Brahim Merad et l’urgence d’un nouveau souffle dans la gouvernance locale
L’administration algérienne ne peut plus continuer à se réfugier derrière les procédures, les habitudes et les pesanteurs héritées du passé.
En plaçant la lutte contre la bureaucratie au cœur de ses orientations adressées aux nouveaux walis, le ministre de l’Intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement du territoire, Brahim Merad, pose une question fondamentale : comment transformer une administration longtemps perçue comme une contrainte en un véritable instrument de développement et de service public ? Le message adressé par Brahim Merad aux nouveaux walis de la République ne relève ni d’une simple formule de circonstance ni d’une déclaration destinée à enrichir le registre habituel des discours officiels. Il traduit, au contraire, une préoccupation majeure des pouvoirs publics : celle de la persistance de pratiques administratives qui, malgré les instructions répétées et les réformes engagées, continuent de contrarier les ambitions de l’État et les attentes des citoyens. En abordant frontalement cette question à l’occasion de l’installation des nouveaux responsables de l’exécutif local, le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports a tenu à rappeler une exigence essentielle : l’administration n’est pas une institution créée pour elle-même, encore moins un espace où certains responsables peuvent exercer un pouvoir personnel sans rendre compte de leurs actes. Elle est, avant tout, un instrument au service de l’intérêt général et des citoyens. Son propos est d’autant plus significatif qu’il intervient dans un contexte où les attentes de la population sont considérables. Les Algériens veulent une administration accessible, compréhensible, efficace et respectueuse de leurs droits. Ils veulent pouvoir obtenir un document sans multiplier les déplacements, faire aboutir un dossier sans subir des mois d’attente et présenter une réclamation sans avoir le sentiment de déranger ceux qui sont précisément rémunérés pour les écouter. Plus personne ne souhaite cette administration fondée sur l’autoritarisme, le repli sur soi, le clientélisme et des interprétations parfois confuses de l’intérêt général, de l’intérêt public ou de l’intérêt du service. C’est précisément contre cette conception dévoyée de la fonction administrative que le ministre de l’intérieur entend mobiliser les nouveaux walis. Le wali, premier responsable de la qualité du service public Il faut reconnaître à cette intervention ministérielle une portée particulière. En s’adressant directement aux nouveaux walis, il ne s’est pas contenté de rappeler des principes généraux de bonne gouvernance. Il a surtout placé les responsables territoriaux devant leurs responsabilités. Le wali, a-t-il affirmé, n’est pas uniquement un représentant de l’État chargé de superviser les services administratifs et de veiller à l’application des décisions gouvernementales. Il est également un acteur essentiel de la dynamique territoriale, un interlocuteur institutionnel des élus et un responsable dont l’action se mesure, en définitive, à l’amélioration des conditions de vie des populations. C’est à ce niveau que les orientations du ministre prennent toute leur signification : 1. La gouvernance locale ne peut plus se limiter à la gestion des dossiers, à la transmission des correspondances et à l’organisation de réunions administratives. 2. Elle doit se traduire par une présence effective sur le terrain, une écoute permanente des préoccupations citoyennes et une capacité à résoudre les problèmes dans des délais raisonnables. Le nouveau wali doit savoir qu’il ne sera pas uniquement jugé sur le nombre de réunions qu’il aura présidées, de visites qu’il aura effectuées ou d’instructions qu’il aura données. Il le sera surtout sur les résultats obtenus, sur les projets débloqués, sur les difficultés résolues et sur la confiance qu’il aura réussi à rétablir entre l’administration et les administrés. C’est là une responsabilité considérable, mais aussi une occasion de redonner à la fonction de wali toute sa dimension politique, administrative et humaine. Une administration qui a progressivement perdu le sens de sa mission Le problème de la bureaucratie ne date malheureusement pas d’aujourd’hui. Depuis l’indépendance, l’administration algérienne a connu plusieurs réorganisations, des changements de structures, des réformes réglementaires et des tentatives de modernisation. Pourtant, une réalité demeure : pour une partie importante des citoyens, le rapport à l’administration reste marqué par la difficulté, l’attente et l’incompréhension. En théorie, l’administration est supposée être au service de l’intérêt général, garantir le respect du droit et accomplir convenablement les missions de service public qui lui sont confiées. Dans la pratique, le citoyen qui franchit le seuil d’un bureau administratif peut parfois avoir l’impression d’être livré à son propre sort, voire de constituer une présence importune. Il doit patienter, chercher le bon interlocuteur, expliquer plusieurs fois l’objet de sa démarche et, parfois, repartir avec une simple invitation à revenir ultérieurement. Le citoyen finit alors par confondre l’administration avec l’État lui-même. Lorsqu’il échoue à obtenir une prestation, il considère que l’État lui a fermé ses portes. Lorsqu’il rencontre un refus injustifié, il met en cause l’autorité publique. Lorsqu’il ne reçoit aucune réponse, il perd progressivement confiance dans les institutions. Le fossé se creuse, la contestation s’installe et les demandes de départ des élus ou de changement des responsables locaux deviennent parfois l’expression d’un profond malaise. Cette situation mérite d’être prise au sérieux. Car une administration qui ne répond pas aux attentes de la population finit par affaiblir la crédibilité de l’action publique, quelles que soient les ambitions affichées au sommet de l’État. Il faut cependant éviter les généralisations injustes : • L’administration algérienne compte également des cadres compétents, des fonctionnaires dévoués et des agents qui accomplissent leur mission dans des conditions parfois difficiles. • Ils ne doivent pas être confondus avec ceux qui détournent leurs prérogatives ou se réfugient derrière leur position pour imposer leur propre conception du service public. • C’est précisément pour protéger ces agents intègres et rétablir la confiance que les comportements déviants doivent être identifiés, sanctionnés et combattus. La lutte contre la bureaucratie ne saurait donc être réduite à une campagne de communication. Elle exige une véritable politique de responsabilité, dans laquelle chaque agent connaît ses obligations et répond de ses décisions. Brahim Merad : de la parole politique à l’exigence de résultats ! Il serait injuste de considérer les orientations exprimées par le ministre de l’Intérieur et des collectivités locales comme une simple répétition des appels précédemment lancés contre la bureaucratie. L’intérêt de sa démarche réside notamment dans le fait qu’elle s’adresse aux premiers responsables de l’exécution territoriale des politiques publiques. En plaçant la qualité de la gouvernance locale et la relation avec le citoyen au centre de ses instructions, le ministre rappelle que la réussite d’une politique gouvernementale dépend largement de la manière dont elle est appliquée sur le terrain. Une décision prise au niveau central peut être parfaitement pertinente dans son principe et néanmoins perdre toute son efficacité lorsqu’elle se heurte à des interprétations restrictives, à des lenteurs injustifiées ou à des conflits de compétences au niveau local. Il semble ainsi vouloir faire évoluer la fonction du wali vers une responsabilité davantage orientée vers la performance, la proximité et la résolution des problèmes. Cela implique notamment de rompre avec certaines habitudes : considérer les administrés comme des demandeurs dont il faut examiner les sollicitations à distance, privilégier les formalités au détriment des résultats, ou encore laisser des dossiers s’enliser sans chercher à identifier les véritables causes de leur blocage. Le responsable local doit désormais être en mesure de suivre les dossiers sensibles, d’intervenir lorsque les procédures se bloquent et de mobiliser les services concernés pour apporter des réponses concrètes. La transparence, la clarification des procédures et la responsabilisation individuelle des agents constituent, à cet égard, des leviers incontournables. Il ne s’agit plus seulement de demander aux walis de faire mieux, mais de mesurer ce qu’ils auront réellement accompli.L’État peut mobiliser des financements, adopter des textes législatifs, mettre en place des dispositifs d’accompagnement et annoncer des programmes ambitieux. Mais si les structures chargées de leur exécution multiplient les obstacles, les résultats attendus ne seront jamais à la hauteur des moyens engagés. C’est précisément cette contradiction que les autorités entendent désormais réduire. L’intervention de Brahim Merad auprès des nouveaux walis s’inscrit ainsi dans une orientation politique plus large : faire en sorte que les décisions présidentielles et gouvernementales trouvent une traduction effective dans les collectivités locales. La numérisation, une arme décisive contre l’opacité Parmi les moyens privilégiés pour combattre la bureaucratie, la numérisation occupe une place déterminante dans les orientations présidentielles. Il a rappelé à plusieurs reprises que le retard accusé dans ce domaine ne pouvait être considéré comme une simple difficulté technique. Il a même estimé que l’absence de numérisation pouvait, dans certains cas, relever d’un acte délibéré destiné à préserver des pratiques opaques et des situations de rente. Elle présente en effet un avantage essentiel : elle permet de laisser des traces, de suivre les opérations et de réduire les possibilités d’intervention discrétionnaire. Il a notamment souligné que la digitalisation devait permettre de réaliser des évaluations précises, d’établir les bons diagnostics et d’apporter des solutions rapides aux problèmes posés par les citoyens. Pour les nouveaux walis, ce chantier doit constituer une priorité opérationnelle. Ils doivent veiller à ce que la transformation numérique ne reste pas confinée aux annonces institutionnelles, mais devienne une réalité perceptible dans les communes, les daïras et les différentes structures administratives. Le développement économique, première victime des blocages administratifs Pendant de longues années, des entrepreneurs ont été confrontés à des difficultés administratives qui ont retardé, voire compromis, la concrétisation de leurs projets. Les obstacles étaient multiples : autorisations d’exploitation, actes administratifs, livrets fonciers, permis de construire, certificats de conformité, réserves techniques et problèmes de viabilisation des zones d’activités. À ces contraintes s’ajoutaient parfois l’absence de routes, les difficultés d’accès au foncier industriel ainsi que les problèmes d’alimentation en électricité, en gaz et en eau. Autant de facteurs qui ont conduit certains opérateurs à abandonner leurs projets, malgré les financements déjà mobilisés et les équipements acquis. L’exemple de la zone industrielle de Blida est particulièrement révélateur. Une centaine d’entreprises y étaient bloquées depuis près de quinze ans en raison d’un problème lié au passage d’une canalisation de gaz sous le terrain concerné. Ce dossier a finalement commencé à trouver une issue grâce à l’intervention du médiateur de la République de l’époque, Brahim Merad. Le président Tebboune avait lui-même rappelé cet épisode lors d’une rencontre avec les walis, en soulignant l’investissement personnel de ce dernier dans le règlement de ce contentieux. Cet exemple mérite d’être souligné, car il illustre parfaitement ce que doit être l’action d’un responsable public : ne pas se contenter de constater les difficultés, mais rechercher les solutions et mobiliser les institutions concernées pour mettre fin à des situations qui pénalisent l’économie nationale. Il démontre également qu’un dossier réputé insoluble pendant des années peut parfois être débloqué lorsqu’un responsable décide de s’y investir réellement. Les résultats évoqués dans le cadre des mesures de déblocage des investissements sont significatifs : plus de 915 projets d’investissement ont vu le jour ou redémarré, tandis que plus de 75 000 postes d’emploi ont été ouverts. Ces chiffres montrent que la levée des obstacles administratifs peut produire des effets économiques et sociaux considérables.Ils rappellent surtout que la bureaucratie n’est jamais neutre : derrière chaque dossier bloqué, il peut y avoir une entreprise empêchée de produire, des emplois qui ne voient pas le jour et des familles privées de revenus. Car une pratique irrégulière qui n’est ni dénoncée ni sanctionnée finit par devenir une habitude. Et une habitude tolérée peut progressivement se transformer en règle informelle de fonctionnement. C’est là que se situe l’enjeu majeur pour les nouveaux walis. Ils doivent pouvoir distinguer les fonctionnaires qui travaillent dans des conditions difficiles et accomplissent correctement leur mission de ceux qui utilisent les contraintes administratives pour justifier leur immobilisme ou préserver des pratiques condamnables. La sanction doit viser les comportements fautifs, tandis que la compétence, l’initiative et le sens du service public doivent être encouragés. Le citoyen ne demande pas des privilèges, mais ses droits Il faut enfin revenir à l’essentiel : le citoyen, l’administré ! Car toutes les réformes administratives, toutes les orientations ministérielles et toutes les instructions présidentielles n’ont de véritable signification que si elles améliorent concrètement le quotidien des Algériens. Le citoyen ne demande pas de traitement de faveur. Il ne réclame pas de passe-droit et ne souhaite pas bénéficier d’une intervention particulière pour obtenir ce qui lui revient légalement.Il demande simplement que son dossier soit traité dans des délais raisonnables, que les règles soient les mêmes pour tous et que les responsables administratifs assument leurs obligations.Il veut être reçu, écouté et respecté.Il veut savoir pourquoi son dossier est refusé, quelles pièces manquent et auprès de quel service il doit s’adresser.Il veut surtout ne plus avoir à rechercher une connaissance, un intermédiaire ou une relation pour faire avancer une démarche qui relève pourtant de ses droits. C’est à cette exigence élémentaire que doit répondre la nouvelle gouvernance locale. Les walis ont, dans ce domaine, une responsabilité particulière. Leur proximité avec les citoyens et leur autorité sur les services déconcentrés de l’État leur donnent la possibilité d’agir directement sur la qualité du service public. Encore faut-il que cette proximité ne soit pas seulement occasionnelle, organisée à l’occasion de visites officielles ou de rencontres protocolaires. Elle doit être permanente, organisée et suivie d’effets. Le temps des résultats est arrivé En définitive, les orientations de Brahim Merad adressées aux nouveaux walis interviennent à un moment où l’administration algérienne ne peut plus se permettre de rester en décalage avec les ambitions de développement du pays. La lutte contre la bureaucratie tout comme la numérisation, sontdésormaisdes exigences politique, économique et sociale ! Elles constituentdes conditions indispensables à la réussite des réformes engagées par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, à la modernisation des collectivités locales et à la restauration de la confiance entre les citoyens et les institutions. Le mérite de la démarche du ministre de l’Intérieur est, donc, d’avoir rappelé que la réforme de l’administration commence aussi par ceux qui la dirigent sur le terrain. Les nouveaux walis sont ainsi appelés à incarner une gouvernance plus ouverte, plus responsable et davantage tournée vers les préoccupations de la population. Il faudra également faire comprendre à chaque responsable que son autorité ne lui confère aucun droit de s’affranchir des règles, mais lui impose au contraire une obligation supplémentaire d’exemplarité. L’État ne peut pas demander aux citoyens de respecter la loi si ceux qui sont chargés de l’appliquer se permettent de la contourner. Il ne peut pas encourager l’investissement tout en laissant des projets s’enliser dans les méandres administratifs. Il ne peut pas prôner la proximité tout en maintenant des pratiques qui éloignent les administrés des institutions. La bureaucratie n’est donc pas une fatalité. Elle est le produit de comportements, de méthodes de gestion et de dysfonctionnements qui peuvent être corrigés à condition d’une volonté politique constante et d’une véritable détermination à agir. Le message aux nouveaux walis doit, à cet égard, être considéré comme un engagement à concrétiser et non comme une simple recommandation administrative. Car, au bout du compte, un wali ne doit pas être apprécié uniquement à travers les rapports qu’il transmet à sa tutelle, mais à travers les problèmes qu’il aura réussi à résoudre. Et une administration ne doit pas être jugée à la complexité de ses procédures, mais à la qualité des services qu’elle rend. C’est peut-être là le sens profond de l’appel lancé par le ministre de l’intérieur et des collectivités locales : faire en sorte que l’administration cesse d’être un obstacle à l’action de l’État pour devenir enfin l’un de ses principaux leviers ! *Ancien Cadre Supérieur de l’Etat