Sur la dualité linguistique en Algérie
Cinquième partie: Où la question linguistique rejoint la question sociale
Nous avons vu, dans les précédents articles, que la dualité économique et sociale dans la société était toujours le résultat du colonialisme ou de la domination...
La dualité linguistique en est le prolongement. Dans l’enseignement supérieur, elle a abouti à l’existence de deux universités, l’une en arabe dans les sciences sociales et humaines, et l’autre en français dans les sciences et la technologie. Cette dualité est souvent habillée de considérations techniques alors qu’elle obéit à des considérations sociales et qu’ellea des conséquences sociales Le cas de la médecine estsignificatif de cette interférence entre facteurs linguistiques et sociaux. A l’indépendance, il y avait une poignée de médecins algériens dont beaucoup venaient de l’ALN. Il y avait notamment la grande figure du Dr Mohamed Seghir Nekkache, organisateur des services de santé de l’ALN puis premier ministre de la santé de l’Algérie indépendante. Une génération en or. Rarement un corps professionnel n’a été aussi patriote .On leur doit l’une des plus grandes réalisations de l’Algérie, la médecine algérienne, la formation de dizaines de milliers de praticiens, et la construction, à partir pratiquement de rien, d’un système médical relativement performant. Ce fut un effort titanesque obtenu grâce avant tout à leur nationalisme. Aujourd’hui le pays est fier de la médecine algérienne même si on sait tous les problèmes que connait encore le secteur de la santé. Le corps médical originel, historique, fondateur, était totalement francophone. Il s’est donc reproduit. Il sublimait la langue française dans l’enseignement en médecine jusqu’à trouver la formation en français quasi naturelle et celle, en une toute autre langue, proprement impensable. Il a pu d’autant mieux s’opposer à l’introduction de l’arabe qu’il occupe, socialement, comme c’est souvent partout le cas dans le monde, une position de leadership aussi bien dans le corps universitaire que dans la société. Il a notammentl’oreille des décideurs comme les grands médecins avaient naguère l’oreille des princes. Et dire que c’est en arabequ’Ibn Sina a réellement fondé la médecine, écrit la première encyclopédie médicale et que pendant cinq siècles la médecine a été enseignée et diffusée en arabe dans le monde. Tout cela laisse songeur. Tout cela explique peut- être aussi que dans ce parcours de la médecine algérienne, il y a aussi le revers de la médaille. La migration des jeunes médecins est considérablevers la France, le facteur linguistique jouant le rôle de catalyseur, ce qui annule en partie les efforts investis. Une médecine universitaire dépendante ? Les liens étroits entre les médecines universitaires algérienne et française se traduisent dans une intense formation post-graduée en France qui est une autre cause d’hémorragie. La médecine algérienne reste encore très sensible aux tendances souvent retardataires, de la médecine française par rapport à un monde où l’information médicale circule en anglais. Elle reste de même sensible aux conflits et aux polémiques qui secouent le milieu médical français. La crise sanitaire du Corona l’a révélé, avec l’écho outre mesure qu’ont eu en Algérie les thèses du très controversé professeur Raoult sur l’approche de l’épidémie et le traitement de la maladie (1) La documentation de la médecine algérienne est monolingue, pour l’essentiel en français, ce qui bouche singulièrement les horizons et la diversité des sources et des connaissances. Il est intéressant de noter à ce sujet que le principal argument technique avancé contre l’usage de l’arabe est l’absence d’ouvrages traduits, et que, déplorent les partisans du français, «l’Algérie traduit moins que les plus petits pays d’Europe, comme par exemple la Grèce, le Portugal» etc.. Or la cause est évidente: l’usage du français rend inutile la traduction vers le français. C’est la France qui se charge pour elle (et donc par retombée pour l’Algériefrancophone) de traduire. Les autres pays ont une puissance de traduction précisément parce qu’ils utilisent leur langue nationale dans l’enseignement universitaire, dans tous les domaines. Cela montre qu’on marche sur la tête dès qu’il s’agir de la question linguistique. Deux autres exemples: tous les modes d’emploi des médicaments en Algérie sont aussi en arabe, ce qui prouve bien que la langue arabe s’adapte parfaitement à la terminologie médicale. L’Allemagne a bénéficié de la migration de milliers de médecins syriens, pourtant formés en arabe etc. etc. Il serait d’ailleurs encore plus intéressant de voir ce que vont devenir tous ces «arguments techniques» opposés à l’usage de l’arabe, dont l’argument de la traduction, quand l’IA va faire de celle-ci une simple opération pratique qui dure quelques secondes. Le discours idéologique francophone sur lalangue minimise l’importance de celle-ci dès lors qu’il s’agit de l’arabe, et présente la langue comme un simple outil de communication, «l’essentielétant, argumente-t-on souvent, de se comprendre et de parler dans la langue qu’on maitrise». Mais dès qu’il s’agit du français, il est paré, en lui-même, de tous les pouvoirs: «accès à laconnaissance, efficacité, modernité, ouverture, tolérance, transfert de la modernité» etc. Un sevrage brutal Autre revers de la médaille, le passage immédiat, sans transition aucune de l’arabe au français dès le début de la première année de médecine. Il peut s’apparenter à un sevrage linguistique brutal. Il a abouti à une déperdition considérable, pour des nouveaux étudiants pourtant censés être les meilleurs vu la grande sélection par la moyenne au bac opérée à l’entrée des études médicales. On peut observer que ce sont naturellement les étudiants issus de familles francophones qui réussissent le mieux. Ceux qui vont en généralréussir sont ceux qui parlent français chez eux, à la maison, dont la langue française est en quelque sorte maternelle, les enfants de cadres supérieurs, et d’élites dirigeantes.Tant pis pour les autres, ils ne feront jamais médecine. La question linguistique se transforme ainsi en question sociale, en facteur de discrimination sociale, avec toutes les tensions immédiates ou retardées qui en découlent. Sur le plan culturel, cette rupture de langue et de culture, entre le secondaire et le supérieur, a produit des générations de médecins dont la culture générale et le vocabulaire en français semblent limités au jargon de la spécialité et des protocoles. La médecine est aussi une science sociale. La communication avec les patients est essentielle. Si le patient est francophone, il peut bénéficier d’un fort degré de communication et de précision avec le médecin puisque c’est la langue de formation de celui-ci. Ce n’est pas le cas de la grande masse de la population qui elle a droit à des dialogues pauvres en arabe approximatif ou vernaculaire. Il en résulte une médecine à deux vitesses. On le voit de nouveau, la question de la langue n’est pas seulement une «question de communication», comme certains s’empressent de le dire, ou alors il faut dire que la communication est tout, et qu’elle irrigue toutes les cellules du corps social. La dualité linguistique dans le monde du travail Le caractère discriminant socialement du facteur linguistique, et de la hiérarchisation non dite qu’il introduit, est général dans le monde du travail notamment au niveau des cadres et des élites. Il faudrait y consacrer toute une étude à part. Qu’il suffise de dire ici qu’il intervient partout. Par exemples: les offres d’emploi ainsi que les demandes d’emploi sont accompagnées de CV . Rien n’impose formellement de les présenter en français mais l’obligation est non dite, implicite. La connaissance de l’arabe ou du français renvoient à un rang inférieur ou supérieur sur le marché de l’emploi. Dans les entretiens d’embauche, l’évaluation du français est un facteur de sélection autant social que technique. D’ailleurs les offres d’emploi de cadres et ingénieurs sont presque toujours rédigés en français. Une anecdote à ce sujet c’était dans une agence touristique. La chef de l’agence avait d’évidence un niveau universitaire en arabe mais elle émaillait son discours de «donc» «parce que», «est ce que» et d’autres locutions en français, particulièrement importantes, disons-le au passage, puisqu’elles sont celles de la déduction logique. Mais c’est un autre sujet. Bref, je lui ai demandé pourquoi elles disaient ces mots en français puisqu’ils existent en arabe. Elle m’a répondu «nos clients sont francophones. En Algérie, ce sont eux qui ont l’argent, qui voyagent». La clarté de sa réponse m’a laissé songeur. On pourrait donner mille exemples de ce genre. Le français est requis parce que le système fonctionne en français. On est ainsi enfermé dans une tautologie qui constitue au fond le mécanisme central de la reproduction de l’hégémonie francophone. Celle-ci on l’a dit à plusieurs reprises est structurelle et se reproduit donc d’elle-même. De la souffrance linguistique à la violence Il en résulte un phénomène que tout un chacun peut observer. Les discriminations sociales ont des conséquences, au final, sur la langue arabe elle-même comme sur la langue berbère qui toutes deux se dégradent. On a cru souvent, c’est le cas notamment des réformistes arabes et musulmans du 20 eme siècle, qu’il suffirait d’agir sur l’Education pour changer la société. Mais ils ont sous-estimé le poids des facteurs économiques. On a beau jeu, ensuite comme c’est souvent actuellement le cas, de mettre en cause la qualité de la formation de l’Ecole en arabe, notamment en ce qui concerne le niveau de langue alors qu’une langue ne peut agir, vivre, se développer sans qu’elle soit pratiquée. La pratique pour une langue est vitale. Il faut nommer les choses, Si les élèves et lycéens apprennent la bonne langue littérale à l’Ecole, elle se dégrade vite aussitôt entrés dans le monde du travail et des affaires où le français prédomine et où il bénéficied’un avantage. Ils sont obligés dès lors, dans ce monde, de mélanger arabe et français. Il en résulte une langue, ou plus exactement un langage de compromis aussi bien pour l’arabe, que pour le berbère. En français, il est appelé «sabir». En arabe, il est appelé «Adjin» (mélange). C’est une langue de survie, et aussi de trait d’union spontané, de contact entre les deux secteurs moderne et traditionnel de l’activité sociale, et même plus entre deux sociétés. Chacune a ses élites, sa presse, ses partis, ses lieux de rencontre, son université, ses chanteurs, ses intellectuels, ses écrivains, ses réseaux sociaux sur Internet, etc.. Il faut nommer les choses pour les penser. Les mots sont des idées. Plus le vocabulaire est pauvre, plus la langue l’est et plus la pensée est difficile à exprimer. Le «Adjin» est une langue bricolée, de dépannage, qui limite à la fois l’expression et la réflexion. Ces handicaps peuvent même être un facteur indirect additionnel de violence: quand on ne peut s’exprimer, on frappe. Bref le système reproduit la dualité économique donc sociale et culturelle dont nous avons parlé tout au long de ces articles, une dualité née dans le système colonial et qui n’arrête pas de persister. La langue se révèle encore là un redoutable facteur de discrimination. Nous le constatons une nouvelle fois, depuis le début de cette série d’articles, que l’Algérie est en souffrance sur la question linguistique. Ne serait-il pas temps de tourner la page ? Prochain article: Le conflit linguistique est émotionnelaussi. Note (1)- Science et pouvoir en Algérie, Djamel Labidi, La Tribune diplomatique internationale 28 juin 2020