Nous sommes en train de nous habituer à la violence

Ce que la mort d’un enfant à Blida devrait nous obliger à regarder en face

Un enfant de quatre ans. C’est peut-être par là qu’il faut commencer. Pas par les statistiques. Pas par les discours.

Pas par la politique. Par un enfant. à Bouinan, dans la wilaya de Blida, son corps fortement carbonisé a été retrouvé dans la forêt d’El Fernane. Selon les premières informations publiées, il aurait été enlevé alors que sa mère s’était momentanément absentée. Une enquête est ouverte et devra établir les circonstances exactes de sa mort, les responsabilités et le mobile. Mais il reste une question que la justice, à elle seule, ne pourra pas trancher :Que nous arrive-t-il ?Car au-delà de ce crime particulier, quelque chose devient inquiétant dans notre rapport collectif à la violence. Nous nous indignons. Nous partageons la photographie d’une victime. Nous réclamons la peine maximale. Pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, les réseaux sociaux deviennent un immense tribunal. Puis une autre affaire chasse la précédente. Une polémique arrive. Un autre scandale. Et nous recommençons. Ce que nous examinons rarement, c’est le terrain sur lequel cette brutalité prospère. Le crime commence rarement le jour du crime Il serait intellectuellement malhonnête d’affirmer que la pauvreté fabrique mécaniquement des assassins. Des millions d’Algériens ont connu la pauvreté sans jamais lever la main sur un innocent. Le chômage n’explique pas un meurtre. L’échec scolaire ne transforme pas automatiquement un jeune en criminel. Et aucune difficulté sociale ne diminue la responsabilité individuelle de celui qui commet l’irréparable. Mais l’inverse serait tout aussi aveugle : croire que l’accumulation des fractures sociales n’a aucune conséquence sur la violence d’une société. La violence possède un écosystème. Elle grandit lorsque la famille n’arrive plus à transmettre ses limites, lorsque l’école peine à instruire et davantage encore à éduquer, lorsque le quartier n’intègre plus, lorsque le travail ne donne plus de perspective. Lorsque des jeunes passent de l’adolescence à l’âge adulte sans projet, sans espace culturel, sans activité sportive, parfois sans horizon autre qu’un téléphone portable et la rue. Elle grandit lorsque l’insulte devient une conversation, la brutalité une démonstration de virilité et l’humiliation un spectacle. Et surtout lorsqu’on finit par considérer tout cela comme normal. La violence s’apprend aussi Il existe un chiffre algérien dont nous devrions parler davantage. L’enquête nationale MICS6, réalisée en Algérie en 2019 par la direction de la Population du ministère de la Santé avec l’appui technique de l’UNICEF, établit que 84,1 % des enfants âgés de 1 à 14 ans avaient subi une méthode de discipline violente — agression psychologique, punition physique, ou les deux — au cours du mois précédant l’enquête. Les garçons légèrement plus que les filles : 85,1 % contre 83 %. À l’autre bout du tableau, un chiffre peut-être plus saisissant encore : 10,5 % seulement des enfants étaient soumis à des méthodes disciplinaires exclusivement non violentes. Un enfant sur dix. Et près d’une mère sur quatre estimait que la punition physique était nécessaire pour élever correctement un enfant. Il faut immédiatement préciser ce que ces chiffres ne disent pas : ces enfants ne deviendront pas violents. Encore moins criminels. L’immense majorité deviendra des adultes ordinaires, des parents attentifs, des citoyens paisibles. Ces chiffres disent autre chose, de beaucoup plus profond : la violence peut entrer très tôt dans l’apprentissage ordinaire des rapports humains.Elle n’y entre pas nécessairement comme une transgression.Elle peut y entrer comme une méthode. On frappe pour corriger. On hurle pour convaincre. On humilie pour éduquer. On insulte pour s’imposer. Puis nous découvrons avec stupéfaction que nos rues reproduisent parfois les mêmes codes à une autre échelle.Une société ne devient pas brutale en une nuit. Elle le devient par petites permissions successives.Nous parlons de tout sauf de l’essentiel. Nous sommes devenus extraordinairement doués pour nous passionner pour l’accessoire. Une querelle de plateau télévisé, une phrase sur Facebook, une polémique identitaire peuvent occuper le pays plusieurs jours — parfois davantage que la mort d’un enfant. Nous nous inventons aussi une grandeur collective à coups de slogans.Mais la grandeur d’une nation ne se mesure pas à ce qu’elle dit d’elle-même.Elle se mesure à ce qu’elle protège. Un pays est grand lorsque ses enfants peuvent marcher sans peur, lorsque ses femmes peuvent rentrer seules, lorsque ses enseignants sont respectés, lorsque ses malades sont soignés dignement, lorsque ses personnes âgées ne sont pas abandonnées, lorsque ses jeunes peuvent imaginer leur avenir sans penser immédiatement à partir. Le patriotisme véritable commence peut-être là.Pas dans la proclamation permanente de notre grandeur, mais dans le courage de regarder nos blessures. Il ne suffit plus de punir.Chaque crime atroce provoque presque mécaniquement la même réaction : durcir les peines.Il faut arrêter, juger et sanctionner les criminels avec toute la rigueur de la loi. Mais une politique sérieuse de lutte contre la violence commence avant le crime. Dans la famille, par la prévention des violences et l’accompagnement des parents. Les chiffres de la MICS6 ne se corrigent pas uniquement par le Code pénal. Ils interrogent des pratiques éducatives profondément installées. Dans l’école, par une véritable capacité à détecter l’enfant en souffrance, la violence, le harcèlement et le décrochage, avec des professionnels formés et des circuits de signalement réellement opérationnels. Dans les quartiers, par des infrastructures sportives, culturelles et associatives accessibles. Non comme un luxe, mais comme une politique de prévention. Dans la santé mentale, en renforçant considérablement la prise en charge psychologique et psychiatrique des enfants et des adolescents, notamment hors des grands centres urbains. La souffrance psychique que l’on ignore ne disparaît pas parce qu’on refuse de la voir. Dans la lutte contre les stupéfiants et les psychotropes, enfin, autrement que par l’énumération des saisies. Une politique antidrogue ne se mesure pas seulement aux tonnes interceptées, mais au nombre de vies empêchées de sombrer. Et cette politique exige ce qui nous manque encore trop souvent : des données publiques, régulières, consolidées et accessibles. Homicides. Violences familiales. Agressions sexuelles contre les mineurs. Enlèvements. Disparitions. Récidive. Toxicomanie. Décrochage et violences scolaires. Un citoyen devrait pouvoir connaître l’évolution de ces phénomènes dans son pays sans devoir reconstruire lui-même la réalité à partir de communiqués dispersés. On ne soigne pas ce que l’on refuse de mesurer. L’Algérie dispose depuis 2015 d’une loi relative à la protection de l’enfant et d’institutions chargées de cette mission. Mais un texte juridique ne constitue pas, à lui seul, une politique de prévention. Le véritable enjeu est de relier effectivement l’école, la santé, la justice, la police, la gendarmerie, les collectivités locales, les services sociaux et le mouvement associatif autour d’un système capable d’identifier le danger avant qu’il ne devienne un drame. Pas après. Avant.Et nous, dans tout cela ? L’État porte une responsabilité immense. Mais nous commettrions une autre erreur en lui attribuant toutes les responsabilités pour nous dispenser des nôtres. Une société, c’est aussi nous C’est la violence que nous tolérons dans une famille parce que « cela ne nous regarde pas». L’enfant humilié que personne ne défend. Le voisin qui frappe sa femme derrière une porte que tout l’immeuble entend. Le jeune qui sombre dans la drogue et dont on se moque jusqu’au jour où il devient dangereux. L’enseignant que l’on laisse seul. Le malade psychique que l’on cache. La petite délinquance que l’on banalise jusqu’à ce qu’elle devienne grande. Et cette phrase terrible :« Ce n’est pas mon problème. »Jusqu’au jour où le problème frappe à notre porte. Cinq minutes.Il y a enfin une mère. Une mère qui, selon les premiers récits disponibles, se serait absentée quelques instants et qui retrouvera désormais ces quelques minutes devant elle pendant toute sa vie. Ne la jugeons pas. N’ajoutons pas à l’horreur d’un crime la facilité cruelle du tribunal des réseaux sociaux. Des millions de parents ont détourné les yeux quelques instants sans que quelqu’un vienne leur arracher leur enfant. Nous pouvons encore une fois nous indigner, publier une photographie, réclamer vengeance et passer demain à autre chose. Ou nous pouvons décider que cette mort nous oblige. À protéger davantage nos enfants. À détecter la violence avant qu’elle n’explose. À reconstruire l’autorité sans brutalité. À remettre l’éducation au centre. À parler de santé mentale sans honte. À redonner aux jeunes des lieux, des responsabilités et une raison de croire que demain mérite d’être vécu. Car le plus dangereux n’est pas que la violence existe.Elle a toujours existé.Le plus dangereux serait que nous finissions par nous y habituer.La responsabilité du crime appartient au criminel. La responsabilité de ce que nous ferons après appartient à tous.Surveiller nos enfants ne suffira pas. Il faut réparer le monde dans lequel nous les faisons grandir.