L’Europe, l’Algérie et le Sud

Les limites d’une puissance sans stratégie méditerranéenne

L’Europe regarde vers l’Est pour contenir la Russie, vers l’Ouest pour préserver son alliance avec les États-Unis, mais elle continue de sous-estimer le Sud, po...

Cette contradiction constitue l’une des faiblesses majeures de sa stratégie internationale. Alors que Washington consolide ses positions dans son environnement continental et que Pékin déploie méthodiquement ses corridors commerciaux, industriels et énergétiques en Asie, en Afrique et jusqu’aux portes de l’Europe, l’Union européenne peine à transformer son poids économique en une puissance géopolitique pleinement autonome. Or, aucune stratégie européenne crédible ne peut se construire durablement en ignorant la Méditerranée et l’Afrique. Ces deux espaces ne sont pas des périphéries dont Bruxelles pourrait se préoccuper uniquement lorsque surgissent une crise migratoire, une rupture d’approvisionnement ou une menace sécuritaire. Ils constituent une profondeur stratégique essentielle : un espace de production énergétique, de développement industriel, de circulation commerciale, de coopération technologique et de stabilisation politique. Au cœur de cette géographie se trouve l’Algérie. Par sa façade méditerranéenne, ses ressources gazières, son potentiel solaire, ses infrastructures reliant l’Afrique du Nord à l’Europe et sa position au contact du Sahel, elle dispose d’atouts qui dépassent largement son statut de fournisseur d’hydrocarbures. Elle peut devenir l’un des pivots d’une nouvelle architecture euro-africaine, à condition que ses ambitions énergétiques se traduisent en capacités industrielles et que l’Europe accepte de construire avec elle une relation fondée sur la réciprocité. L’Italie semble avoir compris cette réalité avec son Plan Mattei. L’Espagne l’a apprise à travers les contradictions de sa politique méditerranéenne. L’Allemagne cherche à diversifier ses approvisionnements et à préparer l’économie de l’hydrogène. La France, pourtant dotée d’une longue expérience diplomatique, d’une présence historique en Afrique et d’une position géographique privilégiée, demeure handicapée par ses contradictions politiques et la persistance de contentieux avec Alger. Mais le problème dépasse les relations entre quelques capitales. Il révèle une faiblesse plus profonde de l’Union européenne : elle sait négocier des contrats, mais peine encore à construire une stratégie commune de puissance avec son voisinage méridional. L’enjeu n’est donc pas simplement de savoir combien de gaz l’Algérie peut exporter, combien de mégawatts solaires elle peut installer ou combien de tonnes d’hydrogène elle pourrait produire demain. Il est de déterminer si l’Europe saura convertir cette proximité géographique en une interdépendance organisée, capable de renforcer simultanément sa sécurité, son industrie et son autonomie stratégique. L’Europe, puissance économique et vulnérabilité stratégique L’Union européenne possède des capacités financières, scientifiques, technologiques et industrielles considérables. Pourtant, ces ressources ne lui garantissent pas une autonomie stratégique effective. La dépendance énergétique en constitue l’une des illustrations les plus évidentes. En 2024, l’Union européenne a produit environ 43% de l’énergie qu’elle consommait et importé les 57 % restants. Cette dépendance ne signifie pas qu’elle soit incapable d’agir, mais elle réduit ses marges de manœuvre lorsque ses fournisseurs, les routes d’approvisionnement ou les marchés mondiaux deviennent des instruments de pression géopolitique. La crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine, en février 2022, a révélé cette vulnérabilité. Pendant des décennies, une partie de l’industrie européenne, notamment allemande, a bénéficié d’un approvisionnement relativement abondant en gaz russe. Cette énergie alimentait la production industrielle, contribuait à la compétitivité de plusieurs secteurs et s’inscrivait dans une relation économique que certains responsables européens considéraient comme un facteur de stabilité politique. Cette architecture reposait toutefois sur une hypothèse fragile : l’interdépendance économique finirait par contenir les rivalités stratégiques. La guerre a brutalement invalidé cette hypothèse. L’Europe a dû rechercher de nouveaux fournisseurs, développer ses capacités d’importation de gaz naturel liquéfié, accélérer certaines installations énergétiques et réorganiser une partie de son industrie. Le recours au GNL américain, qatari et à d’autres fournisseurs a permis de réduire la dépendance au gaz russe, mais il a aussi déplacé une partie des vulnérabilités vers les marchés mondiaux et les infrastructures maritimes. La leçon est fondamentale : remplacer un fournisseur par plusieurs autres ne suffit pas nécessairement à garantir l’autonomie. Encore faut-il disposer d’une production intérieure suffisante, de réseaux adaptés, de capacités de stockage, de contrats diversifiés et d’une stratégie cohérente. La dépendance énergétique n’est donc pas seulement une question de volumes ou de prix. Elle influence la politique étrangère, la compétitivité industrielle, les choix de défense et la capacité d’un État à résister aux pressions extérieures. Il serait néanmoins excessif d’affirmer que l’Europe ne maîtrise pas sa diplomatie parce qu’elle importe une grande partie de son énergie. La dépendance n’entraîne pas automatiquement l’impuissance. Ce qui devient dangereux, c’est l’association entre une forte dépendance extérieure, des infrastructures insuffisamment diversifiées et l’absence de coordination politique. C’est précisément sur ce terrain que la Méditerranée acquiert une importance stratégique majeure. La Méditerranée : d’une frontière périphérique à une profondeur stratégique La Méditerranée est souvent abordée dans les politiques européennes à travers trois dossiers distincts: l’énergie, les migrations et la sécurité. Cette séparation est artificielle. Ces questions sont étroitement liées. Les infrastructures énergétiques nécessitent un environnement politique stable. Les investissements industriels supposent des transports fiables, une coopération institutionnelle et une sécurité juridique. La maîtrise des flux migratoires ne peut être dissociée du développement économique, de la stabilité des États et des perspectives offertes aux populations. L’Afrique du Nord occupe ainsi une position charnière entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et les grandes routes commerciales internationales. Dans cet ensemble, l’Algérie bénéficie d’une combinaison géographique particulièrement intéressante : une longue façade méditerranéenne, une profondeur territoriale saharienne, des frontières avec plusieurs pays du Sahel et des infrastructures gazières directement reliées au marché européen. Cette position peut lui permettre de jouer un rôle d’interface entre trois espaces. Le premier est celui de l’Union européenne, qui recherche la sécurité énergétique, la diversification industrielle et l’accès à des énergies moins carbonées. Le deuxième est celui du Maghreb, où les rivalités politiques et les divergences stratégiques continuent de limiter les possibilités d’intégration régionale. Le troisième est celui du Sahel, confronté à des crises sécuritaires, à la fragilité institutionnelle de plusieurs États et à la concurrence croissante de puissances extérieures. La géographie ne constitue cependant pas, à elle seule, une garantie de puissance. Un territoire devient un levier stratégique lorsque ses infrastructures, ses institutions, ses capacités productives et sa diplomatie lui permettent de transformer sa position en avantages durables. C’est là que se situe le véritable défi algérien : convertir les ressources naturelles et la situation géographique du pays en un système de développement capable de produire davantage de valeur ajoutée, d’attirer les investissements et de renforcer les relations économiques avec son voisinage. Pour l’Europe, l’enjeu est complémentaire. Il ne s’agit plus seulement de sécuriser des approvisionnements, mais de contribuer à la construction d’un espace économique méditerranéen plus intégré. L’Algérie : un fournisseur énergétique qui peut devenir un partenaire de puissance L’importance de l’Algérie dans l’équation européenne repose d’abord sur le gaz naturel. Les gazoducs TransMed, qui relie l’Algérie à l’Italie via la Tunisie, et Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne, donnent au pays un avantage géographique significatif. Contrairement au GNL, qui nécessite des installations de liquéfaction, des navires spécialisés et des terminaux de regazéification, le transport par gazoduc s’effectue à travers une infrastructure physique permanente. Cette continuité peut contribuer à la sécurité des approvisionnements européens. Elle ne supprime toutefois pas tous les risques : les gazoducs peuvent connaître des incidents techniques, des interruptions ou des contraintes de capacité, tandis que la production algérienne reste soumise aux besoins du marché intérieur et aux conditions d’exploitation des gisements. L’avantage de l’Algérie tient donc moins à une invulnérabilité supposée qu’à la diversification géographique qu’elle apporte au système énergétique européen. Mais réduire cette relation au gaz serait une erreur stratégique. L’Algérie dispose également d’un potentiel solaire important, d’une expérience dans les hydrocarbures, d’infrastructures énergétiques existantes et d’une proximité géographique favorable au développement de nouvelles filières industrielles. Ces atouts peuvent soutenir quatre objectifs complémentaires : sécuriser les exportations de gaz à court et moyen terme ; développer les capacités de production d’électricité renouvelable ; préparer, sous certaines conditions économiques et techniques, la production et le transport d’hydrogène bas carbone ; renforcer les infrastructures reliant les ressources énergétiques africaines aux marchés méditerranéens. L’Algérie pourrait ainsi évoluer progressivement d’un modèle dominé par l’exportation de matières premières vers un système plus diversifié, associant énergie, industrie, services techniques et transformation locale. Cette évolution ne sera cependant pas automatique. Elle nécessitera des investissements importants dans l’exploration gazière, les réseaux électriques, le stockage, la maintenance, la formation, les technologies industrielles et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Elle supposera également de maîtriser la croissance de la consommation intérieure, afin que le développement économique national ne réduise pas excessivement les volumes disponibles pour l’exportation. La question centrale est donc celle de la transformation de la rente en capital productif. L’Algérie possède des ressources qui intéressent l’Europe. Mais sa capacité à en tirer un avantage stratégique durable dépendra de sa faculté à développer son appareil productif, à améliorer la productivité et à inscrire les contrats énergétiques dans une politique industrielle cohérente. L’Italie et le Plan Mattei : une stratégie méditerranéenne plus lisible Parmi les puissances européennes, l’Italie est l’un des pays qui ont le plus explicitement fait de la relation avec l’Afrique un axe de leur stratégie internationale. Le Plan Mattei, lancé en 2024 sous le gouvernement de Giorgia Meloni, vise à structurer la coopération avec plusieurs pays africains autour de l’énergie, de l’agriculture, de la formation, des infrastructures et du développement économique. L’Algérie occupe une place importante dans cette démarche. La géographie explique une partie de cette convergence. L’Italie est directement exposée aux évolutions de la Méditerranée. Elle cherche à diversifier ses approvisionnements, à renforcer sa sécurité énergétique et à développer des partenariats économiques avec les pays de la rive sud. Le gaz algérien joue un rôle important dans cette stratégie, principalement à travers TransMed. Les deux pays cherchent également à développer des coopérations dans l’agriculture, l’industrie, la formation et les énergies renouvelables. L’intérêt du Plan Mattei réside dans sa volonté de dépasser une relation exclusivement commerciale. Un partenariat énergétique peut se limiter à l’achat de gaz et à la vente de technologies. Une stratégie de développement vise davantage : elle cherche à relier les investissements aux compétences, à la formation, à la production locale et à la création de chaînes de valeur. Pour l’Algérie, cette orientation présente un intérêt évident. Le pays a besoin de partenaires capables d’apporter des équipements, des technologies, des compétences et des débouchés industriels. Pour l’Italie, elle offre la possibilité de consolider son rôle de plateforme entre l’Europe et l’Afrique. Il convient toutefois de distinguer l’ambition politique du bilan effectif. Le Plan Mattei ne constitue pas, à lui seul, une garantie de financement, de transfert technologique ou de réussite industrielle. Son efficacité dépend de la réalisation des projets, de leur rentabilité et de leur capacité à répondre aux besoins des pays partenaires. Il existe également une asymétrie économique entre les deux pays. L’Italie dispose d’un appareil industriel développé, d’un accès aux marchés européens et de capacités technologiques importantes. L’Algérie cherche encore à diversifier son économie et à réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Pour que la coopération devienne réellement stratégique, les investissements doivent donc dépasser la simple extraction des ressources et favoriser la production locale, le développement des compétences et la participation des entreprises algériennes. La leçon du modèle italien est claire : la proximité géographique ne produit de puissance que lorsqu’elle s’accompagne d’une stratégie économique, d’une continuité diplomatique et de projets concrets. L’Espagne : la realpolitik face aux contradictions diplomatiques La relation entre l’Espagne et l’Algérie illustre une autre dimension de l’interdépendance méditerranéenne : la capacité des intérêts économiques à résister, au moins partiellement, aux crises politiques. En 2022, la décision du gouvernement espagnol de soutenir le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental a provoqué une grave crise diplomatique avec Alger. L’Algérie a suspendu le traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération avec l’Espagne, tandis que les relations commerciales subissaient de fortes perturbations. Pourtant, les flux gaziers par Medgaz n’ont pas été interrompus. Cette continuité montre que les infrastructures énergétiques répondent à des logiques de long terme qui ne se confondent pas toujours avec les tensions diplomatiques. Elle révèle également les limites d’une politique étrangère qui ne parvient pas à articuler de manière cohérente les intérêts stratégiques, les choix diplomatiques et les impératifs économiques. L’Espagne doit simultanément préserver ses relations avec le Maroc, gérer ses intérêts au Sahara occidental, sécuriser ses approvisionnements énergétiques et maintenir une relation fonctionnelle avec l’Algérie. Ces objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais ils exigent une diplomatie capable d’éviter qu’une décision prise sur un dossier régional ne compromette durablement les intérêts nationaux sur un autre. La relation hispano-algérienne montre ainsi que l’interdépendance énergétique peut servir de mécanisme de résilience sans suffire à résoudre les différends politiques. Pour Madrid, la question est désormais de construire une relation plus prévisible avec Alger. Pour l’Algérie, l’enjeu est de préserver ses intérêts tout en diversifiant ses débouchés et ses partenariats. Cette situation comporte également une leçon européenne : les intérêts nationaux des États membres ne se transforment pas spontanément en stratégie collective. En l’absence de coordination, les décisions bilatérales peuvent créer des tensions qui affaiblissent la cohérence de l’ensemble européen. L’Allemagne : de la dépendance russe à la recherche de nouveaux partenariats La crise énergétique de 2022 a profondément modifié les calculs stratégiques de l’Allemagne. Pendant des années, son modèle industriel a bénéficié d’un accès relativement avantageux au gaz russe. La rupture de cette relation a révélé la vulnérabilité d’une économie fortement industrialisée dont certaines activités dépendent d’un approvisionnement énergétique abondant et compétitif. Berlin a depuis diversifié ses sources, développé ses capacités d’importation de GNL et accéléré ses efforts en faveur des énergies renouvelables. L’Algérie s’inscrit dans cette nouvelle recherche de partenaires. Son potentiel gazier, ses perspectives dans l’hydrogène et les possibilités de coopération industrielle intéressent l’Allemagne. Mais les relations entre les deux pays ne doivent pas être interprétées comme la construction d’une nouvelle dépendance exclusive. L’intérêt allemand est plutôt de multiplier les sources d’approvisionnement, de sécuriser les volumes disponibles et de préparer les transformations industrielles liées à la décarbonation. Le projet SoutH2 Corridor illustre cette orientation. Il vise à développer un corridor de transport d’hydrogène reliant l’Afrique du Nord à l’Europe centrale, en passant notamment par l’Italie et l’Autriche, avec une connexion vers l’Allemagne. L’objectif annoncé peut atteindre quatre millions de tonnes d’hydrogène par an à terme. Il s’agit d’une ambition considérable, dont la concrétisation dépendra de la disponibilité de l’hydrogène, de son coût de production, des infrastructures de transport et de la demande industrielle européenne. L’utilisation partielle de gazoducs existants pourrait réduire certains coûts, mais elle ne dispense pas de travaux d’adaptation, d’études techniques, de décisions d’investissement et de mécanismes contractuels. Il faut donc distinguer le corridor envisagé d’une infrastructure déjà opérationnelle. La coopération industrielle pourrait néanmoins produire des effets positifs avant même l’apparition d’exportations massives d’hydrogène. Les échanges de technologies, la formation technique, l’amélioration des équipements énergétiques et les investissements dans les infrastructures peuvent contribuer à renforcer les capacités algériennes. Pour Berlin, le défi consiste à inscrire ces projets dans une stratégie industrielle réaliste. Pour Alger, il est de veiller à ce que le partenariat ne se limite pas à l’exportation future d’une nouvelle matière première, mais soutienne également le développement de compétences et d’activités industrielles sur son territoire. Le solaire algérien : un levier de souveraineté énergétique L’un des éléments les plus importants de la stratégie énergétique algérienne réside dans le développement des énergies renouvelables. L’Algérie dispose d’un ensoleillement élevé et de vastes espaces susceptibles d’accueillir des installations photovoltaïques. Ce potentiel constitue un avantage naturel, mais sa valorisation dépend des capacités industrielles, des réseaux, du stockage et de la disponibilité des financements. Le programme visant 15 000 MW de capacités renouvelables à l’horizon 2035 représente un changement d’échelle. La construction de centrales photovoltaïques dans plusieurs wilayas marque une évolution par rapport à une période où les objectifs annoncés se traduisaient difficilement en réalisations suffisamment rapides. L’enjeu stratégique est double. Il s’agit d’abord de répondre à une partie croissante de la demande intérieure en électricité, notamment pendant les périodes de forte consommation liées à la climatisation. En remplaçant une partie de la production électrique au gaz par une production solaire, l’Algérie pourrait préserver davantage de gaz pour l’exportation ou pour les usages industriels à plus forte valeur ajoutée. Il s’agit ensuite de préparer l’exportation d’électricité renouvelable vers l’Europe, notamment via le projet Medlink. Mais il existe une différence fondamentale entre posséder un potentiel solaire exceptionnel et devenir un acteur majeur du marché international de l’électricité renouvelable. La seconde ambition exige des infrastructures supplémentaires, des contrats d’achat à long terme, des interconnexions fiables et un cadre réglementaire prévisible. Le potentiel naturel est un avantage. Sa conversion en puissance économique dépend de la politique industrielle. Medlink : une connexion électrique qui pourrait changer la relation euro-algérienne Le projet Medlink vise à relier l’Algérie à l’Italie par une interconnexion électrique passant par la Tunisie, avec une capacité annoncée de 2 000 MW. Son intérêt dépasse le simple échange d’électricité. Aujourd’hui, les relations énergétiques entre l’Algérie et l’Europe reposent largement sur les hydrocarbures. Une interconnexion électrique pourrait ouvrir une nouvelle dimension de coopération, en permettant d’envisager des exportations d’électricité renouvelable lorsque la production disponible, les besoins intérieurs et les conditions économiques le permettent. Le projet s’inscrit dans une logique de complémentarité entre les ressources renouvelables de l’Afrique du Nord et la demande européenne. Son inscription dans les dispositifs européens consacrés aux projets transfrontaliers constitue une étape importante. Elle peut faciliter la coordination institutionnelle et ouvrir des possibilités de soutien financier. Elle ne signifie cependant pas que l’intégralité du financement soit acquise, que tous les contrats soient conclus ou que la mise en service soit garantie. La réalisation d’une interconnexion sous-marine de cette ampleur exige des investissements importants, une coordination entre plusieurs États, des études techniques, des accords sur les tarifs et les flux d’électricité ainsi qu’un cadre de financement solide. Elle pose également une question économique fondamentale : quelle part de la production solaire algérienne serait destinée au marché intérieur et quelle part pourrait être exportée sans compromettre les besoins nationaux ? La réponse doit être déterminée par une analyse de la demande, des coûts, des capacités de production et des investissements nécessaires. L’exportation ne doit pas devenir une fin en soi. Elle doit compléter le développement économique national. Si Medlink se concrétise, l’Algérie pourrait diversifier ses recettes énergétiques et participer plus directement au marché européen de l’électricité. Pour l’Europe, le projet contribuerait à diversifier les sources d’approvisionnement et à renforcer les connexions avec son voisinage méridional. Mais l’avantage le plus important serait peut-être politique : il montrerait que la coopération euro-algérienne peut dépasser le rapport traditionnel entre un producteur d’hydrocarbures et des consommateurs européens. Le gazoduc transsaharien : l’ambition africaine au service de la sécurité énergétique européenne Le Trans-Saharan Gas Pipeline, ou TSGP, est l’un des projets les plus ambitieux de coopération énergétique entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria. L’objectif est de permettre l’acheminement du gaz nigérian vers l’Algérie à travers le Niger, puis son exportation vers les marchés européens grâce aux infrastructures disponibles et à celles qui pourraient être développées. Le tracé envisagé s’étend sur environ 4 000 kilomètres, pour une capacité théorique pouvant atteindre 30 milliards de mètres cubes par an. L’intérêt du projet est considérable. Le Nigeria possède des ressources gazières importantes, tandis que l’Algérie dispose d’une expérience dans le transport des hydrocarbures et d’une connexion directe avec le marché méditerranéen. Le TSGP pourrait ainsi relier davantage les ressources énergétiques de l’Afrique subsaharienne aux infrastructures d’exportation de l’Afrique du Nord. Pour l’Algérie, il offrirait la possibilité de renforcer son rôle de plateforme énergétique africaine. Pour le Nigeria, il ouvrirait une voie supplémentaire de commercialisation de sa production. Pour l’Europe, il représenterait une source potentielle de diversification. Ce projet illustre la capacité de l’Algérie à structurer des corridors énergétiques transcontinentaux. Il s’inscrit dans une vision stratégique où l’Algérie ne se contente pas d’exporter ses propres ressources, mais devient un hub énergétique reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe. Cette position renforce son poids dans les négociations avec ses partenaires européens et lui permet de proposer une offre diversifiée : gaz naturel, électricité renouvelable, et à terme hydrogène. À long terme, le TSGP pourrait contribuer à une meilleure intégration énergétique africaine et renforcer la capacité des pays concernés à négocier avec leurs partenaires extérieurs. Il pourrait également modifier les équilibres entre les différents corridors d’exportation du gaz africain. Son intérêt géopolitique est donc majeur : il fait de l’Algérie un acteur incontournable de la sécurité énergétique européenne, au moment où l’Europe cherche précisément à diversifier ses sources d’approvisionnement. SoutH2, hydrogène et transition industrielle : ne pas confondre horizon stratégique et marché immédiat L’hydrogène constitue un autre volet de la relation énergétique entre l’Algérie et l’Europe. Le projet SoutH2 Corridor cherche à préparer une infrastructure reliant l’Afrique du Nord aux centres industriels européens, notamment en Italie, en Autriche et en Allemagne. L’objectif de transporter jusqu’à quatre millions de tonnes d’hydrogène par an est particulièrement ambitieux. Il correspond à une vision dans laquelle l’Algérie pourrait utiliser ses ressources solaires et son expérience énergétique pour participer à la décarbonation de certaines industries européennes. L’hydrogène peut notamment intéresser les secteurs dont les émissions sont difficiles à réduire par la seule électrification, comme certaines activités sidérurgiques, chimiques ou industrielles. Mais son développement suppose de résoudre plusieurs difficultés. La production d’hydrogène renouvelable exige de grandes quantités d’électricité renouvelable et d’eau. Dans un pays où la disponibilité de l’eau constitue un enjeu stratégique, les besoins hydriques des installations devront être intégrés aux études économiques et environnementales. Il faudra également développer les équipements de production, les installations de compression, les infrastructures de transport et les dispositifs de stockage. Le coût de l’hydrogène livré en Europe devra enfin être compétitif par rapport aux autres solutions de décarbonation. L’utilisation de gazoducs existants peut faciliter certains investissements, mais les conduites et les équipements ne peuvent pas tous être réutilisés sans adaptation. Le calendrier dépendra donc des études techniques et des décisions d’investissement. L’hydrogène ne remplacera pas nécessairement le gaz naturel dans un délai court. Les deux filières pourraient coexister pendant une longue période, avec des usages différents. L’intérêt de SoutH2 réside dans la préparation d’une infrastructure susceptible d’accompagner la transformation énergétique européenne. Pour l’Algérie, le projet représente une opportunité de diversifier ses exportations. Mais le véritable bénéfice dépendra de la capacité à créer des emplois qualifiés, à développer des compétences locales et à conserver une part significative de la valeur ajoutée sur le territoire national. L’enjeu n’est pas de devenir simplement un fournisseur d’hydrogène après avoir été un fournisseur de gaz. Il est de participer à la chaîne industrielle qui rendra cette nouvelle énergie économiquement viable. Une architecture énergétique cohérente, mais encore à consolider Pris séparément, le solaire, Medlink, le TSGP et SoutH2 présentent des caractéristiques et des calendriers différents. Ensemble, ils dessinent néanmoins une orientation stratégique identifiable. Le gaz naturel demeure essentiel à court terme. Les infrastructures existantes permettent de répondre à une demande européenne déjà constituée. Le solaire pourrait progressivement contribuer à la demande intérieure et, si les capacités de production et les interconnexions le permettent, aux exportations d’électricité. Le TSGP pourrait élargir les ressources gazières disponibles dans l’espace algéro-nigérian. SoutH2 prépare, quant à lui, une éventuelle nouvelle filière d’exportation énergétique destinée aux industries européennes. Cette complémentarité offre à l’Algérie une possibilité de diversification. Elle ne doit toutefois pas être interprétée comme une chaîne déjà intégrée sur les plans technique, financier et commercial. Les différents projets n’ont pas tous atteint le même degré de maturité, et leur articulation nécessitera des investissements ainsi qu’une planification rigoureuse. La cohérence stratégique ne réside donc pas dans la certitude que tous les projets seront réalisés simultanément. Elle réside dans la possibilité de les inscrire dans une vision commune, tout en conservant la flexibilité nécessaire pour ajuster les calendriers et les priorités. Pour l’Algérie, cette vision devrait reposer sur trois principes. Premièrement, préserver la sécurité énergétique intérieure. Deuxièmement, augmenter la valeur ajoutée produite localement. Troisièmement, diversifier les débouchés extérieurs sans créer une nouvelle dépendance exclusive à l’égard d’un marché ou d’une technologie. Pour l’Europe, la démarche complémentaire consisterait à articuler ses besoins énergétiques, ses objectifs climatiques, ses politiques industrielles et ses instruments financiers. La réussite dépendra moins du nombre d’annonces que de la capacité des deux partenaires à transformer leurs intérêts communs en projets rentables et durables. L’interdépendance énergétique : une relation à équilibrer Il serait erroné de présenter l’Algérie comme un fournisseur totalement indépendant de ses partenaires et l’Europe comme un client incapable de modifier ses approvisionnements. La relation est plus complexe. L’Algérie dispose d’importantes ressources gazières, mais une partie substantielle de sa production est absorbée par la consommation intérieure. La croissance démographique, le développement industriel et les besoins électriques augmentent la pression sur les ressources disponibles. Le pays doit donc investir dans l’exploration, le développement des gisements, la modernisation des installations et l’efficacité énergétique. Les partenariats internationaux peuvent contribuer à mobiliser les capitaux, les technologies et les compétences nécessaires. De son côté, l’Europe dispose de plusieurs fournisseurs, de capacités d’importation de GNL, d’une production énergétique intérieure et d’un potentiel de développement des énergies renouvelables. Elle n’est donc pas condamnée à dépendre exclusivement de l’Algérie. Toutefois, la diversification a un coût. Elle exige des infrastructures, des contrats, des investissements et parfois des approvisionnements plus coûteux. L’Algérie offre une proximité géographique et des infrastructures existantes qui peuvent constituer un avantage économique et stratégique. La relation doit donc être comprise comme une interdépendance potentielle, dont l’équilibre dépendra des conditions commerciales, des investissements et des choix politiques. Cette interdépendance devient une force lorsqu’elle encourage la coopération, la prévisibilité et le développement mutuel. Elle devient une faiblesse lorsque l’un des partenaires cherche à imposer des conditions déséquilibrées, lorsque les contrats manquent de transparence ou lorsque les projets ne produisent pas les résultats économiques attendus. Pour Alger, l’objectif ne doit pas être de rendre l’Europe dépendante, mais de faire de la coopération énergétique un levier de développement national. Pour Bruxelles, l’enjeu n’est pas de remplacer une dépendance par une autre, mais de construire un système énergétique diversifié, résilient et économiquement viable. Le Sahel : la sécurité ne peut pas être réduite au contrôle des frontières La dimension sécuritaire constitue un autre élément essentiel de la relation entre l’Algérie et l’Europe. La région sahélienne est confrontée à des conflits armés, à l’expansion de groupes terroristes, à des trafics transfrontaliers et à des fragilités institutionnelles qui affectent plusieurs États. Ces crises ont des conséquences sur les échanges commerciaux, les investissements, les infrastructures et les déplacements de population. L’Algérie occupe une position particulière en raison de sa proximité géographique, de son expérience sécuritaire et de ses relations historiques avec plusieurs pays de la région. Son rôle peut contribuer à la recherche de solutions politiques et à la coopération régionale. Mais il faut éviter de réduire sa contribution à une fonction de surveillance des frontières ou de lutte contre les migrations irrégulières. Une stratégie de stabilisation durable exige également le développement économique, le renforcement des institutions, la coopération entre États et la prévention des conflits. La sécurité des infrastructures énergétiques dépend elle-même de cette stabilité. Le TSGP, par exemple, ne pourra devenir une infrastructure fiable que si les pays concernés sont capables d’assurer la sécurité de son tracé et de maintenir une coopération politique suffisante. De même, les investissements industriels et énergétiques nécessitent un environnement régional dans lequel les risques peuvent être évalués et maîtrisés. L’Europe a donc intérêt à considérer l’Algérie comme un partenaire de dialogue et de coopération régionale, plutôt que comme un simple instrument de gestion des conséquences des crises sahéliennes. L’Algérie, de son côté, doit pouvoir défendre ses propres priorités et préserver son autonomie de décision. Une coopération efficace suppose des intérêts communs, mais également la reconnaissance des différences d’approche. L’Union européenne ne peut pas imposer une stratégie uniforme à une région dont les États ont des trajectoires, des contraintes et des perceptions de la sécurité différentes. La Méditerranée et le Sahel doivent être abordés comme des espaces politiques à part entière, et non comme de simples zones tampons protégeant l’Europe des crises extérieures. Les États-Unis et la Chine : deux modèles de puissance que l’Europe ne peut ignorer La question méditerranéenne ne peut être pleinement comprise sans examiner la compétition entre les grandes puissances. Les États-Unis disposent d’une puissance militaire, financière et technologique considérable. Leur capacité à influencer les marchés énergétiques, les infrastructures financières et les équilibres sécuritaires internationaux leur donne des moyens d’action qui dépassent largement leur environnement immédiat. La Chine, de son côté, a développé une stratégie de long terme associant investissements industriels, infrastructures, commerce, technologies et accès aux marchés. Son influence en Afrique repose notamment sur sa capacité à financer et à réaliser certains projets, à fournir des équipements et à inscrire ses relations économiques dans des horizons temporels longs. Ces deux modèles ne sont pas identiques, et leurs limites sont réelles. Les États-Unis ne contrôlent pas tous les marchés énergétiques, tandis que les investissements chinois ne garantissent pas systématiquement un développement équilibré aux pays partenaires. Néanmoins, ils illustrent deux formes de projection de puissance dont l’Europe cherche à tirer les enseignements. L’Union européenne possède, elle aussi, des capacités financières et technologiques considérables. Elle dispose d’un marché important, de grandes entreprises industrielles et d’institutions capables de mobiliser des investissements à grande échelle. Son problème est moins l’absence de ressources que la difficulté à les réunir autour d’objectifs stratégiques communs. Les États membres poursuivent leurs propres intérêts. Les instruments financiers sont répartis entre plusieurs institutions. Les priorités énergétiques, industrielles et diplomatiques ne coïncident pas toujours. Cette fragmentation réduit la capacité européenne à proposer rapidement des projets cohérents et à tenir une ligne politique durable. Dans ce contexte, la relation avec l’Algérie constitue un test. L’Europe saura-t-elle proposer une coopération intégrant l’énergie, l’industrie, les infrastructures, la formation et le développement régional ? Ou continuera-t-elle à négocier séparément des contrats de gaz, des projets d’électricité et des accords de coopération sécuritaire ? La réponse déterminera une partie de sa crédibilité en Afrique du Nord. Mais une précision s’impose : l’Algérie ne doit pas être envisagée comme un territoire que l’Europe chercherait à soustraire à l’influence américaine ou chinoise. Elle possède ses propres intérêts, ses propres partenaires et sa propre diplomatie. Le véritable objectif devrait être de construire une relation suffisamment avantageuse pour que les deux parties choisissent librement de l’approfondir. La France : le chaînon manquant de la stratégie européenne La France occupe une position paradoxale dans cette recomposition. Sa géographie, ses capacités diplomatiques, ses liens économiques avec l’Afrique du Nord et son rôle au sein de l’Union européenne pourraient en faire l’un des principaux moteurs d’une stratégie méditerranéenne. Pourtant, ses relations avec l’Algérie restent marquées par les héritages de la colonisation, les contentieux mémoriels, les divergences diplomatiques et les tensions liées à la politique intérieure française. Ces difficultés ne sont pas nouvelles. Mais elles prennent une importance particulière à un moment où l’Europe cherche à diversifier ses partenariats et à renforcer son autonomie stratégique. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron a défendu l’idée d’une Europe capable d’agir davantage par elle-même. Cette ambition s’est heurtée à plusieurs contraintes : les divergences entre États membres, la dépendance persistante à l’égard des capacités militaires américaines, les difficultés économiques et les divisions politiques internes. La dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 a accentué l’incertitude politique française. Les tensions budgétaires, les difficultés à dégager des majorités stables et les désaccords sur la politique étrangère ont également réduit la lisibilité de l’action gouvernementale. Il faut toutefois éviter de confondre fragilité politique intérieure et disparition de la capacité diplomatique française. La France conserve des atouts importants, notamment son appareil diplomatique, sa dissuasion nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et ses capacités militaires. La difficulté réside dans leur conversion en une stratégie cohérente et durable. Sur la relation avec l’Algérie, la France a trop souvent donné l’impression d’alterner les gestes de rapprochement et les décisions conflictuelles, sans parvenir à inscrire la coopération dans un cadre suffisamment stable. Cette instabilité affecte les relations économiques, les échanges universitaires, la coopération industrielle et les possibilités de dialogue sur les questions régionales. Elle nourrit également la perception selon laquelle certaines décisions diplomatiques françaises sont influencées par des considérations de politique intérieure. La France doit donc répondre à une question fondamentale : veut-elle entretenir une relation avec l’Algérie principalement à travers le prisme de ses débats mémoriels et de ses tensions politiques, ou entend-elle en faire un partenariat stratégique fondé sur des intérêts réciproques ? Une coopération renforcée pourrait concerner l’industrie, la formation, l’énergie, la recherche scientifique, les échanges universitaires et la sécurité régionale. Elle exigerait toutefois une relation d’égal à égal, dans laquelle les divergences ne seraient ni niées ni utilisées systématiquement comme des instruments de pression. Le dialogue avec Alger ne peut être durable s’il repose sur l’idée que l’histoire confère à Paris un statut particulier ou des droits politiques privilégiés. La France doit accepter que l’Algérie mène une politique étrangère autonome, diversifie ses partenaires et défende ses intérêts nationaux. En retour, l’Algérie a intérêt à maintenir des canaux de dialogue avec un pays dont le poids économique, scientifique et diplomatique demeure important. Le problème français est ainsi également un problème européen. Lorsque Paris est absorbé par ses contradictions internes et ses tensions avec Alger, il devient plus difficile de construire une approche européenne cohérente en Méditerranée. L’Italie, l’Espagne et l’Allemagne développent leurs propres relations avec l’Algérie. Cette évolution est légitime, mais elle souligne l’absence d’un véritable cadre collectif. La France ne retrouvera pas son rôle moteur en Méditerranée en revendiquant une influence historique. Elle le retrouvera en proposant des projets crédibles et en démontrant sa capacité à travailler avec ses partenaires sur une base d’égalité. Les limites européennes : fragmentation, financement et absence de doctrine commune La principale faiblesse européenne réside dans la difficulté à articuler trois dimensions : la stratégie politique, les instruments financiers et la réalisation industrielle. La première difficulté est la fragmentation des intérêts nationaux. L’Italie privilégie une approche associant énergie et développement africain. L’Espagne se concentre notamment sur la sécurité de ses approvisionnements et ses relations régionales. L’Allemagne cherche à diversifier ses sources énergétiques et à préparer ses industries aux transformations liées à la décarbonation. Ces approches peuvent être complémentaires. Mais elles ne constituent pas automatiquement une stratégie européenne. Une véritable politique commune devrait déterminer les priorités, répartir les responsabilités, organiser les financements et assurer la cohérence entre les décisions nationales. La deuxième difficulté est financière. Les projets de grande ampleur exigent des investissements importants sur plusieurs années. Les capacités de production renouvelable, les réseaux électriques, les interconnexions, les gazoducs et les infrastructures d’hydrogène ne peuvent pas être réalisés uniquement à partir d’annonces politiques. Ils nécessitent des études de faisabilité, des contrats d’achat, des mécanismes de partage des risques, des garanties financières et des règles de gouvernance transparentes. L’Union européenne dispose d’instruments susceptibles de soutenir ces investissements, notamment à travers ses institutions financières et ses mécanismes de financement des infrastructures. Mais la disponibilité d’instruments financiers ne signifie pas que chaque projet est automatiquement financé. La troisième difficulté est politique. L’Europe ne dispose pas encore d’une doctrine suffisamment claire définissant la nature du partenariat qu’elle souhaite construire avec son Sud. S’agit-il principalement d’assurer des approvisionnements énergétiques ? De développer des chaînes de valeur industrielles ? De renforcer la sécurité régionale ? De favoriser le développement économique des pays partenaires ? De construire un espace de coopération scientifique et technologique ? Ces objectifs peuvent se renforcer mutuellement, mais ils nécessitent des arbitrages. Un partenariat limité à l’achat de matières premières risque de reproduire les déséquilibres existants. Une stratégie fondée exclusivement sur le contrôle des migrations ne peut pas répondre aux causes économiques et politiques des crises. Une coopération industrielle sans financement ni transfert de compétences restera largement théorique. L’Europe doit donc dépasser la juxtaposition de politiques sectorielles. Elle doit considérer le développement du Sud méditerranéen comme une question directement liée à sa propre sécurité économique et politique. Les conditions d’un véritable partenariat euro-algérien Pour dépasser les limites actuelles, plusieurs orientations pourraient structurer une coopération plus ambitieuse. Première priorité : établir une feuille de route énergétique commune. Cette feuille de route devrait distinguer les capacités gazières existantes, les investissements nécessaires pour maintenir ou développer les exportations, les objectifs renouvelables et les conditions de réalisation des projets électriques et hydrogène. Elle devrait également intégrer la croissance de la consommation intérieure algérienne et les impératifs de sécurité énergétique nationale. Deuxième priorité : associer les contrats énergétiques à des investissements industriels. L’Algérie ne doit pas seulement exporter des hydrocarbures ou, demain, de l’électricité et de l’hydrogène. Elle doit chercher à développer des compétences, des entreprises, des activités de maintenance et des capacités de transformation. Les partenariats européens pourraient contribuer à cette évolution à travers la formation, les transferts de savoir-faire et la participation des entreprises locales. Troisième priorité : créer un mécanisme de financement plus lisible. Les grands projets nécessitent des engagements financiers cohérents, une répartition claire des risques et une coordination entre les institutions européennes, les États membres, les entreprises et les partenaires algériens. Un tel mécanisme devrait s’appuyer sur des évaluations indépendantes, des contrats transparents et des objectifs de rentabilité réalistes. Quatrième priorité : faire de la Méditerranée un espace de coopération industrielle. La coopération ne devrait pas se limiter à l’énergie. Elle pourrait concerner les infrastructures, l’agriculture, la gestion de l’eau, la recherche scientifique, les technologies numériques et la formation professionnelle. Cette diversification renforcerait la résilience du partenariat en réduisant sa dépendance à l’évolution des prix des hydrocarbures. Cinquième priorité : inscrire la coopération sécuritaire dans une approche régionale. La stabilité du Sahel et de l’Afrique du Nord ne peut pas être obtenue uniquement par des accords bilatéraux ou des dispositifs de contrôle des frontières. Elle exige une coordination politique, le respect des souverainetés, la prévention des conflits et une meilleure articulation entre sécurité et développement. Sixième priorité : accepter une véritable réciprocité. L’Algérie doit pouvoir défendre ses intérêts, diversifier ses partenaires et déterminer ses propres priorités de développement. L’Europe doit pouvoir sécuriser ses approvisionnements, mais sans chercher à transformer cette nécessité en moyen de tutelle politique. Un partenariat durable repose sur des intérêts convergents, des engagements réciproques et la capacité à gérer les désaccords sans remettre systématiquement en cause l’ensemble de la relation. L’Algérie est une porte stratégique ; l’Europe doit encore construire la maison commune L’Europe se trouve à un moment décisif de son évolution géopolitique. Elle dispose d’un marché considérable, d’une puissance industrielle importante, de capacités scientifiques avancées et d’instruments financiers susceptibles de soutenir une stratégie internationale ambitieuse. Pourtant, ces atouts ne suffisent pas à garantir son autonomie. La dépendance énergétique, les divergences entre États membres, les contraintes budgétaires et l’absence d’une doctrine commune pour la Méditerranée limitent sa capacité à agir comme une puissance pleinement cohérente. L’Algérie représente une opportunité stratégique dans ce contexte. Ses infrastructures gazières, son potentiel solaire, sa position géographique et ses perspectives de coopération avec les pays africains peuvent contribuer à renforcer les relations énergétiques et industrielles entre les deux rives de la Méditerranée. Le Plan Mattei italien, les relations gazières hispano-algériennes, l’intérêt allemand pour l’hydrogène et les perspectives ouvertes par Medlink et le gazoduc transsaharien témoignent de cette évolution. Mais il faut distinguer les projets opérationnels des ambitions encore conditionnées par le financement, les infrastructures et les décisions d’investissement. La valeur stratégique d’un projet ne se mesure pas seulement à son potentiel annoncé, mais à sa capacité à devenir une infrastructure fiable, économiquement viable et utile aux deux partenaires. Pour l’Algérie, le défi consiste à transformer ses ressources en développement productif, à maîtriser sa consommation énergétique et à diversifier son économie. Pour l’Europe, il est de dépasser les stratégies nationales dispersées afin de construire un véritable partenariat méditerranéen. La France, en particulier, doit comprendre qu’elle ne peut retrouver une influence durable en Afrique du Nord en s’appuyant sur les héritages du passé. Elle doit la reconstruire par la qualité de ses propositions, la stabilité de ses engagements et le respect de la souveraineté de ses partenaires. L’Italie a montré qu’une stratégie méditerranéenne pouvait être organisée autour d’objectifs économiques et énergétiques. L’Espagne a démontré que les intérêts de long terme finissent par imposer le dialogue. L’Allemagne cherche à convertir sa vulnérabilité énergétique en une politique de diversification. Reste à savoir si l’Union européenne saura réunir ces démarches dans une vision commune. Car l’enjeu dépasse la sécurité du gaz ou l’exportation future d’électricité solaire. Il concerne la capacité de l’Europe à participer à la construction d’un espace méditerranéen où les investissements, les infrastructures, les échanges industriels et la coopération sécuritaire produisent des avantages partagés. L’Algérie n’est pas une simple porte que l’Europe pourrait ouvrir à sa convenance. Elle est un État souverain, doté de ses propres ambitions, de ses propres contraintes et d’une diplomatie qui entend préserver son autonomie. C’est précisément cette réalité qui devrait guider la relation. L’Europe ne pèsera durablement face aux États-Unis et à la Chine que si elle cesse de considérer son Sud comme une périphérie à gérer et commence à le traiter comme un partenaire stratégique avec lequel construire. L’Algérie peut être l’un des pivots de cette recomposition, mais elle ne peut, à elle seule, compenser l’absence de stratégie européenne. La véritable question n’est donc pas de savoir si Alger peut fournir du gaz, développer son solaire ou participer à de futurs corridors énergétiques. Elle est de savoir si l’Europe saura mobiliser ses capitaux, ses technologies et ses institutions pour transformer cette proximité en un projet de développement commun. Tant que les intérêts nationaux européens resteront insuffisamment coordonnés, l’Union disposera d’une puissance économique considérable sans en exploiter pleinement le potentiel géopolitique. L’Algérie organise progressivement son offre. L’Europe doit encore organiser sa stratégie. Et c’est dans cet écart entre la construction d’une ambition régionale et l’absence d’une vision collective que se joue une partie de l’avenir méditerranéen.