitime de la violence. Mais trop d’Etats du monde n’ont pas pu se transformer en Etats de droit. Le monopole de la violence ne s’est pas partout transformé en monopole légitime. C’est qu’état de droit et État de droit ne furent pas distingués tout comme le monopole de la violence et la production d’états de droit. Ce sont les états de droit qui légitiment le monopole de la violence et les états de droits résultent des croyances partagées des agents et de leurs interactions, qu’ils soient publics ou privés. La compétition pour monopoliser la violence a donné lieu à des pouvoirs militaires, de la compétition desquels émergera un pouvoir industriel. Ainsi en fut-il de la compétition de ces pouvoirs européens. La compétition guerrière dont l’objectif était la monopolisation de la violence en Europe cessera entre princes européens quand ils renonceront à l’empire européen, quand se tournant vers le monde, ils admettront la division de l’Europe en États-nations, accordant aux princes le monopole légitime de la violence sur leur territoire. Leur compétition se tournera alors vers la conquête du monde. C’est de leur compétition militaire qu’émergera et se développera le pouvoir industriel. Le militaire était dans le civil, le civil a éclot dans le militaire, puis le civil s’est détaché tout en restant au service du militaire jusqu’à inverser sa position dans le militaire. La puissance industrielle décide alors de la puissance militaire. Le militaire et le civil se différencient de par l’activité industrielle, mais ils ne cessent pas d’être l’un dans l’autre. Un aspect domine l’autre, intériorise l’autre, selon les circonstances. Quand ils se dissocient, la différenciation sociale tombe en panne. Quand ils sont dissociés, ils tendent à reconstituer leur unité. Avec les révolutions industrielles, la contrainte de militaire devient militaro-industrielle. Avec les décolonisations et la domination militaire occidentale, le civil tend à se réapproprier le militaire. La compétition mondiale devient celle des compétitivités sociales, la guerre change de face[1]. La contrainte une règle parmi d’autres Mais l’état de droit suppose-t-il qu’une autorité puisse faire respecter la règle par la contrainte ? Pour M. Aoki, la contrainte est un mécanisme possible pour faire respecter une règle, mais elle n’est pas la seule, ni même la plus fondamentale. Aoki ne nie pas le rôle de la contrainte, mais il la décentre. La contrainte (étatique ou autre) est un outil qui peut aider à stabiliser ces croyances ou à en faire émerger de nouvelles, en modifiant les anticipations des acteurs. Mais une institution ne se résume pas à une menace de sanction : elle est un phénomène social cognitif complexe, où les règles, les croyances et les comportements s’entretiennent mutuellement. Concrètement, une règle fonctionne non pas parce qu’une autorité la fait respecter, mais parce que chacun croit que les autres vont s’y conformer et anticipe cette conformité dans ses propres actions. Cette croyance est le véritable ciment de l’institution. La capacité de contrainte d’une autorité peut être vue comme une règle du jeu parmi d’autres qui modifie les incitations. La loi selon Aoki peut « anticiper, faciliter ou confirmer » certaines évolutions stratégiques en modifiant l’environnement dans lequel les acteurs font leurs choix. Elle peut rendre certaines actions plus coûteuses et ainsi faire basculer l’équilibre. La contrainte peut intervenir, mais elle n’est qu’un des mécanismes de stabilisation. C’est une différence considérable avec Hobbes ou une certaine lecture wébérienne. Ordre selon des règles fixes On peut observer cette croyance chez un auteur politique, ancien ministre des affaires étrangères allemand, qui se demande dans un article récent : qui sera à la tête du prochain ordre mondial ? «… hégémonie américaine a cédé la place à une nouvelle configuration fondée sur la rivalité et la concurrence entre plusieurs grandes puissances, où il n’existe plus un ensemble de règles fixes et codifiées. Il n’y a plus que la puissance économique, technologique et militaire, ce qui implique un risque accru de conflit, voire de guerre, entre les grandes puissances nucléaires.»[2] Avec la fin de l’hégémonie américaine, l’ordre du monde ne serait plus soumis à des règles. Le monde sans hégémon serait anarchique. Cela est fidèle à la séparation dichotomique de l’État et de la société et à la construction par le haut de la société qu’elle implique. Le droit y suppose qu’une autorité puisse faire respecter la règle par la contrainte et l’État de droit suppose que cette contrainte soit monopolisée par l’État et que lui-même soit soumis au droit. De ce point de vue, dans l’ordre national, les démocraties soumettent au droit le pouvoir souverain, en Chine ou en Iran, le pouvoir du parti communiste ou des gardiens de la révolution est absolu, sur le plan mondial, le système international moderne repose sur une situation exactement inverse de celle de l’État national, sans État de droit, sans monopole de la violence, règne une concurrence des puissances, l’anarchie, jusqu’à s’établisse une hégémonie pour imposer des règles. Le monde aurait besoin comme dans l’Etat-nation d’un monopole de la violence pour faire respecter ses règles. Mais le monde respectera-t-il ces règles ? De ce côté de la question, le ministre augure du pire : la guerre. On retrouve l’opposition entre démocraties, dictatures, théocraties et régimes autoritaires, soit un monde soumis au droit, un autre à l’absolutisme. Pour l’ex-ministre allemand, le régime communiste croirait lui en des lois de l’histoire et non en des lois divines : la Chine « devra éviter de se bercer de l’illusion que l’histoire se déroule selon des lois que le PCC comprend. » C’est là une projection occidentale sur la Chine. La Chine ne croit pas que le monde, la matière, la vie ou l’histoire soient soumis à des lois, que Dieu s’étant retiré du monde, lui aurait donné des lois et aux humains le pouvoir de les connaître, de se les approprier. Il n’y a que des régularités toujours soumises au changement. La seule permanence disent les Chinois c’est le changement. Il est quand même bizarre que l’auteur allemand ne mentionne pas l’équilibre des pouvoirs, le mécanisme sur lequel l’Europe s’est organisée. Dans ce cas de figure, pour qu’il n’y ait pas d’hégémon, les États se regroupent naturellement en alliances pour contrebalancer celui qui devient trop puissant. C’est le principe des contrepoids : si un État tente d’envahir ses voisins, les autres États se coalisent pour rétablir l’équilibre, car ils ont intérêt à préserver leur propre survie. Exemple historique : le Congrès de Vienne (1815) a instauré un équilibre entre la Russie, la Prusse, l’Autriche, la France et le Royaume-Uni, qui a maintenu une paix relative en Europe pendant près d’un siècle (jusqu’en 1914), sans aucun hégémon. Il est vrai que cet équilibre a cédé la place à l’hégémonie anglaise puis américaine. Hégémonie occidentale sur le monde, que l’Occident a du mal à considérer comme un épisode historique. Le monde doit-il persister dans cette trajectoire de la lutte pour l’hégémonie ou n’est-ce là qu’une voie possible pour l’humanité, celle qu’a choisie l’Occident ? Il y a en Chine une pensée processuelle absente chez les Occidentaux. Un équilibre des pouvoirs entre puissances peut succéder à une hégémonie, une hégémonie peut succéder à une autre, et une dernière possibilité, ni hégémonie ni équilibre des pouvoirs au sens westphalien. La bonne question en ce qui concerne l’ordre mondial est de savoir qu’est-ce qui va succéder à l’hégémonie américaine : une hégémonie chinoise, un équilibre des pouvoirs ou un équilibre sans véritable équilibre. Et la bonne réponse devra tenir compte du sens dans lequel travailleront les différentes puissances. Un équilibre sans véritable équilibre peut être le résultat de stratégies non congruentes. Et peut-être que l’on retrouve dans un de ces cas, entre l’équilibre des puissances et l’hégémon, l’un des thèmes de l’auteur : la quête de primauté dans l’équilibre des pouvoirs. La Chine et les États-Unis n’adopteraient pas de stratégie hégémonique, mais une stratégie de primauté dans un système équilibré. Cela permettrait probablement de déchiffrer le comportement actuel des deux grandes puissances, les USA renonçant à l’hégémonie et la Chine et les USA ne se battant plus que pour la primauté dans l’équilibre des pouvoirs. Mais cela pourrait-il dégager un réel et durable équilibre mondial en préservant la compétition entre puissances ? Cette compétition pour le primat ne pourrait-elle pas s’avérer un moyen pour l’un de reculer, de renoncer à l’hégémonie, et pour l’autre d’avancer vers l’hégémonie ? Ou sinon la recherche par l’ensemble des puissances d’un équilibre des pouvoirs pourrait empêcher le primat d’une puissance de se transformer en hégémonie ? Il est probable que dans l’esprit de notre auteur, la fin de l’hégémonie occidentale qu’il faut accepter, ne doit pas faire renoncer à l’Occident la primauté dans l’équilibre des pouvoirs. Dans la perspective d’une primauté dans un équilibre des pouvoirs, on peut supposer que dans la compétition mondiale cette stratégie se dispute déjà sur des plans régionaux. Pour l’heure, la lutte pour le primat s’engagerait à des échelles régionales, pouvant donner lieu à des blocs et des ébauches de reconfigurations régionales. Soft balancing et changement institutionnel L’article de 2025 de Paul, He et Wivel[3] définit explicitement le soft balancing comme une « diplomatic and institutional delegitimation » d’une puissance menaçante. Par des institutions, des coalitions, des règles internationales, les États pourraient limiter la puissance de la puissance à prétention hégémonique. Avec le concept d’institution comme cognitive media qui établit un lien entre interactions stratégiques des agents et croyances individuelles, on peut reformuler le soft balancing de la manière suivante : le soft balancing ne consiste pas seulement à empêcher une grande puissance d’agir ; il consiste à modifier l’environnement institutionnel dans lequel sa puissance est interprétée, acceptée et exercée. Pour M. Aoki, une institution n’est acceptée, auto-appliquée, que si les acteurs partagent des croyances qui rendent leurs interactions prévisibles. Ici, les acteurs ne sont pas seulement les États. La construction du milieu institutionnel est simultanément construction par le haut, par l’État, et par le bas, par la société, et non simple construction législative. Les acteurs doivent partager des croyances et des attentes communes. La question « comment les États peuvent institutionnellement limiter une puissance qui menace d’être hégémonique ? » devient « comment les acteurs peuvent transformer le jeu dans lequel la puissance s’exerce ? », ou autrement dit, « quel environnement institutionnel les acteurs construisent-ils pour rendre leurs interactions prévisibles et modifier leurs attentes réciproques ? » Avec Aoki on pourrait reformuler le soft balancing de Paul-He qui consiste à identifier le soft balancing à une limitation de la puissance sans recourir à la force militaire en ajoutant que le soft balancing consiste à transformer les institutions dans lesquelles la puissance s’exerce afin de modifier les interactions stratégiques, les attentes et les croyances des acteurs. Tel serait l’objectif d’une construction par le haut des institutions : donner un cadre à la transformation des croyances et des interactions stratégiques des acteurs individuels. Objectif sans lequel les institutions resteraient des structures vides. La compétition institutionnelle conduirait à une transformation progressive de l’environnement cognitif et institutionnel de la puissance qui aboutirait à un nouvel ordre. C’est précisément ce que suggère la nouvelle littérature de Kai He sur l’institutional balancing : la compétition institutionnelle sino-américaine peut produire non seulement du conflit, mais aussi des effets de stabilisation et une transformation de l’ordre. L’article de 2025 parle à cet égard d’« institutional peace ». Et c’est ici qu’Aoki apporte quelque chose que la théorie du soft balancing possède moins clairement : l’équilibre n’est plus seulement un rapport entre puissances ; il devient un processus de transformation des règles, des attentes et des représentations qui organisent leurs interactions. On peut dire par conséquent que M. Aoki permet de déplacer le problème du soft balancing de la simple limitation de la puissance vers la transformation de l’espace institutionnel dans lequel la puissance se constitue. L’acteur n’équilibre pas seulement une puissance ; il cherche à modifier les institutions par lesquelles se définissent les règles, les attentes et les croyances selon lesquelles les puissances interagissent. Dans des travaux récents, Kai He avec Huiyun Feng[4], parle désormais d’institutional peace. La compétition institutionnelle peut produire de nouvelles institutions et de nouveaux biens publics. Leur article de 2025 analyse ainsi simultanément le domaine sécuritaire, économique et politique. On peut dire alors avec Aoki que les interactions stratégiques des acteurs produisent des institutions qui, à leur tour, transforment les conditions des interactions futures. Une compétition institutionnelle peut finalement transformer l’ordre sans qu’aucune des deux puissances ne l’ait entièrement voulu. On pourrait avancer l’hypothèse suivante : le soft balancing n’est pas seulement une stratégie des États faibles ou moyens contre une puissance dominante. Il constitue un mécanisme de transformation institutionnelle de l’ordre international. M. Aoki fournit le mécanisme théorique permettant de l’expliquer : une institution transforme les interactions stratégiques si elle réussit à transformer les croyances et les attentes qui rendent ces interactions possibles. Cela permet alors de comprendre le paradoxe de Kai He et Feng : la compétition sino-américaine peut contribuer à produire un ordre moins hégémonique sans nécessairement conduire à la guerre. Leur thèse récente sur les « externalités positives » de l’institutional balancing va exactement dans cette direction. Mais l’institutional balancing peut aussi produire des « externalités négatives ». La formation d’un ordre à partir des interactions. Selon M. Aoki les institutions émergent des interactions récurrentes et contribuent ensuite à stabiliser ces interactions. Si les États disposent seulement de plusieurs centres de puissance, mais continuent à penser leur intérêt à partir du même cadre institutionnel, l’ordre n’a pas fondamentalement changé. En revanche, si plusieurs cadres institutionnels deviennent légitimes, alors le principe même de l’ordre est en transformation. Sans transformer abusivement la sociologie chinoise en théorie des relations internationales, on peut faire une hypothèse comparative : le monde chinois peut être pensé moins comme un ensemble d’unités homogènes placées côte à côte que comme un ensemble de relations hiérarchisées et concentriques. Cela donne une autre manière de penser l’ordre international. Et cela rejoint une intuition fondamentale d’Aoki : les positions des acteurs ne sont pas entièrement déterminées avant les interactions ; elles se définissent aussi à travers des arrangements institutionnels récurrents. Nous obtenons alors une conception relationnelle de la puissance. Dans la conception réaliste : la puissance est une propriété de l’État. Dans une conception institutionnelle : la puissance dépend aussi des institutions dont dispose l’État. Dans une conception relationnelle inspirée d’Aoki : la puissance est une capacité à structurer les relations et les attentes des autres acteurs. La question « la Chine devient-elle plus puissante que les États-Unis ? » devient : « La Chine acquiert-elle une capacité croissante à structurer les relations dans lesquelles les autres États poursuivent leurs intérêts ? » On pourrait définir la domination non plus seulement comme la capacité d’imposer sa volonté, mais comme la capacité de définir le cadre dans lequel les autres définissent eux-mêmes leurs intérêts. On ne serait donc pas devant une simple compétition USA versus Chine, mais devant une compétition à trois dimensions : compétition militaire : qui possède les capacités ? Compétition institutionnelle : qui construit les règles et les organisations ? Compétition cognitive : qui contribue à définir ce qui apparaît comme normal, légitime et possible ? La troisième dimension peut modifier les deux premières dans certaines conditions objectives. Aoki permet de construire une théorie du mécanisme par lequel le soft balancing peut devenir une transformation de l’ordre. Et cette transformation peut être représentée ainsi : soft balancing ’! institutional balancing ’! institutional competition ’! institutional diversification ’! modification des attentes et des croyances ’! transformation des interdépendances ’! transformation des rapports de puissance ’! transformation de l’ordre mondial. Le point décisif du raisonnement est la flèche centrale : institution ’! cognition ’! interaction. C’est elle qui permet de passer de Kai-He à Aoki. La Chine pourrait devenir beaucoup plus puissante sans devenir l’hégémon. Les États-Unis pourraient rester la première puissance militaire et financière tout en perdant progressivement leur monopole institutionnel. Et les puissances intermédiaires pourraient précisément être les acteurs qui rendent possible cette transformation en arbitrant entre plusieurs architectures. Cela nous ramène à notre question antérieure : l’avenir n’est peut-être pas une hégémonie chinoise ou un simple équilibre des puissances, mais une compétition organisée entre plusieurs architectures institutionnelles. La question vraiment décisive devient alors : ces trois dimensions — Aoki, Kai He et la pensée chinoise — convergent-elles vers un même modèle d’ordre, ou bien Aoki permet-il au contraire de montrer que la Chine, en utilisant les institutions de façon relationnelle, est en train de produire quelque chose que le vocabulaire occidental de « puissance », « souveraineté » et « équilibre » décrit mal ? Alignement, non-alignement et multi-alignement Une économie nationale se loge, est logée dans une économie mondiale, les institutions complémentaires d’une économie nationale se logent dans des institutions mondiales qu’elles voudraient complémentaires et inversement, les institutions mondiales voudraient se donner des institutions nationales complémentaires. Telle pourrait être résumée la compétition institutionnelle mondiale. Si l’avenir est une compétition organisée entre plusieurs architectures institutionnelles qui construisent les règles et les organisations et qui contribuent à définir ce qui apparait comme normal, légitime et possible, une société ne pourra être régulée qu’en participant à l’une de ces architectures. Que peut-on dire alors du non-alignement et du multi-alignement ? Une société peut refuser un alignement politique tout en étant profondément insérée dans certaines architectures économiques, technologiques ou financières. C’est pourquoi le non-alignement contemporain tendrait à devenir moins un « dehors » qu’une gestion stratégique de ses appartenances. Ne pas s’aligner n’empêche donc pas d’être institutionnellement situé. Le concept de multi-alignement signifierait participer simultanément à plusieurs architectures institutionnelles sans laisser l’une d’elles déterminer entièrement les règles auxquelles on est soumis. Mais le multi-alignement n’est possible que si la société possède suffisamment de capacités propres pour arbitrer entre les architectures. Autrement dit : le multi-alignement est une stratégie d’autonomie ; mais l’autonomie elle-même est une capacité institutionnelle. Dans un monde de compétition entre architectures institutionnelles, l’autonomie ne consiste plus à participer à aucune architecture ; elle consiste à pouvoir participer à plusieurs architectures sans être capturé par aucune. Et la capacité décisive d’une société serait alors sa capacité architecturale propre : être capable non seulement d’adopter des institutions, mais de construire ses propres règles, organisations et catégories de perception, afin de négocier avec les architectures extérieures. De ce point de vue, arbitrer entre plusieurs architectures, peu de sociétés seraient en mesure d’être autonomes. Et le multi-alignement pourrait s’avérer seulement probable pour de rares sociétés au marché suffisamment ample : l’Inde et l’Union européenne. Pour la majorité des sociétés, il faudrait peut-être envisager l’autonomie non pas par rapport à plusieurs architectures, mais d’abord par rapport à l’une d’entre elles. Être autonome reviendrait alors à progresser dans cette architecture en étant en mesure de participer de manière active à cette architecture pour s’autonomiser. Participer de manière active signifie engager un fonds propre. La Chine a participé à l’architecture institutionnelle soviétique puis occidentale et c’est de ces participations qu’elle en est venue à construire une architecture concurrente en interne puis en externe. Sa compétitivité et son expérience historique lui ont permis d’intérioriser l’architecture soviétique puis occidentale et de dégager une architecture alternative pour progresser davantage quand celle occidentale devenait étroite. Elle a imité, obéit aux règles internationales, mais sans renoncer à ses normes. Elle a ainsi pu utiliser les règles internationales et à partir de ses normes innover institutionnellement. Par conséquent, la règle pour toute société, que cela soit en matière industrielle ou institutionnelle, si elle veut progresser et ne pas tomber dans une trappe, l’imitation doit être aussi innovation ; de ses croyances partagées, elle doit produire ses institutions. Imiter pour bifurquer, produire sa propre architecture institutionnelle pour trouver sa propre voie de progression. L’interdépendance instrumentalisée Dans la thèse centrale du livre d’Henry Farrell, Abraham Newman Underground Empire How America Weaponized the World Economy soutient que le fondement de l’hégémonie américaine ne repose pas uniquement sur la puissance militaire ou diplomatique, mais sur le contrôle de nœuds d’infrastructure critiques, dans la finance, les données et les chaînes d’approvisionnement mondiales. En contrôlant ces « points d’étranglement » cachés, les États-Unis ont bâti un « empire souterrain » capable de contraindre d’autres nations — qu’il s’agisse d’adversaires ou d’alliés. Les États exerçant une autorité politique sur des nœuds économiques centraux « peuvent transformer les réseaux en armes pour recueillir des informations ou bloquer les flux économiques et informationnels, identifier et exploiter des vulnérabilités, imposer des changements de politique et dissuader des actions indésirables ».[5] Le fondement de l’empire est l’« infrastructure », non les armées : « L’économie mondiale reposait sur un système préexistant de tunnels et de conduits que les États-Unis pouvaient investir et adapter, presque aussi aisément que s’ils avaient été conçus sur mesure par un ingénieur militaire à cette fin. »[6] « Comme ce fut le cas à d’autres époques historiques, les bâtisseurs de réseaux étaient des entreprises et des consortiums commerciaux, en quête de profit et d’efficacité plutôt que de conquête territoriale. »[7] « … les États-Unis ont transformé les réseaux souterrains qui reliaient l’économie mondiale en un empire occulte, leur permettant d’écouter les conversations de la planète et d’isoler leurs ennemis de l’économie mondiale. … Telle une araignée au cœur d’une toile planétaire, ils pouvaient déceler les infimes vibrations des échanges entre amis et ennemis, à des milliers de kilomètres de distance. Et lorsqu’ils le jugeaient nécessaire, ils pouvaient enserrer l’économie d’un adversaire dans des fils étouffants, plus résistants que l’acier. »[8] Les auteurs soutiennent que la puissance américaine est intégrée dans les câbles de fibre optique, les systèmes de paiement et les centres de données. Parce que la mondialisation a concentré ces réseaux entre les mains de quelques entreprises américaines (comme AT&T, Citibank) et sous juridiction américaine, le gouvernement américain a naturellement acquis le contrôle des « interrupteurs principaux » de l’économie mondiale. Du contre-terrorisme à l’arme géoéconomique : ce système a été pleinement instrumentalisé après le 11 septembre. Les capacités initialement conçues pour la surveillance et l’interception antiterroristes ont été transformées en outils courants de sanctions, de coupure des canaux financiers (comme SWIFT) et de blocus technologiques (comme la répression contre Huawei). Les auteurs avertissent que plus les États-Unis utilisent cette « coercition en réseau » comme outil de premier recours (même contre leurs alliés), plus d’autres pays (Chine, Russie, même Europe) sont motivés à construire des alternatives (comme INSTEX, les monnaies numériques) pour contourner les pipelines contrôlés par les Américains. « Que se passera-t-il si d’autres acteurs tentent de bâtir et d’étendre leurs propres empires souterrains ?»[9] « Il est crucial de comprendre que les réponses à ce type de pression ne s’inscrivent pas nécessairement dans le même espace que l’interdépendance instrumentalisée ; elles peuvent au contraire se manifester de diverses manières dans le monde physique. Lorsque les États-Unis, par exemple, vont trop loin dans l’instrumentalisation de l’interdépendance contre l’Iran, ce dernier réagit en faisant physiquement exploser de véritables pétroliers. Ce facteur doit être pris en compte : face à une pression exercée dans un domaine donné, sur quels autres terrains les États pourraient-ils riposter ? »[10] « Bien que Farrell et Newman se concentrent sur les États-Unis, leurs travaux soulèvent une question majeure : dans quelle mesure les États révisionnistes — ceux qui cherchent, en tout ou en partie, à remettre en cause le statu quo — peuvent-ils eux aussi instrumentaliser l’interdépendance ? Des États comme la Russie et la Chine peuvent-ils également exploiter leur position au sein des réseaux mondiaux pour contester la domination américaine et viser des changements significatifs ? »[11] « Amrita Narlikar soutient pour sa part que cette intensification de la compétition de puissance entre les grandes nations offrira aux puissances apparemment plus faibles l’opportunité d’exploiter leur propre position au sein des réseaux pour exercer une influence. »[12] « … des pays ne disposant pas d’une puissance fondée sur les réseaux peuvent néanmoins, dans des conditions particulières, créer de nouveaux points de passage critiques ou s’emparer de ceux qui existent déjà, et ainsi mettre l’interdépendance mondiale (WI) au service de leurs propres objectifs. »[13] Une lecture aokienne de l’interdépendance instrumentalisée On peut dire que le changement institutionnel apparait quand les institutions cessent d’être complémentaires, au plan mondial, quand les institutions internationales cessent d’être complémentaires aux institutions occidentales, quand les agents non occidentaux peuvent ne plus partager les croyances occidentales, après que les rapports de force aient changé et qu’ils se soient engagés dans une compétition institutionnelle et cognitive avec l’Occident. Aoki insiste sur le fait que les institutions sont des croyances partagées auto-entretenues, et qu’un changement institutionnel survient quand ces croyances se déplacent. Mais le déplacement n’est pas nécessairement une création de croyance, c’est souvent une explicitation de ce qui était déjà cru sans être avoué. La croyance implicite était : « les réseaux sont neutres en apparence, mais chacun sait qu’ils peuvent être instrumentalisés ». La croyance explicite devient : « les réseaux sont des instruments, et nous agissons en conséquence ouvertement ». Chez Aoki, la complémentarité institutionnelle est ce qui stabilise un équilibre : les institutions se renforcent mutuellement, et c’est pourquoi elles persistent. Le changement survient quand cette complémentarité se brise, quand les institutions cessent de se renforcer et commencent à se contrarier. Appliqué au plan mondial : les institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC, SWIFT, régime des câbles, normes techniques) étaient complémentaires aux institutions occidentales (gouvernance d’entreprise, marchés financiers, régulation, droit de la propriété intellectuelle). Cette complémentarité n’était pas symétrique : elle fonctionnait au bénéfice de l’Occident, mais elle était présentée comme universelle. Les agents non occidentaux partageaient les croyances occidentales non parce qu’ils y croyaient intrinsèquement, mais parce que la complémentarité des institutions mondiales et occidentales rendait le coût de la non-conformité trop élevé. Quand les rapports de force changent — montée en puissance de la Chine, de la Russie, de l’Inde, diversification des chaînes de valeur, capacités technologiques alternatives — les agents non occidentaux peuvent cesser de partager ces croyances sans subir de coût prohibitif. C’est alors que la compétition institutionnelle et cognitive avec l’Occident devient possible : non pas une compétition entre deux blocs séparés, mais une contestation de la complémentarité qui structurait l’ordre mondial. Le changement institutionnel mondial est un déplacement de la complémentarité : les institutions internationales cessent d’être complémentaires aux institutions occidentales pour devenir complémentaires à d’autres arrangements, ou pour devenir incomplémentaires à toutes — c’est-à-dire contestées, non stabilisées, objets de compétition. La compétition institutionnelle et cognitive est une lutte pour redéfinir quelles institutions sont complémentaires à quelles autres, et donc quel équilibre de croyances partagées structurera le jeu mondial. L’Occident défend la complémentarité existante ; les agents non occidentaux cherchent à établir une nouvelle complémentarité qui ne passe plus par les institutions occidentales comme point nodal. Entre les deux, il y a une indétermination, un espace où les croyances partagées sont en cours de reconfiguration et où personne ne sait encore quel équilibre émergera. On pourrait donc reformuler Farrell-Newman de la manière suivante : l’interdépendance devient une source de puissance lorsqu’elle est organisée par une architecture institutionnelle asymétrique ; elle devient une arme lorsque l’acteur qui occupe une position centrale transforme cette asymétrie en capacité de contrainte ; mais cette arme demeure institutionnellement contingente, car les acteurs dominés peuvent apprendre, contourner et reconstruire l’architecture elle-même. La véritable compétition internationale n’est donc pas seulement une compétition pour les ressources ou pour les points d’étranglement ; c’est une compétition pour la définition des interdépendances elles-mêmes. Conclusion Le monde est soumis à une compétition militaire, institutionnelle et cognitive. L’imitation institutionnelle suppose l’insertion dans une architecture institutionnelle particulière. L’innovation institutionnelle suppose un changement dans les croyances partagées et une stabilisation des nouvelles interactions stratégiques. Les sociétés qui n’ont pas leurs propres hypothèses sur le monde ne peuvent que se soumettre aux architectures institutionnelles mondiales existantes. Celles qui partagent des croyances autres que celles qui soutiennent les architectures mondiales doivent pouvoir produire et autonomiser leur propre architecture en utilisant celles existantes. En ne faisant pas partie des chaînes de valeur mondiales (CVM), celles qui ne peuvent y participer peuvent subir une intégration à ces CVM de manière violente. Parce que des chaînes de valeur concurrentes se disputeront leurs ressources. La question décisive reste ouverte : l’avenir sera-t-il une hégémonie chinoise, un équilibre des puissances, ou une compétition organisée entre plusieurs architectures institutionnelles ? La réponse dépendra de la capacité des sociétés à produire leurs propres croyances partagées et à construire des architectures institutionnelles autonomes — non pas en dehors des architectures existantes, mais à partir d’elles. Comme le suggère Aoki, l’équilibre n’est plus seulement un rapport entre puissances ; il devient un processus de transformation des règles, des attentes et des représentations qui organisent leurs interactions. La compétition institutionnelle peut produire de nouvelles institutions et de nouveaux biens publics — un institutional peace —, mais elle peut aussi produire des externalités négatives. Tout dépendra des croyances partagées qui émergeront et des architectures que les acteurs construiront pour les stabiliser. Dans un système de CVM fragmentées et instrumentalisées (weaponized interdependence), le destin d’un territoire dépend moins de ce qu’il possède que de où il se situe dans les réseaux de production mondiaux et de la manière dont les grandes puissances instrumentalisent cette position. Notes [1] La guerre hors limites. La guerre et réflexion sur l’art de la guerre à l’époque de la mondialisation de Qiao Liang, Quian Liang, et al.. 1999 [2] Le Quotidien d’Oran & Project Syndicat du 2 août 2026. [3] Soft balancing in the regions: causes, characteristics and consequences. International Affairs. 2025 [4] The Upside of US-Chinese Strategic Competition Institutional Balancing and Order Transition in the Asia Pacific. Cambridge University Press. 2025 [5] Henry Farrell and Abraham L. Newman, «Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion,» International Security 44 (Summer 2019), p. 45 [6] Henry Farrell, Abraham Newman. Underground Empire How America Weaponized the World Economy. Introduction: All Roads Lead to Rome. (p. 14) [7] Ibid. (p. 12) [8] Ibid. (p. 15) [9] Ibid. (p. 11) [10] Henry Farrell and Abraham Newman: Weaponized Interdependence. 2021. https://uc.web.ox.ac.uk/article/henry-farrel-and-abraham-newman-weaponized-interdependence [11] Stacie E. Goddard. The Road to Revisionism. How Interdependence Gives Revisionists Weapons for Change. In The uses and abuses of weaponized Interdependence. Brookings Institution Press. 2021. (p. 81) [12] Ibid. (p. 82) [13] Amrita Narlikar. Must the Weak Suffer What They Must? In The uses and abuses of weaponized Interdependence. (p. 279)