«Black-black-black»

Le temps fugace du « Black-Blanc-Beur » Le 12 juillet 1998, la France avait remporté la première Coupe de son histoire et inscrit son nom au palmarès du sport ...

«Black-black-black»
Profitant de ce succès un élan social positif général a réuni toutes les facettes de la géographie et de l’histoire du pays, par-delà toute sorte d’antagonisme, de xénophobie, de discrimination, contre tout ce qui divise la nation, un sursaut national généreux a mobilisé les foules et toutes les couches de la société. Personne n’était dupe. Les slogans, aussi sympathiques soient-ils, ne font ni une politique, ni ne rattrapent des décennies, voire des siècles de déficit. De plus, quand les foules se rassemblent, il est rare que cela échappe à la multitude de rapaces, de parasites, aux « marchands du Temple », aux industriels des émotions qui en détournent et en rentabilisent la sincérité. Mais c’était un signal donné à la multitude de réprouvés qui avait spontanément inondé les Champs-Elysées. Il participe de ces événements qui font rêver à un avenir meilleur, à un monde un peu moins conflictuel, un peu plus coopératif. Pour ainsi dire, à une fraternité conforme aux idéaux de la République. Il y a des instants dans l’histoire où le mythe colle avec les faits. En 1998, la foule criait, « Zizou président ! » Mais cela ne dure guère. Hélas ! Il y a des rêves qui enfantent un nouveau monde et il y a des lendemains qui ne chantent pas. Qu’un match de foot ait pu être capable de rassembler un peuple aussi divers autour d’une victoire pour la prolonger dans le reste de ce qui fait l’ordinaire de la nation, mérite qu’on ait pu concéder aux rêves des vertus politiques au sens majusculaire du mot. Ce 12 juillet 1998, c’était en quelque sorte, la prise de la Bastille sans la « Terreur ». Le Rassemblement sans le souchisme. La nation réconciliée avec la République. Aujourd’hui, près de vingt ans après, rien n’a vraiment changé. Mais tout s’est aggravé. Comme en d’autres domaines, un gouffre s’est creusé entre le peuple, ceux qui le gouvernent et ceux qui aspirent à les remplacer. Par-delà les sondages qui participent peu ou prou à la campagne électorale en vue des futures présidentielles, il y a une montée irrésistible des diviseurs et des bricoleurs qui songent à effacer plus de 80 ans de progrès sociaux et économiques dont l’érosion a commencé il y a au moins quarante ans. L’actualité sportive nous le sert sur un plateau. Un grand écart apparaît à considérer les succès actuels du football français, la composition de l’équipe nationale, les images et représentations dans lesquelles se reconnaissent les Français et les commentaires, parfois polémiques, que tout cela induit. Dans ce qui suit, le football et le sport ne sont qu’un théâtre apparent derrière lequel se joue des parties bien plus sérieuses concernant la vie des nations et, à travers les représentations, les clichés, les images, il y a des constances universelles, de vrais enjeux de production et de partage des richesses, aussi bien entre les nations qu’en chacune d’elle. Tout est prétexte pour brouiller les cartes et masquer ce qui oppose réellement les hommes en société. Par-delà les généalogies paperassières, détaillons le profil public de chaque membre de cette équipe en prenant pour exemple son dernier match du premier tour de la compétition : Magnan Mike. Gardien de but. Né en juillet 1995 à Cayenne, fils de Y. Maignan, haïtienne. Prend la nationalité française en déc. 2001. Milan (Italie) Upamecano Dayotchanculle Oswald. Né à Evreux en 1998 de parents de Guinée Bissau et du Sénégal. Munich (Allemagne) Lacroix Maxence Guy. Né à Villeneuve Saint Georges de père antillais et de mère malgache. Crystal Palace (Angleterre) Koundé Jules Olivier. Né en 1998 à Paris. Père originaire du Bénin. FC Barcelone (Espagne) Hernandez Théo. Né à Marseille en 1997. Père d’origine espagnole. Binational, mais de « nationalité sportive » française. Formé à l’Atlético de Madrid, il évolue au El Hilal FC (Arabie Saoudite). Koné Kouadio. Né en 2001 à Colombes, parents ivoiriens. Nationalité ivoirienne, mais nationalité sportive française. A.S. Rome (Italie). Tchouaméni Aurélien Djani. Né en 2000 à Rouen. Parents camerounais naturalisés français en déc. 2000. Camerounais, mais de nationalité sportive française. Real de Madrid (Espagne). Doué Désiré Nonka-Maho. Né en 2005 à Anger de père ivoirien. PSG. Olise Michael Akpovie. Né à Londres en 2001. Père nigérian, mère algérienne. Franco britannique, mais de nationalité sportive française. PSG. Dembélé Masour Ousmane. Né en 1997 dans l’Eure. Père malien, mère sénégalo mauritanienne. PSG. Mbappé Kylian. Né à Paris en 1998. Père camerounais, mère algérienne. Real de Madrid (Espagne). Le profil des remplaçants du jour n’est guère différent. Après les premiers matchs de la compétition, un consensus général se dégage chez les experts en faveur de l’équipe de France qui fait penser (en mieux) à celle de 1998 avec plus d’efficacité, d’élégance, de fluidité de son jeu, de qualité technique, de cohérence globale, d’harmonie entre les joueurs et l’équipe technique… Trois matchs joués, trois matchs gagnés. Sa composition, l’origine et la nature de ses joueurs non seulement ne constitue pas un handicap mais la rend peut-être meilleure. Plus elle est « africaine », plus elle est bigarrée, plus elle excelle. Contrairement aux idées reçues, le « mélange » ne réduit pas, n’altère pas la performance, il l’amplifie. Et c’est précisément en cela que cela fait question et fait problème. Les buteurs ? Mbappé (7) et Dembélé (4), Barcola (2) Doué (1). Ce paradoxe apparent se renforce par d’autres aspects problématiques.. 1.- Contrairement à l’Espagne (4/11), à l’Allemagne (3/11) ou à l’Angleterre (2/11), la majorité des joueurs qui composent l’équipe de France (8/11, à l’exception de Dembélé, de Doué et de Olise) ne jouent pas en France mais dans des championnats étrangers. La plupart des joueurs qui composent les équipes nationales comparables pratiquent leur art dans leur pays. Une situation semblable à celle d’équipes nationales de pays du tiers-monde dont les joueurs viennent de tous les horizons, dont certains ne parlent même pas la langue de leur pays et sont incapables de chanter son hymne national… à supposer qu’ils en aient l’envie… 2.- Cette césure s’observe aussi à l’échelle des clubs, caricaturale dans les succès du PSG qui s’est emparé deux fois de suite de la Ligue des Champions. La capitale française gagne le plus prestigieux des trophées continentaux alors que le PSG n’est français ni par la majorité de ses joueurs, ni par son capitaine (brésilien), ni par son propriétaire (qatari), ni par son entraîneur (espagnol). La présence des trois membres de l’équipe de France est ainsi relativisée. Tout se passe comme s’ils jouaient dans une équipe étrangère résidente en France. Le capitalisme libéral dans toute sa splendeur qui jure avec le nationalisme étriqué qui envahit les gradins de supporters (chants et bannières au vent), la plupart des partis politiques et les médias. « Paris et le désert français » Il n’est pas nécessaire d’être un expert de L’Equipe1pour admettre qu’aucun autre club que le PSG ne participerait à un hypothétique championnat (Super Ligue Européenne de Football) qui regrouperait l’élite européenne, envisagé par le Real, la Juventus et quelques autres. Projet pour le moment en stand-by. Certes, la plupart des équipes nationales européennes s’africanisent, prennent des « couleurs » et font leur marché de l’autre côté de la Méditerranée, du Maghreb au Cap.2 Mais l’équipe de France est sans conteste celle qui comprend le plus grand nombre de joueurs d’origine extra-européenne, directement ou indirectement venus d’Afrique. Cela ouvre alors la porte à des questions gênantes qui dépassent le cadre du football et même celui du sport. Une équipe nationale, a fortiori de football, c’est en effet bien plus qu’une simple association sportive. Cela dépasse le cadre économique et financier de plus en plus important qui a envahi le sport : des équipes sont cotées en bourse et brassent des milliards d’euros de CA. Elle assure par ailleurs une fonction d’incarnation et de représentation politique (au sens premier du mot) au point que les gouvernements considèrent le sport (et en l’occurrence le sport collectif) comme une « manière de continuer la guerre par d’autres moyens ». Les coupes, les médailles, les trophées… enjeux majeurs dans la confrontation des nations, n’ont pas de prix.3 La question alors revient : comment une nation préoccupée de son « identité » comme le sont les nations européennes aujourd’hui avec la généralisation d’un sentiment de « submersion », une crainte de « Grand remplacement », donc une perte de « nature », peut-elle s’accommoder d’une représentation aussi peu représentative, aussi peu conforme à l’image qu’elle projette d’elle-même ? Des contradictions assumées. Des « même-temps » ingérables. Contexte : les sondages (régulièrement confirmés) révèlent un sentiment général de rejet des étrangers en Europe, avec (notons-le au passage) une très grande diversité de situations réunies sous une rubrique unique, sur lesquels les médias et les politiques ne s’attardent pas.4 Décembre 2025. Un sondage YouGov indique que dans les sept pays membres d’EuroTrack (Allemagne, Royaume-Uni, Danemark, Espagne, France, Italie et Suède), une majorité estime que l’immigration dans leur pays a été trop importante ces dix dernières années. 81% des Allemands 80% des Espagnols, 70% des Britanniques, 55% des Danois partagent cet avis. Une majorité relative dans chaque pays estime que les niveaux d’immigration ont été globalement néfastes. Septembre 1991. C’est d’ailleurs à ce titre que la francité de l’équipe de France est contestée : par les noms, les prénoms, la religion, la couleur de la peau, la culture, l’origine nationale et sociale, les accents « les couleurs et les odeurs » qui ont « rendu fou » J. Chirac. Rappelons-nous ses mots : « Comment voulez-vous que le travailleur français, qui habite à La Goutte d’Or (où je me promenais avec Alain Juppé la semaine dernière), qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15.000 francs, et qui voit à côté sur le palier de son HLM, entassée, une famille avec un père, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses et qui gagne 50.000 francs de prestations sociales sans naturellement travailler… (applaudissements nourris des militants orléanais). Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur (rires à gorge déployée de la salle), le travailleur français, il devient fou ! Il devient fou ! C’est comme ça. Il faut le comprendre. Si vous y étiez, vous auriez la même réaction, et ce n’est pas être raciste que de dire cela ». Comment promouvoir la France des « VRAIS FRANÇAIS DE SOUCHE », vouloir réserver les allocations familiales, la retraite, l’emploi, le logement, la santé, l’éducation gratuite… la protection sociale à ces seuls « PURS » français, d’un côté, et célébrer une équipe de France qui n’a rien de française selon ces mêmes critères d’un autre ? Il faut en convenir, l’équipe de football qui représente la France dans le sport mondial le plus populaire, n’est clairement pas française, si l’on s’en tient aux canons de politiques qui aujourd’hui veulent continuer de gouverner le pays (du centre à son extrême) en jouant sur tous les tableaux, quitte à brouiller les cartes dans un paysage politique en manque de repères. Certains d’entre eux n’hésitent pas à parler de « Français de papiers ». La suite le prouve. La France black-black-black Le 23 juin 1996. L’équipe de France, pas encore championne du monde, disputait un Euro en Angleterre. Depuis le Gard, Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, prend la parole, pour juger « artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France », et déplorer que la plupart d’entre eux « ne chantent pas ou ignorent La Marseillaise »5(Le Monde, 17 juin 2024). Certains membres de son parti ou des sympathisants ne manquent pas d’à-propos à disserter sous un angle qui peut surprendre en récupérant des arguments ordinairement étrangers à leurs discours : « Est-ce vraiment l’intérêt bien compris de tous les partis de priver ainsi les pays pauvres des meilleurs de leurs compétences ? Les footballeurs, mais aussi, les ingénieurs, les médecins, les techniciens, les étudiants qui ne retournent pas dans leurs pays d’origine ? »… Et aussitôt de conclure : « Ils ne sont pas les bienvenus chez nous et gagneraient à rester chez eux pour assurer le développement de leur pays. » Certes, de nombreuses entreprises (publiques et privées) qui n’y retrouveraient ni comptes ni intérêts, n’en conviendraient pas. Cependant, d’où qu’il provienne, qui réfuterait le bon sens de cet argument ? C’est en écoutant un « nouveau philosophe » de la trempe de BHL, feu Glucksmann, Ferry, Onfray… que l’on prend vraiment conscience qu’on a changé d’époque et qu’on n’est plus dans les années 1960, dominées par la fin de la Seconde guerre mondiale, la fin des empires coloniaux, la guerre du Viêt-Nam, la « crise de Cuba », les « Trente glorieuses »…6 Que dit donc un de ces nouveaux directeurs de conscience ? Vendredi 18 novembre 2005. « On nous dit que l’équipe de France est admirée parce qu’elle est black-blanc-beur. En fait, aujourd’hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe. Si on fait une telle remarque en France, on va en prison… »7déclarait Alain Finkielkraut dans un magazine israélien, Haaretz, lequel se sent tenu de préciser que ces déclarations « n’émanent pas d’un membre du Front national, mais de la bouche d’un philosophe qu’on considérait autrefois comme l’un des porte-parole de la gauche française, et l’un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68 »… Cet intellectuel patenté joue avec les couleurs : affairé à voir son pays en « Bleu » immaculé, dérangé par le « black-blanc-beur » à cause du « black-black-black », il a du mal à cacher sa préférence pour le « blanc-blanc-blanc ».8 On a bien compris que les Sartre, Bourdieu, Althusser, Morin, Serres, Badiou, Debray… ne sont plus de ce temps. A. Finkielkraut fait des émules Ce 04 juillet. Exploitant le même filon, à la veille de la rencontre France-Paraguay, José Luis Chilavert, ancien gardien paraguayen qui n’a apparemment pas digéré le but en or en 1998 qui a éliminé son équipe, a qualifié l’équipe de France de « sélection africaine » sur le réseau X. Manœuvre pas très fair-play destinée à déstabiliser son adversaire, usant de tous les coups bas, comme ce sera le cas pendant toute la partie, exploitant une surprenante complaisance arbitrale. Au lendemain de la partie, lundi 06 juillet, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla va bien plus loin et publie sur X, à propos de K. Mbappé : « Un Camerounais issu de la colonisation, s’efforçant désespérément de passer pour un Français, rancunier, nouveau riche, arrogant et laid. Il était nerveux et mort de peur pendant tout le match, à l’image de toute son équipe ; ils n’ont même pas réussi à marquer un but, ils ont gagné grâce à un coup de chance… ». (AFP du jour) Là on atteint à un autre stade. On passe du mauvais perdant, du tricheur, des coups bas avant, pendante et après la partie, au racisme ordinaire, à la violence qu’on devine exercée depuis 1492 dans le Nouveau Monde par les conquistadores et aux invectives qui ne semblent pas avoir changés depuis plus de cinq siècles. La sénatrice paraguayenne ne reproche pas seulement à K. Mbappé son appartenance à France. Elle lui refuse son appartenance au genre humain. « Cet abruti n’a même pas appris à écrire. Au lieu de téter le lait maternel, il tétait des noix de coco, et les êtres les plus instruits qu’il ait jamais entendus étaient des chimpanzés ». « Méprisable » et « indigne de sa fonction » réagit le capitaine de l’équipe de France dans un mouvement de réprobation générale. On peut s’interroger sur la représentativité de cette femme dans un pays où vit une population précolombienne nombreuse (comme c’est le cas de la plupart des pays d’Amérique Latine) : 90% des Paraguayens, des « indigènes » Mestizos (mélange d’Espagnols et d’Amérindiens) parlent le guarani. Même les irrécupérables racistes prennent garde à ne s’exprimer qu’avec d’infinies précautions. Tous, sauf D. Trump qui lançait à la cantonade le jeudi 11 janvier 2018 lors d’une réunion sur l’immigration, évoquant plusieurs nations africaines, le Salvador et Haïti « Pourquoi est-ce que toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ? » (propos rapportés par le Washington Post). (Le Monde, 12 janvier 2018). Cela montre à quel point ce sport peut servir de détonateur et susciter les plus grandes violences.9 Conclusion : la violence outrée des propos (de la sénatrice paraguayenne et du président américain) sert de prétexte pour évacuer une question que personne ne veut clairement aborder. Car il n’y a pas que les footballeurs. Il y a aussi les athlètes, les judokas, les handballeurs, les basketteurs…et surtout le reste… ? Il est un fait que si on les privait de leurs sportifs de « couleurs », les pays du Nord disparaîtraient des palmarès. Jusqu’à il y a peu, les équipes des pays scandinaves et des ex pays de l’est étaient monocolores. Mais cela appartient désormais au passé. Eux aussi font leurs courses et prospectent en Afrique comme les anciens Empires coloniaux et offrent leurs passeports (chichement comptés par ailleurs) à tous ceux qui peuvent défendre leurs couleurs. Les esprits chagrins peuvent toujours s’accrocher aux branches et se consoler en se disant que si l’équipe est « noire », le sélectionneur est « blanc ». Les biscotos d’un côté, l’intelligence stratégique, la plus haute valeur ajoutée, de l’autre. Ils se diraient qu’il en a toujours été ainsi depuis des siècles. L’« homme blanc », aux commandes, à la créativité, à l’innovation… et le « reste »… Argument : les équipes du « sud » encadrées par un staff « blanc » ne se comptent pas. Ainsi en est-il de nombreuses équipes africaines. La plupart d’entre elles sont encadrées par des Européens. Même la prestigieuse Seleção brésilienne (record des victoires finales) est pilotée par un Italien. On en revient au vieux concept rajeuni du « capitalisme de la transpiration » que la Chine et le reste de l’Asie, à la suite du Japon des années 1970-80, un siècle après Meiji, sont en train de renvoyer aux antiquités des poncifs et des stéréotypes. Le cas Zidane plaide dans le même sens : il ne cadre pas non plus avec ce schéma. Joueur franco-algérien émérite qui a fait le triomphe de l’équipe de France (1998, marquant deux buts sur trois en finale) et du Real comme joueur imaginatif exceptionnel et comme entraîneur qui a gagné trois fois de suite la Ligue des champions, une performance sans précédent historique.10 Comment alors résoudre ce problème et combler le gouffre entre discours et réalité ? Pour se rétablir, alors c’est simple, soit on oublie, soit on s’abstient d’en parler, soit on a recours à l’exception qui confirme la règle. Contrairement à son père qui n’a jamais sérieusement songé à l’Elysée, Marine Le Pen et son parti se préparent à accéder au pouvoir élude la question. Le 03 juin 2010, alors vice présidente du FN, elle biaise déclarant sur BFMTV à propos des joueurs que « la plupart de ces gens (...) se considèrent comme appartenant à une autre nation ou ayant une autre nationalité de cœur ». On avait une incongruité juridique, la « nationalité sportive », voilà maintenant, « la nationalité de cœur ». Que de circonvolutions pour échapper aux questions qui fâchent et refuser de répondre publiquement. M. Le Pen sait que, comme elle, la plupart des électeurs de son parti sont coincés entre la « pureté » prétendue de leur lignage et le succès de ces sportifs aussi si précieux soient-ils pour faire gagner leurs équipes, jureraient avec leur discours et leurs campagnes électorales. Certes, il y a toujours les « Noirs » et les « Arabes » de service pour invalider les règles générales et de s’en prévaloir pour répliquer aux contradicteurs. Les combattants de l’« Armée d’Afrique » ont connu pareil sort : nécessaires sur le front pour se battre au cours des deux derniers conflits mondiaux, mais indésirables en métropole aussitôt les guerres terminées pour les survivants.11 Cette contradiction reflète et accompagne une autre, dans l’actualité préélectorale, plus prégnante et constitutive qui dépasse le sport et le football. Comment résoudre cette équation impossible : défendre l’économie des milliardaires et être soutenus par eux (alors qu’ils ne songent qu’à casser un modèle social largement érodé) tout en prétendant défendre le bas-peuple et répondre à ses difficultés quotidiennes ? Là aussi, dans l’histoire, semblable contradiction a été observée : la schizophrénie Nationale Socialiste habituelle qui a écrit les pages les plus sombres de l’histoire de l’Occident et de ce pays : aux débuts des années 1920 en Italie, après 1933 sous le IIIème Reich et, contrairement aux mythes, dans le Nouveau Monde aux Etats-Unis, en Australie et ailleurs...12 Il y a évidemment les pragmatiques un peu cyniques qui ne s’attardent pas sur les « détails » : peu importe qui concourt à la victoire de la France tant qu’il hisse son drapeau plus haut que tous les autres et qu’à la fin éclatent les notes de la Marseillaise. Chantée ou pas cela n’a aucune importance. Seul compte le prestige de la France, quels que soient ceux qui y contribuent. On commettrait une grave erreur d’approche à vouloir absolument exiger des hommes politiques une cohérence similaire à celle qu’on exigerait d’un rhéteur académique. Certains spécialistes de sciences politiques se fourvoient, perdent de vue leur statut et l’essentiel en s’immisçant à tort dans des controverses auxquelles ils ne sont pas invités en droit. Les électeurs et les citoyens dans une démocratie représentative sont séduits par l’éloquence du tribun et la confiance qu’il inspire, par l’écho de leurs difficultés qu’ils retrouvent dans son discours performatif. Sa prestance, son accoutrement, le choix de ses mots, la conviction qui émane de ses propos sont bien plus décisifs que le respect formel d’un vague principe de non contradiction au reste très facilement paré par ces professionnels des tréteaux. Le système politico-médiatique est redoutablement performant dans son administration de l’amnésie des électeurs. Un exemple pédagogique quotidien : D. Trump fait la démonstration magistrale d’une contradiction permanente, y compris dans une même déclaration, un même discours, et quelques fois dans une même phrase. Avec la validation d’un principe simple : la puissance n’a nul besoin de cohérence. Sans doute, cela se paie à terme (pensent ceux qui ont la foi et croient à une justice transcendante). Mais quand on possède la force et le pouvoir nécessaires et suffisants d’en user, quand on parvient à s’en persuader et à s’assurer que ses adversaires et « alliés » en sont convaincus, on peut se passer de discours rationnel, ignorer toutes les règles de bienséance et bafouer le droit international, tout en se déclarant « nation indispensable », représentant ultime du genre humain et double-décimètre de la civilité. Dernière démonstration : il a suffi d’un coup de fil de Donald Trump au président de la FIFA, Gianni Infantino, pour que, en violation de ses règles, le carton rouge, infligé à Folarin Balogun joueur américain exclu à la fin du seizième de finale contre la Bosnie-Herzégovine, soit annulé. Il est donc autorisé à être aligné face aux « Diables rouges » belges mardi 07 juillet. Le problème n’est pas que le président américain outrage les règles. Le scandale vient de ce que les autres membres de la communauté sportive internationale se plient de même que la Belgique : dans un communiqué, la fédération de football belge a fait part de sa « stupéfaction » et… se prépare à jouer… avec la quasi-certitude de gagner (4-1, le 07 juillet) Question : après la défaite de son équipe D. Trump aurait-il pu exiger d’inverser le score et de qualifier son équipe, par la force ? On aurait tort de rire. La question, ici ubuesque, est loin d’être théorique. Droits de douane, marchés numérique, gazier et pétrolier, achat d’armes... c’est ainsi que procède unilatéralement Washington qui dans tous ces domaines, ne s’est nullement senti concerné par les règles appliquées au reste du monde (OMC, OMS, ONU, traités, Accords internationaux, Conseil de sécurité…) dont il s’est totalement affranchi. Et comme pour ce footballeur, réhabilité en violation du droit, les pays occidentaux drapés régulièrement dans le respect majestueux de valeurs qu’ils n’hésitent pas à brandir quand s’agit des pays du Sud, de la Chine ou de la Russie, « consentent » et baissent les yeux. Exemple : les produits des pays de l’Union sont rançonnés à 15% par la grâce de l’« Accord de Turnberry » (en Ecosse) imposé le 27 juillet 2025 et ratifié par les eurodéputés mardi 16 juin 2026 à Strasbourg. Les flux de capitaux qui traversent l’Atlantique servent à combler l’abyssal déficit du parasite américain qui consomme plus qu’il ne produit. Du dénuement à l’opulence. Parti de rien, arrivé nulle part. Le problème ne se pose pas seulement à ces pays et à ces partis coincés entre discours et réalité. Il se pose aussi à ces footballeurs qui ont du mal à se dépêtrer d’une rapide réussite même s’ils ne la doivent qu’à leurs propres efforts et sacrifices ainsi qu’à ceux de leurs proches. C’est pourquoi on peut s’abstenir de qualifier et de juger l’extrême complexité de la situation dans laquelle ils se trouvent. Comment gérer le contraste entre le monde d’où ils viennent (les quartiers », les « cités », les « faubourgs » des Saint-simoniens condamnés dans les années 1830), mais aussi celui des « pays d’origine » d’où viennent leurs parents et, « en même temps », adopter un genre de vie de « milliardaires », des résidences et des voitures de luxe qu’autorisent leurs revenus, produits de leur succès… ?13 La rupture est brutale et beaucoup, certains mieux que d’autres, ont du mal à s’y retrouver. Le marché est impitoyable avec les succès mal préparés et mal encadrés. Et pas seulement dans le sport… Il y a des pays pétroliers qui ne savent comment gaspiller l’argent de leurs exportations. Avec cette différence : ces derniers ne doivent leurs richesses qu’aux seuls hasards de la géologie. Ce qui fut appelé « l’affaire Benzema-Valbuena » doit beaucoup à l’état du monde décrit ci dessus, mais elle doit aussi beaucoup à l’incapacité des sportifs concernés à gérer le gouffre qui se crée peu à peu entre où ils sont, ce qu’ils sont, ce qu’ils croient être et d’où ils viennent. Les repères se troublent et les systèmes de référence se fracassent contre le mur de réalités quelques fois illisibles et immaîtrisables. Il ne suffit pas tenter de solder cette question en articulant de manière acrobatique la vieille dichotomie marxisante entre « origine de classe » et « position de classe » qui a beaucoup occupé jadis les « séminaristes » soixante-huitards. Beaucoup de ces Français de circonstance (quelle que soit la sincérité de leur adhésion -ou non- à la République et à son drapeau et de leur fidélité à leurs racines sublimées. Qui s’en préoccupe ?) savent ce qu’ils doivent à leur nouveau pays. Ce à quoi objectivement, ils n’auraient jamais pu prétendre si leurs parents n’avaient pas émigré ou s’ils avaient choisi la « nationalité sportive » de leur pays d’origine… pour quelques-uns, faute de mieux… Certains s’y retrouvent. Beaucoup s’y noient. On se souvient de l’aventure de ce footballeur lyonnais en 2015 sur le point de prendre l’avion pour Alger et qui finalement y a renoncé, convaincu par D. Deschamps de perspectives d’un meilleur destin… Dans ce jeu de dés pipés qui prétendrait y avoir trouvé son compte ? De l’analytique au systémique. Tout le monde bricole. Résumons-nous. Entre le Nord et le Sud, il y a une symétrie logique entre ce que perdent les uns et ce que gagnent les autres. Une vieille loi de la thermodynamique. Rien ne se perd rien ne se crée, tout se bricole et tout le monde triche. 1.- Les pays du Nord se paient les joueurs performants qu’ils n’ont pas mais qui viennent (peu ou prou) d’anciennes colonies, des pays face contre lesquels ils érigent des « murs » de plus en plus hauts. Leurs entreprises sportives, comme les autres, pratiquent une « immigration choisie », optimisent leur démarche et font le tri entre les bons et les mauvais immigrés. Mais pour opérer ce tri, ils se retrouvent coincés entre un discours de fraternité universelle (dérivé de la philosophie chrétienne recyclée par la Révolution française) et une « bonne gestion » des moyens encadrée par des images sépia et des discours hérités du XIXème siècle que défendaient jadis les Jules Ferry (à l’Assemblée nationale en 1885). Les discours des hommes politiques excessifs et franchement condamnables comme ceux de la sénatrice paraguayenne, produisant des réactions (légitimement indignées), détournent le regard de l’évidence : la discordance manifeste des couleurs de l’équipe de France, les discordances actuelles et les processus historiques qui les ont produites. Enfermé dans ses contradictions, le Nord ne s’embarrasse pas de considérations intellectuelles. Ses techniciens pragmatiques s’acquittent de la mission qui leur est confiée, tirent le meilleur parti des moyens mis à leur disposition et s’accommodent des succès d’équipes composés de Français… exotiques qui y trouvent leur compte, dans une Union de plus en plus xénophobe où leurs semblables sont maltraités. 2.- De leur côté, les pays du Sud sont empêtrés dans leurs propres travers et pas seulement dans le sport : confusions, incompétence, calculs à court terme, corruption, absence d’intelligence programmatique… Les autorités agissent au coup par coup. Pressées par les échéances, après les avoir ignorés, elles se souviennent de leurs compétences expatriées lorsqu’elles sont reconnues hors de leurs frontières. Exemple : lors de leur rencontre avec le Brésil le 14 juin dernier, aucun joueur de l’équipe du Maroc qui a débuté la partie ne joue dans une équipe de son pays. Et si ce n’est pas le cas de la Turquie et de l’Egypte, ça l’est de la plupart des autres équipes venues du Sud (l’Algérie, ou la Tunisie, à l’exception du gardien de but). Dans la précipitation, elles s’affairent à confectionner des équipes en additionnant des joueurs souvent très brillants et très motivés venus d’un peu partout dans le monde espérant produire une équipe, mais malheureusement sans mode d’emploi clair et stable, sans la culture et le temps nécessaire pour échafauder un système de jeu pérenne évolutif. Une mémoire apprenante qui corrige ses erreurs et progresse d’abord dans un cadre national, bien évalué bien équipé, bien renseigné sur les ressources disponibles. L’erreur est de croire qu’il suffit de bons joueurs pour faire une bonne équipe. Ces inconséquences ne peuvent produire et reproduire que des échecs perpétuels que les commentateurs tarifés s’acharnent à mettre sur le dos des joueurs ou de leur entraîneur. Naturellement, le déficit dépasse le cadre sportif qui ne fait que refléter par ses méthodes et par ses résultats aléatoires des déficits plus généraux, touchant à l’organisation globale de l’administration de la société et de son économie. Il en est ainsi des footballeurs comme des étudiants ou des chercheurs, des ingénieurs, des médecins, des techniciens et des managers, des ouvriers... formés à prix d’or et perdus… valorisés sous d’autres