17 Octobre 1961. Par-delà les quais de la Seine

L’essentiel et le contingent

Suite et fin Le 05 juillet, l’Algérie renaissait. L’Etat français et les Nations Unies en avaient pris acte.

L’essentiel et le contingent
Toute controverse truffée de sous-entendus à propos de la date de l’indépendance est vaine. Par-delà les faits, il y a l’élégance de la démonstration. Chacun son roman national. Il fut nécessaire politiquement (au sens exact du mot) qu’un 05 juillet effaçât un autre. Il y a le vote et il y a son interprétation historique et politique. La nation algérienne devait boucler sur elle-même, dans l’espace et dans le temps. Comme en toutes nations, y compris en « France éternelle ». 9.- Ainsi, le tribunal de l’histoire a rendu son jugement ; les djebels et les maquis en guise de prétoires. Le verdict ? Tous les hommes, les femmes et les enfants des rues et des campagnes algériennes l’ont proclamé et festoyé en cet été 62. De ce fait, l’Algérie n’a plus de plainte à déposer, ni aucune rente de culpabilité à administrer, pas davantage de ressentiment à entretenir pour « exploiter » la mémoire de ses morts. Il n’y a plus de vengeance, ni de gorges à rendre à quiconque. Si rien ne doit être oublié, il n’y a rien à pardonner. Cette guerre est terminée. 10.- A contrario, la guerre de libération n’a pas été entreprise au nom de Dieu. En-tout-cas pas au nom d’un Dieu partisan d’une guérilla théocratique. Les combattants algériens pour l’indépendance étaient musulmans, c’est vrai, mais ils étaient d’abord pour la libération de leur pays, pas pour se lancer dans une campagne prosélyte.(17) La cause algérienne était une cause politique pour l’équité et l’égalité en droit. Et si un Dieu devait habiter son intention, il ne pourrait s’agir que d’un Dieu universel qui ne trie pas les consciences. Des hommes de toutes confessions, y compris ceux qui faisaient pétition de ne pas en avoir, se sont levés (et certains ont donné leur vie) pour l’indépendance algérienne et/ou pour l’honneur qu’ils se devaient à leur propre patrie, embourbée et dévoyée dans un mauvais parti.(18) 11.- Aujourd’hui, comme hier, hélas, les braises engendrent des cendres. Nul ne peut raisonnablement discuter le poids et la responsabilité de la colonisation française en Algérie. De la désorganisation territoriale aux héritages institutionnels, de la dépersonnalisation à la déstructuration de l’économie organisée autour des exportations des « produits coloniaux ». Mais il ne serait pas conforme à la vérité de lui faire porter la responsabilité tout ce qui advint après 1962 et surtout après 1979. Par-delà tous les enchaînements causatifs dérivés de 1830. De la gabegie des années quatre-vingt (qui s’est continué au tournant du millénaire - comme elle a commencé - à la faveur d’une embellie pétrolière fortuite) au suicide collectif d’une décennie de désordres mêlant combat politique et délires eschatologiques, jusqu’à une amnistie « opportune », les Algériens portent collectivement l’exclusive et unique responsabilité de ces échecs. Face aux générations futures et face à l’Histoire. Comment expliquer et justifier que l’économie continue des décennies durant à souffrir du « syndrome hollandais », à dépendre des hasards de la géologie, de l’exportation de matières premières et de leur cotation erratique sur les marchés mondiaux ? Cependant que la gangrène informelle (une délinquance que certains songent à gratifier en la légalisant selon un credo libéral mal digéré qui ne trompe personne) gagne tous les rouages de l’économie, de la société et de la sphère politique. A quand, si ce n’est déjà le cas, un gouvernement informel ? Si le naufrage des années 1990 est le produit de divagations domestiques, il ne saurait créditer a posteriori de supposés « bienfaits de la colonisation ». Les troubles algériens de cette décennie funeste ne peuvent servir de prétexte aux revanchards qui votent des lois scélérates et subreptices pour faire obstacle à une politique nécessaire et inévitable de bon voisinage. Nécessaire pour une prospérité commune, nécessaire à une sécurité commune. La France ne saurait trouver avantage aux malheurs algériens, attisés de l’étranger, de quelques façons qu’on l’imagine, comme on l’a vu en Irak, en Libye et aujourd’hui en Syrie, au Sahel, en Afrique, en Amérique Latine… sous des prétextes spécieux d’insécurité que représenteraient ces régimes pour leurs peuples, leur voisinage ou la paix du monde. 12.- Depuis 1968, l’Algérie commémore la date du 17 octobre comme la Journée nationale de l’émigration. En 1995, la communauté expatriée a donné un nouveau sens à cette commémoration et a surpris en démontrant son attachement à son pays et à la fin des malheurs qui le frappent. Après un forum exceptionnel organisé à Alger qui a réuni alors les représentants des Algériens venus de presque tous les horizons de la planète, le président L. Zeroual prit l’initiative de donner un cadre institutionnel spécifiquement consacré à la communauté algérienne à l’étranger. Des députés furent élus pour la représenter à l’Assemblée nationale et dans diverses institutions tel le Conseil National Economique et Social. Très vite hélas, toutes ces avancées furent soit détournées, soit complètement démantelées. Et cela commence par l’effacement subreptice d’un secrétariat d’Etat, aujourd’hui artefact, colifichet encombrant les affaires d’un ministre qui en aurait volontiers fait l’économie. Il reste aujourd’hui une population oubliée, plus de 10% de la communauté nationale, avec des cyniques qui se complaisent dans les lieux communs, aussi naïfs que transparents : la binationalité présenterait l’avantage de soulager l’Etat algérien et abstraire ses obligations, en dehors du train-train administratif consulaire habituel. Des Conseils académiques sont érigés et festoyés en décorums factices sans programmes précis, sans bilans et sans perspectives concrètes, en médiateurs hors-sol entre l’Algérie d’ici et d’ailleurs. L’ostracisme en lequel cette population est confinée par les autorités françaises fabriquerait de l’algérianité à peu de frais et (qui sait ?), à défaut (computent des stratèges de bazar) d’être « complètement français », les Algériens en Europe - dont beaucoup ne parlent pas arabe et n’ont jamais vu leur pays - conserveraient à la terre de leurs parents une inclination qui pourrait servir de levier à une diplomatie dévoyée. Ordres locaux Chaos global Si, à raison, elle prétend à la réfutabilité, l’histoire des hommes n’est pas une science exacte. Il y a une part qui relève des faits contrôlables et une part qui relève d’utopie et de mythe nécessaires à la constitution d’une identité et d’un « lien » qui n’est pas réductible à un procès de connaissance positive.(19) La transfiguration et la sublimation des faits ne portent pas préjudice à la vérité historique. L’honnêteté intellectuelle et politique exige seulement l’explicitation honnête des prémisses pour ne pas confondre les registres. Depuis la fin du conflit Est-Ouest, le monde est peut-être plus instable et plus dangereux. Sous le signe du « printemps », toute la Méditerranée méridionale et orientale a été emportée, avec le Sahel, vers de nouvelles conflagrations mortifères. L’accumulation de forces armées creuse de nouveaux gouffres, ne résout aucun problème, arase les Etats et ouvre l’horizon sur des conflits à l’infini. Le slogan de ce désordre en marche : que s’évanouisse tout ce qui s’interpose entre l’Empire et les tribus ! Tenir l’immigration pour un obstacle au lieu de ne pas la reconnaître comme médiation, est un double suicide. Au moins un gaspillage d’opportunités heureuses. Les événements du 17 octobre y renvoient et pointent la cécité des gouvernants et tous les fantômes qui les hantent, à regarder lucidement en face à la fois le passé, le présent et surtout l’avenir en leur inextricables entrelacements. Postscriptum : comment la France s’accommode de son histoire algérienne. L’Algérie française n’est plus(20), y compris en France, nous le voyons bien avec les cérémonies autour du 17 octobre 1961. Après 1962, un peu partout des monuments, statues, plaques, muséologies, toponymies urbaines, cérémonies… ont été érigées, apposées, inaugurées célébrées…(21) Sans échapper hélas aux aléas de la conjoncture politique. Novembre 2023. La Maire de Paris décide de débaptiser l’avenue Maréchal Bugeaud (promu en 1843, ainsi nommée depuis 1863) dans le 16e arrondissement de la capitale. 11 juillet 2024. Le Conseil de Paris l’approuve à l’unanimité. 14 octobre 2024. Anne Hidalgo inaugure l’avenue sous son nouveau nom, Hubert Germain, dernier Compagnon de la Libération décédé en 2021. Le fait est que la disparition du nom de Bugeaud fait disparaître les facettes les plus condamnables de la présence coloniale française en Algérie. Comment cependant éviter que cette disparition, cette condamnation d’un maréchal naguère glorifié ne soit opportunément exploitée pour effacer ce dont il est l’histoire ? Quelles que soient ses intentions réelles, l’élu LR Francis Szpiner n’a pas tort de plaider, le 13 juillet : « Qu’on vienne dénoncer [le colonialisme] aujourd’hui, oui. Le gommer complètement, c’est absurde et n’aidera personne ». Certes, les anciennes plaques au nom du maréchal Bugeaud seront conservées au musée Carnavalet, qui retrace l’histoire de la capitale. Et, sur la façade Rivoli du Louvre, sa statue est toujours là, à côté de celle du duc d’Aumale, et de son frère le duc de Nemours (témoins et acteurs de la « conquête»), au pied des murailles bombardées de la ville de Constantine, le vendredi 13 octobre 1837, avec le général Damrémont et Lamoricière pas encore colonel. Au reste, il demeure encore de nombreuses villes françaises où de nombreuses rues, avenues, boulevards et places qui continuent de porter son nom. Il y aurait même une impasse Bugeaud à Montpellier. Sa statue est toujours debout à Périgueux, accompagnée toutefois depuis le 05 septembre 2023 d’une plaque qui complète l’histoire du Maréchal en rappelant son « œuvre » algérienne.(22) La « guerre d’Algérie » se perpétue et s’épuise en France. L’erreur serait de croire qu’elle a le moindre rapport avec l’histoire et les historiens, et avec le futur des deux pays. Notes 17- Personne ne nierait l’identité catholique de la France. Mais la sécularisation a vidé les cathédrales. Les hordes de touristes ont remplacé les fidèles Tandis que fêtes religieuses et monuments sont cédés aux marchands du Temple. 18- Cf. Rachid Khettab : « Les amis des frères. Dictionnaire biographique des soutiens internationaux à la lutte de libération nationale algérienne. » Ed. Dar Khettab, 2012, 427 p. 19- Lire « Il nous fallait des mythes ! La Révolution et ses imaginaires. De 1789 à nos jours. » de Emmanuel de Waresquiel, Tallandier, 2024, 448 p. R. Debray avait engagé une réflexion similaire, sous un angle différent, angélologique et anthropologique, dans « Transmettre ». O. Jacob, 1997, 202 p. 20- Sinon dans les querelles mémorielles mais aussi dans la mémoire affective de ceux qui, par-delà toute chicane, y sont nés et y ont laissé leurs racines. 21- S’y ajoute les monuments et objets de toute nature, rapatriés après 1962. Cf. Alain Amato, « Monuments en exil » Editions de l’Atlanthrope, 1979, 253 p. 22- Lire « Par l’épée et par la charrue. Ecrits et discours de Bugeaud. » PUF, Coll. Colonies et empires, Les classiques de la colonisation. 1948, 350 p. On peut découvrir sa conception de l’« ordre civil » dans un manuscrit relatant, de retour d’Algérie, son expérience de la lutte contre les émeutes à Paris en 1848. « La guerre des rues et des maisons», texte présenté par Maité Bouyssy. JP Rocher éditeur, 1997, 155 p.