Le néo-triangle du mal

Émirats arabes unis - Entité sioniste - Maroc

Une nouvelle architecture de puissance en Afrique du Nord, au Sahel et dans le monde arabe ?

Émirats arabes unis - Entité sioniste - Maroc
«Trois acteurs. Trois relations bilatérales. Un même espace stratégique. Les Émirats arabes unis, l’Entité Sioniste et le Makhzen ne constituent peut-être pas encore une alliance tripartite. Mais lorsque diplomatie, capitaux, technologies, sécurité et influence régionale commencent à se rejoindre, une question surgit : sommes-nous en train d’assister à la naissance d’un nouveau triangle de puissance ? ». Le mot est volontairement brutal. Il interpelle. Il dérange. Il oblige à regarder autrement une recomposition régionale que l’on observe trop souvent par morceaux. Le « Néo-Triangle du Mal » est ici une hypothèse de lecture géopolitique, ou la désignation d’une alliance formellement établie. Mais les hypothèses géopolitiques les plus intéressantes sont précisément celles qui apparaissent lorsque des événements séparés commencent à dessiner une même géométrie. INTRODUCTION Depuis plusieurs années, les relations entre les Émirats arabes unis et l’Entité Sioniste se sont progressivement densifiées. Les Accords d’Abraham de 2020 ont ouvert un cadre diplomatique qui s’est prolongé dans les domaines économique, technologique et sécuritaire. Le 28 septembre 2026, le président émirati Mohamed ben Zayed Al Nahyan a reçu Benjamin Netanyahu à Abou Dhabi. Selon l’agence officielle émiratie, les deux dirigeants ont discuté des relations bilatérales et des moyens de les renforcer et de les développer. Reuters a décrit cette rencontre comme un nouvel épisode important du partenariat stratégique construit depuis les Accords d’Abraham. Quelques jours plus tôt, le 16 septembre, un autre événement avait retenu l’attention. À New York, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et le ministre des Affaires étrangères de l’Entité Sioniste Gideon Sa’ar, sous l’égide de l’ambassadeur américain auprès des Nations unies Mike Waltz, ont annoncé une nouvelle étape dans leurs relations. Les deux parties ont convenu de relever leur représentation diplomatique au niveau des ambassades et de préparer la nomination d’ambassadeurs. Elles ont également annoncé leur volonté d’avancer sur les accords relatifs à la protection des investissements, à la double imposition, aux liaisons aériennes et aux visites de haut niveau. Puis survient un troisième événement, beaucoup plus directement lié à l’Algérie. Le 10 septembre 2026, Alger a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, en invoquant des actions qualifiées de « provocatrices ou hostiles ». Abou Dhabi a déclaré espérer que cette rupture serait temporaire. Reuters relève parmi les facteurs de tension les divergences algéro-émiraties sur plusieurs dossiers régionaux, notamment la normalisation avec l’Entité Sioniste et le Sahara occidental. Pris séparément, ces trois événements ne prouvent rien de plus que ce qu’ils disent. Mais la géopolitique ne se résume jamais à un événement isolé. Elle consiste aussi à observer les trajectoires. Et lorsque trois trajectoires bilatérales convergent dans le même espace géographique, avec des intérêts économiques, diplomatiques, sécuritaires et technologiques qui se recoupent, la question cesse d’être théorique. Elle devient stratégique. LE PREMIER CÔTÉ : ABOU DHABI- L’ENTITÉ SIONISTE La première dimension du triangle est probablement la plus ancienne dans sa forme actuelle. Les Accords d’Abraham ont constitué un tournant. Ils ont transformé ce qui était auparavant une relation indirecte et largement clandestine en une relation diplomatique assumée. Depuis lors, les deux parties ont développé des liens dans plusieurs secteurs. Mais ce qui intéresse aujourd’hui l’observateur n’est plus simplement l’existence de ces relations. C’est leur profondeur. Une relation diplomatique peut rester symbolique. Une relation économique peut rester commerciale. Une coopération technologique peut rester sectorielle. Une coopération sécuritaire peut rester ponctuelle. Lorsque ces dimensions commencent à se superposer, quelque chose change. La relation devient plus dense. Et la densité produit parfois de l’interdépendance. Le 28 septembre 2026, la rencontre entre Mohamed ben Zayed et Benjamin Netanyahu a précisément rappelé que le canal politique de haut niveau entre Abou Dhabi et l’Entité Sioniste reste actif. La rencontre a porté officiellement sur les relations bilatérales et leur développement, dans un contexte régional particulièrement tendu. Il serait évidemment excessif d’en déduire automatiquement une stratégie commune dans tous les domaines. Mais il serait tout aussi imprudent de réduire cette relation à une simple normalisation diplomatique. Car la véritable puissance d’une relation internationale ne réside pas seulement dans les communiqués. Elle réside dans les réseaux qu’elle crée. Dans les capitaux qui circulent. Dans les technologies qui se diffusent. Dans les données qui sont échangées. Dans les infrastructures qui deviennent compatibles. Dans les responsables qui se rencontrent. Dans les entreprises qui travaillent ensemble. Et, surtout, dans les intérêts qui finissent par devenir suffisamment imbriqués pour rendre le désengagement coûteux. C’est précisément cette transformation qui mérite d’être observée. LE DEUXIÈME CÔTÉ : LE MAKHZEN - L’ENTITÉ SIONISTE Le deuxième côté du triangle a connu une accélération spectaculaire en septembre 2026. Le 16 septembre, le Maroc et l’Entité Sioniste ont annoncé une nouvelle étape diplomatique. Le passage prévu des représentations au niveau des ambassades constitue un changement de statut politique. Les deux parties ont également annoncé des mesures destinées à approfondir les relations économiques et commerciales et à développer les liaisons aériennes. Ce qui rend l’événement particulièrement intéressant n’est pas uniquement sa dimension bilatérale. C’est le cadre dans lequel il s’est produit. La réunion s’est tenue à New York sous l’égide américaine, avec la participation de Mike Waltz, Nasser Bourita et Gideon Sa’ar. Le communiqué officiel de l’Entité Sioniste présente cette rencontre comme s’inscrivant dans le prolongement de la déclaration Maroc–États-Unis–Entité Sioniste de décembre 2020. Autrement dit, la relation ne semble pas simplement chercher à retrouver son niveau antérieur : elle cherche à franchir une nouvelle étape institutionnelle, avec la transformation des représentations diplomatiques en ambassades, la préparation de la nomination d’ambassadeurs, l’approfondissement des investissements, le développement de dispositifs fiscaux, notamment en matière de double imposition, l’élargissement des liaisons aériennes et la multiplication des visites de haut niveau. Cette accumulation est importante. Car la puissance géopolitique contemporaine ne fonctionne plus seulement par les traités militaires ou les alliances officiellement proclamées. Elle fonctionne aussi par des écosystèmes, dans lesquels plusieurs dimensions de la puissance se connectent progressivement. Un pays peut apporter le marché, un autre les capitaux, un troisième les technologies, un autre encore l’accès politique, tandis qu’un cinquième fournit les infrastructures, les plateformes logistiques ou les réseaux nécessaires à la circulation des flux. Pris séparément, chacun de ces éléments peut apparaître comme un simple accord, un investissement, une coopération ou une initiative sectorielle. Mais lorsqu’ils commencent à se connecter, à se compléter et à se renforcer mutuellement, ils peuvent produire quelque chose de beaucoup plus vaste : une véritable architecture de puissance. C’est précisément cette architecture qu’il faut regarder. Car le véritable enjeu géopolitique ne réside pas toujours dans l’existence d’un traité spectaculaire ou dans l’annonce publique d’une alliance. Il peut se trouver dans la multiplication de relations apparemment distinctes qui, mises bout à bout, dessinent progressivement un même espace stratégique. La question n’est donc plus seulement de savoir qui signe avec qui, mais de comprendre qui apporte quoi, à quel endroit, dans quel secteur et avec quel effet cumulatif. C’est à ce niveau que le rapprochement entre les Émirats arabes unis, l’Entité Sioniste et le Makhzen mérite d’être observé. Pris séparément, leurs accords et leurs coopérations relèvent de relations bilatérales. Mis en perspective, ils peuvent être étudiés comme les composantes d’une géométrie stratégique plus large. Et c’est précisément là que commence la véritable question du « Néo-Triangle du Mal ». LE TROISIÈME CÔTÉ : ABOU DHABI - RABAT Le troisième côté du triangle est peut-être celui qui mérite le plus d’attention. Parce qu’il relie deux acteurs qui ne sont pas seulement engagés, chacun de leur côté, dans des relations étroites avec l’Entité Sioniste, mais qui développent également entre eux leurs propres réseaux de coopération et d’influence. Les Émirats arabes unis disposent d’une capacité financière considérable et d’une politique d’investissement extérieur qui dépasse largement leur environnement immédiat. Le Maroc dispose, de son côté, d’une position géographique particulière, à la jonction de l’Europe, de l’Atlantique, de la Méditerranée et de l’Afrique. La rencontre de ces deux capacités peut donc produire des effets qui dépassent largement le simple cadre du commerce bilatéral. Pour comprendre cette relation, il faut regarder simultanément les investissements et les infrastructures, les ports et l’énergie, l’agriculture et les télécommunications, les corridors africains et les réseaux financiers, mais aussi les technologies et les plateformes qui permettent à ces différents flux de circuler. Pris séparément, chacun de ces domaines peut sembler relever d’une coopération économique ordinaire. Mais lorsqu’ils se superposent dans un même espace géographique et qu’ils commencent à se connecter à d’autres réseaux de capitaux, de technologies, de sécurité et d’influence, leur portée peut changer d’échelle. C’est précisément ce qu’il faut observer lorsque les réseaux émiratis et marocains rencontrent ceux de l’Entité Sioniste. Le sujet n’est alors plus seulement de savoir quels accords ont été signés ou quels investissements ont été annoncés. Il devient nécessaire d’examiner les connexions qui se forment entre les capitaux, les infrastructures, les technologies, les données, les ports, l’énergie, les marchés africains et les relais diplomatiques. Une relation peut rester strictement bilatérale ; plusieurs relations bilatérales peuvent aussi, lorsqu’elles se croisent durablement, créer un espace de convergence plus vaste. C’est à cet endroit précis que le triangle cesse d’être une simple figure géométrique. Il devient une question de puissance du Mal. LE TRIANGLE N’A PAS BESOIN D’UN TRAITÉ Dans l’imaginaire classique de la géopolitique, une alliance commence par un traité : trois pays signent, annoncent un pacte, créent éventuellement une structure commune, organisent des sommets et publient un document qui officialise leur rapprochement. Le XXII” siècle produit pourtant des formes de puissance beaucoup plus souples, plus diffuses et parfois plus difficiles à identifier. Un réseau peut, dans certaines circonstances, produire davantage d’effets qu’un traité. Une interdépendance peut devenir plus durable qu’une alliance officiellement proclamée. Une chaîne technologique peut transformer les rapports de puissance sans qu’aucun communiqué ne parle d’alliance. Et lorsque le capital, la technologie, les infrastructures, les données, les marchés et l’influence diplomatique commencent à se connecter, une architecture stratégique peut progressivement apparaître sans jamais porter officiellement le nom d’« alliance ». C’est précisément pour cette raison que le concept de Néo-Triangle mérite d’être examiné avec attention. Il ne suppose pas nécessairement une réunion secrète ou officielle au cours de laquelle trois dirigeants se retrouveraient autour d’une même table pour définir une stratégie commune. Il repose sur une hypothèse beaucoup plus subtile : trois relations bilatérales peuvent, par leur densification et leur interconnexion, finir par produire une géométrie stratégique commune. C’est là que se situe l’enjeu véritable. Le triangle ne serait pas nécessairement un traité. Il pourrait être un système de connexions. Il ne serait pas forcément proclamé ; il pourrait se construire progressivement. Il ne serait pas nécessairement dirigé depuis un centre unique ; il pourrait fonctionner par la convergence de réseaux, d’intérêts, de capitaux, de technologies et de relais d’influence. Et si cette hypothèse se confirmait, la question changerait complètement de nature. Il ne faudrait plus seulement rechercher le document qui prouve l’existence du triangle. Il faudrait observer les connexions qui, mises bout à bout, pourraient être en train de lui donner une réalité stratégique. LA QUESTION ALGÉRIENNE ENTRE DANS LE TRIANGLE Pour l’Algérie, cette question est évidemment différente. Elle ne peut pas être observée comme une simple évolution diplomatique extérieure. Elle touche directement à son environnement stratégique. Le 10 septembre 2026, L’Alger a rompu ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi. Cette décision est intervenue après une dégradation des relations et dans un contexte marqué par des divergences sur plusieurs dossiers régionaux. L’Algérie a notamment fermé son espace aérien aux appareils militaires et civils immatriculés aux Émirats, avec une exception temporaire pour les vols commerciaux jusqu’à la fin de 2026. Cette rupture démontrerait évidemment que les Émirats agissent au sein d’un triangle avec le Makhzen et l’Entité Sioniste contre l’Algérie. Elle donne à la configuration une valeur stratégique nouvelle. Car l’Algérie est précisément l’un des États de la région qui refuse la normalisation avec l’Entité Sioniste. Elle demeure également directement concernée par la question du Sahara occidental. Et elle observe avec attention l’évolution des rapports de force au Sahel. - Trois dossiers. - Trois espaces. - Trois lignes de fracture. - Et, désormais, trois acteurs dont les relations se densifient autour d’une partie de cet environnement. LE SAHARA : LE DOSSIER QUI CHANGE LA GÉOMÉTRIE Il est impossible de parler de cette configuration sans parler du Sahara occidental. Le dossier saharien constitue l’un des principaux foyers de divergence entre l’Algérie et le Makhzen, mais il est aussi devenu un espace où les positions régionales des différents acteurs apparaissent avec une netteté croissante. La question dépasse donc largement le seul contentieux territorial. Elle est diplomatique, africaine, économique et sécuritaire ; elle concerne les routes commerciales, les investissements, les infrastructures, l’accès à l’Atlantique et, plus largement, la projection d’influence vers l’Afrique de l’Ouest. Dans un tel environnement, toute nouvelle relation entre le Makhzen et une puissance extérieure peut être observée à travers ses effets potentiels sur l’équilibre régional. Les investissements, les infrastructures, les connexions portuaires, les corridors commerciaux, les coopérations technologiques et militaires ou encore les relais diplomatiques ne sont jamais totalement neutres lorsqu’ils s’inscrivent dans un espace déjà traversé par des rivalités stratégiques. Et lorsque la puissance extérieure concernée entretient elle-même une relation étroite avec l’Entité Sioniste, tandis que celle-ci développe parallèlement ses propres liens avec le Makhzen, les trois relations commencent à se croiser dans un même espace géopolitique. C’est alors que la géométrie devient intéressante. Le triangle ne signifie pas nécessairement qu’un accord secret aurait été conclu entre trois capitales. Il ne signifie pas davantage qu’un commandement commun existerait ou qu’une stratégie unique serait déjà arrêtée. Il désigne plutôt une situation dans laquelle des relations bilatérales distinctes peuvent produire, par leur rapprochement, des effets régionaux qui dépassent chacune d’entre elles prise isolément. C’est précisément ce que permet de penser la notion de densité stratégique. Plus les relations diplomatiques, économiques, financières, technologiques, sécuritaires et infrastructurelles se multiplient et s’imbriquent, plus l’environnement stratégique de chaque acteur se transforme. Une décision prise dans une capitale peut alors produire des effets indirects dans une autre, tandis qu’un investissement, une infrastructure, un partenariat technologique et militaire ou un positionnement diplomatique peut renforcer une dynamique déjà engagée ailleurs. La densité stratégique ne prouve donc pas l’existence d’une coordination. Elle indique que le nombre et la profondeur des connexions deviennent suffisamment importants pour modifier l’environnement dans lequel chaque acteur prend ses décisions. Et dans le dossier saharien, cette distinction est essentielle. Car lorsque la géographie, les infrastructures, les capitaux, les technologies, l’Atlantique et les ambitions africaines commencent à se superposer, le Sahara n’est plus seulement une question de territoire. Il devient un nœud de la nouvelle géométrie de puissance. LE SAHEL: L’AUTRE FRONT L’Afrique du Nord ne constitue cependant qu’une partie du problème. Le véritable espace de compétition se prolonge vers le Sahel et, au-delà, vers l’Afrique occidentale. Cette vaste région est devenue un espace de projection pour les puissances du Golfe, les États européens, les États-Unis, la Russie, la Turquie et différents acteurs régionaux. Dans cette recomposition, le Makhzen et l’Entité Sioniste cherchent eux aussi à développer leurs propres relais, leurs partenariats et leurs capacités de présence sur le continent africain. Le terrain de cette compétition ne se limite plus aux questions militaires ou diplomatiques. Il passe désormais par les ports, l’énergie, les mines, l’agriculture, les télécommunications, la sécurité, les transports, les données et les technologies. Toutes ces dimensions commencent à se connecter, créant des réseaux dont la portée peut dépasser très largement le secteur dans lequel ils ont été initialement établis. Celui qui contrôle une infrastructure ne contrôle pas nécessairement un pays, mais il peut acquérir une capacité d’influence. Celui qui finance un projet ne contrôle pas nécessairement sa politique, mais il peut créer une relation économique durable. Celui qui fournit une technologie ne devient pas automatiquement un allié, mais il peut installer une dépendance technique, ouvrir un marché ou créer une relation de long terme. Et lorsque plusieurs de ces éléments se superposent, la puissance devient cumulative. C’est précisément dans cet espace que le Makhzen et l’Entité Sioniste doivent être intégrés à l’analyse. Le premier cherche à consolider ses connexions africaines, notamment à travers ses réseaux diplomatiques, économiques, financiers et commerciaux. Le second dispose de capacités particulières dans des domaines tels que les technologies, l’agriculture, l’irrigation, la cybersécurité et certaines solutions sécuritaires. Pris séparément, ces réseaux ne constituent pas nécessairement une architecture commune. Mais leur rencontre avec les réseaux émiratis, les capitaux du Golfe, les infrastructures africaines et les différents relais occidentaux peut créer des zones de convergence qu’il devient difficile d’ignorer. C’est ici que le Néo-Triangle du Mal prend une dimension continentale. Le sujet n’est plus seulement de savoir qui rencontre qui à Rabat, Abou Dhabi ou ailleurs. Il faut désormais regarder plus loin, vers les espaces où circulent les capitaux, les technologies, les marchandises, les données et les infrastructures. Il faut regarder qui finance quoi, qui apporte quelle technologie, qui participe à quelle infrastructure, qui ouvre quel marché, qui construit quel corridor et quels acteurs bénéficient finalement de cette accumulation de relations. Car le véritable enjeu du Sahel pourrait ne pas être la domination d’un seul acteur. Il pourrait être la constitution progressive de réseaux d’influence qui se croisent, se complètent et parfois se renforcent, sans qu’aucun document officiel ne permette à lui seul d’en mesurer toute la portée. Et c’est peut-être là que se trouve la partie la moins visible du triangle : il ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique du Nord. Il cherche, ou peut chercher, sa profondeur stratégique en Afrique. LE NOUVEAU LANGAGE DE LA PUISSANCE Il existe une erreur fondamentale dans une partie de la lecture géopolitique classique : continuer à mesurer la puissance avec les instruments du siècle dernier. On cherche les bases militaires, les traités de défense, les armées, les missiles et les alliances officielles. Pendant ce temps, une autre bataille se joue ailleurs, beaucoup plus silencieuse et parfois beaucoup plus décisive. La puissance passe désormais par les données, les satellites, l’intelligence artificielle, les systèmes de surveillance, la cyber sécurité, les drones, les ports, les câbles sous-marins, les plateformes numériques, les fonds d’investissement, les chaînes logistiques, les infrastructures énergétiques et les technologies à double usage. Celui qui maîtrise ces réseaux ne possède pas nécessairement un territoire. Mais il peut devenir indispensable à ceux qui en dépendent. C’est là que se trouve le véritable changement. Un État peut accroître considérablement son influence sans envoyer un seul soldat. Il lui suffit parfois de devenir incontournable dans le financement d’un projet, dans la fourniture d’une technologie, dans l’accès à une infrastructure, dans la circulation des marchandises, dans le traitement des données ou dans l’ouverture d’un marché. La dépendance peut alors devenir une forme de puissance. Et cette puissance peut être beaucoup plus difficile à détecter qu’une présence militaire. Le XXII” siècle ne demande donc plus seulement : qui possède les armes ? Il impose aussi de demander : qui possède les données, qui finance les infrastructures, qui fournit les technologies, qui contrôle les connexions, qui ouvre les marchés et qui devient progressivement indispensable ? C’est précisément à cette nouvelle réalité que le rapprochement entre les Émirats arabes unis, l’Entité Sioniste et le Makhzen doit être confronté. La question n’est pas de prétendre qu’une alliance tripartite formelle existe déjà. La question est beaucoup plus dérangeante : que se passe-t-il lorsque des réseaux financiers, technologiques, diplomatiques, économiques, sécuritaires et infrastructurels commencent à se connecter dans un même espace géographique ? Et c’est précisément ici que se trouve la véritable leçon stratégique : un pays peut posséder une armée puissante et perdre progressivement de la profondeur stratégique s’il ne maîtrise pas les réseaux qui organisent la puissance du XXII” siècle. Le nouveau rapport de force ne fait pas toujours du bruit. Il s’installe dans les ports, les câbles, les données, les investissements, les satellites, les technologies, les corridors commerciaux et les infrastructures. Lorsqu’il devient visible, une partie du rapport de force est déjà constituée. La question n’est donc plus seulement de savoir qui est allié avec qui. La question est de savoir qui est en train de devenir indispensable à qui. CAPITAUX, TECHNOLOGIES ET INFRASTRUCTURES Ici que se trouve la partie la moins visible du triangle. Les diplomates occupent les premières pages des journaux. Les investissements, eux, occupent les contrats. Mais ce sont parfois les contrats qui produisent les effets géopolitiques les plus durables. Un fonds souverain peut investir dans une infrastructure. Une entreprise technologique peut fournir le système numérique. Une société de sécurité peut protéger le dispositif. Une compagnie énergétique peut alimenter le projet. Une banque peut financer l’ensemble. Et un État peut fournir le cadre diplomatique permettant à tout cela de fonctionner. Aucun de ces éléments ne constitue à lui seul une alliance. Mais leur combinaison peut créer une architecture d’interdépendance. C’est précisément cette zone grise qui mérite d’être surveillée. Car le pouvoir n’apparaît pas toujours dans les déclarations officielles. Il apparaît parfois dans la structure des flux. LE TRIANGLE TECHNOLOGIQUE L’intelligence artificielle mérite une attention particulière. Parce qu’elle peut relier les trois dimensions de la puissance moderne : la donnée, la technologie et la sécurité. Un État possède les capitaux. Un autre dispose d’une technologie avancée. Un troisième possède un territoire, un marché ou une position géographique stratégique. Le résultat peut être supérieur à la somme des trois capacités. C’est là que le triangle devient potentiellement plus important qu’une simple alliance diplomatique. La question ne serait plus seulement : « Qui est allié avec qui ? » Elle deviendrait : « Qui apporte quoi au système ? » Cette question est beaucoup plus moderne. Et beaucoup plus inquiétante pour les États qui restent en dehors du réseau. Car dans la compétition technologique, celui qui n’est pas connecté n’est pas nécessairement hostile. Il peut simplement devenir dépendant. LE RENSEIGNEMENT ET LA CYBERPUISSANCE La dimension sécuritaire est encore plus difficile à mesurer. Une coopération officielle est visible. Une coopération de renseignement ne l’est presque jamais. Il faut donc observer les signaux publics : accords de cyber sécurité, échanges d’expertise, technologies de surveillance, entreprises communes, dispositifs de protection numérique, coopération contre les menaces transnationales. Mais ici encore, une règle doit être conservée. Une coopération bilatérale – Makhzen & Emir d’Abou Dhabi - ne constitue une coopération tripartite - Makhzen & Emir d’Abou Dhabi & Entité sioniste - . C’est précisément pourquoi le concept de Néo-Triangle du Mal ne doit pas rester une hypothèse de travail. - La relation Abou Dhabi–Entité Sioniste est documentée. - La relation Le Makhzen–Entité Sioniste est documentée. - La relation Abou Dhabi–Rabat est documentée. La question supérieure consiste à savoir si ces trois relations commencent à fonctionner ensemble et prendre forme d’une architecture stratégique à long terme. Le calendrier diplomatique devient parfois un instrument d’analyse. Une rencontre isolée n’est qu’une rencontre. Trois rencontres successives peuvent être une coïncidence. Mais lorsque les mêmes acteurs se retrouvent régulièrement autour des mêmes dossiers, dans des fenêtres temporelles rapprochées, avec des décisions qui se répondent, la question de la coordination devient légitime. Il ne s’agit toujours pas d’une preuve. Mais cela devient un indicateur de contexte. Et c’est précisément par accumulation d’indicateurs que les configurations géopolitiques deviennent visibles. LA GRANDE QUESTION : QUI COORDONNE QUI ? C’est peut-être ici que le raisonnement doit franchir une étape supplémentaire. Jusqu’à présent, nous avons parlé d’un triangle formé par Abou Dhabi, le Makhzen et l’Entité Sioniste. Mais si l’on observe attentivement les mécanismes qui relient ces trois pôles, une quatrième présence apparaît partout où les relations deviennent véritablement stratégiques : Washington. Alors la question change. Qui apporte les capitaux ? Les Émirats disposent d’une puissance financière considérable. Qui apporte certaines technologies avancées ? L’Entité Sioniste dispose de capacités importantes dans plusieurs secteurs technologiques et sécuritaires. Qui apporte la profondeur géographique, les marchés et les portes d’accès vers l’Afrique ? Le Makhzen dispose d’une position particulière dans cet espace. Mais qui fournit le cadre politique, le poids diplomatique international, les garanties stratégiques et, surtout, la capacité de réunir les différents acteurs autour d’une même table ? Les États-Unis : Nœud du Triangle du Mal Le 16 septembre 2026, à New York, ce rôle est apparu de manière particulièrement visible : Mike Waltz, représentant américain auprès des Nations unies, a accueilli le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et le ministre des Affaires étrangères de l’Entité Sioniste Gideon Sa’ar. La déclaration commune a explicitement inscrit cette rencontre dans le prolongement du cadre Maroc–États-Unis–Entité Sioniste de décembre 2020 et a réaffirmé la volonté de renforcer les relations entre Rabat et l’Entité Sioniste. Ce détail change la géométrie. Car Washington n’apparaît plus simplement comme un acteur extérieur observant le triangle. Il apparaît comme le point de jonction capable de relier plusieurs côtés du système. Les États-Unis entretiennent une relation stratégique avec les Émirats, ont construit avec le Maroc un partenariat étroit et constituent le principal architecte diplomatique des Accords d’Abraham, cadre dans lequel s’inscrivent les relations entre l’Entité Sioniste, les Émirats et le Makhzen. Dès lors, le triangle initial peut être relu autrement. Abou Dhabi apporte le capital, les réseaux financiers et une capacité d’investissement internationale. L’Entité Sioniste apporte des technologies, des capacités de renseignement, de cyber sécurité, d’agriculture, d’eau et d’innovation. Le Makhzen apporte son territoire, sa position géographique, ses réseaux africains, ses infrastructures et son accès à plusieurs espaces économiques. Washington, lui, apporte le cadre stratégique, la capacité diplomatique, le poids international et la puissance de connexion. Ce n’est donc plus seulement un triangle. C’est potentiellement un quadripôle stratégique dynamique. Et le mot « dynamique » est essentiel. Car il ne s’agit pas nécessairement d’une structure institutionnelle à quatre membres, avec un secrétariat, un traité ou un commandement commun. Il s’agit d’une configuration dans laquelle les quatre pôles peuvent se connecter selon les dossiers – le dossier du Sahara Occidental -, les intérêts et les circonstances. Sur un dossier, Washington peut jouer le rôle d’initiateur ; sur un autre, Abou Dhabi peut devenir le moteur financier ; ailleurs, l’Entité Sioniste peut apporter la technologie ; tandis que le Makhzen peut constituer la plateforme territoriale et africaine. Le système n’a donc pas forcément besoin d’un chef permanent. Il peut avoir un centre de gravité. Et c’est là que se trouve la différence fondamentale entre un simple triangle de relations et un quadripôle stratégique dynamique. Dans le triangle, on observe trois relations qui se renforcent éventuellement. Dans le quadripôle, on observe une capacité supplémentaire : la possibilité de connecter, d’orienter et de synchroniser plusieurs réseaux autour d’intérêts convergents. Cette lecture ne permet pas, à elle seule, d’affirmer qu’un commandement quadripartite existe. Les faits disponibles établissent des relations, des mécanismes de coopération et des rencontres trilatérales, mais ils ne démontrent pas l’existence d’une structure secrète de décision commune. En revanche, ils permettent de poser une question beaucoup plus sérieuse : Washington est-il simplement l’un des quatre acteurs, ou constitue-t-il le nœud qui donne au système sa cohérence stratégique ? C’est cette question qui fait passer l’analyse du Néo-Triangle du Mal au Quadripôle stratégique dynamique. Et si cette hypothèse est retenue, alors le véritable sujet n’est plus seulement de savoir qui coordonne qui. Il devient : qui relie qui, qui rend qui plus puissant, et qui possède la capacité de transformer quatre réseaux distincts en une architecture stratégique commune ? LE TRIANGLE EST DÉJÀ LÀ Peut-être faut-il cesser d’attendre une photographie officielle montrant trois dirigeants autour d’une même table et milieu un représentant officiel de l’administration américaine, un traité signé ou un communiqué proclamant la naissance d’une nouvelle alliance. Ce document pourrait exister dans un futur proche. Lorsque les capitaux se croisent, lorsque les technologies se croisent, lorsque les diplomaties se croisent, lorsque les réseaux africains se croisent, lorsque les intérêts sécuritaires se croisent, lorsque les infrastructures se complètent, lorsque les positions diplomatiques convergent et que les rencontres de haut niveau se multiplient, il devient insuffisant de regarder chaque relation séparément. Il faut regarder l’effet d’ensemble. Or, en quelques semaines, plusieurs signaux publics ont renforcé cette interrogation. Le 10 septembre 2026, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, dans un contexte marqué notamment par des divergences sur la normalisation avec l’Entité Sioniste, le Sahara occidental et les dynamiques régionales. Six jours plus tard, à New York, les États-Unis, le Makhzen et l’Entité Sioniste se retrouvaient dans un format trilatéral pour approfondir les relations entre le Makhzen et l’Entité Sioniste, avec notamment la perspective d’ambassades, d’ambassadeurs et de nouveaux accords économiques. Puis, le 28 septembre, Mohamed bin Zayed recevait le 1er ministre de l’Entité sioniste à Abou Dhabi pour discuter du renforcement des relations entre les deux pays. Pris séparément, chacun de ces événements peut être expliqué par sa propre logique diplomatique. Pris ensemble, ils dessinent une question beaucoup plus lourde. Et cette question concerne directement l’environnement stratégique de l’Algérie. Car si le «Triangle du mal est retenu comme hypothèse - Émirats arabes unis, Entité Sioniste et Makhzen - alors son intérêt analytique ne réside pas seulement dans les relations entre ces trois pôles. Il réside dans leur capacité potentielle à projeter des réseaux vers les espaces qui entourent l’Algérie : le Sahara occidental, le Sahel, la Libye, la Tunisie, la Méditerranée occidentale et, plus largement, l’Afrique de l’Ouest. C’est là que le triangle devient dangereux comme objet d’analyse : non parce qu’un plan commun serait aujourd’hui démontré, mais parce que plusieurs réseaux peuvent produire des effets convergents sans avoir besoin d’un centre de commandement unique. Au Sahel, les enjeux sont considérables : sécurité, ressources minières, énergie, agriculture, infrastructures, télécommunications, corridors commerciaux, données et influence diplomatique. La Libye constitue un autre espace sensible, situé à la jonction du Maghreb, de la Méditerranée et du Sahel. La Tunisie, par sa position géographique, ses connexions méditerranéennes et sa proximité immédiate avec l’Algérie, appartient elle aussi à cet environnement stratégique. Quant au Sahara occidental, il constitue déjà un point majeur de confrontation diplomatique entre L’Algérie et Makhzen. Dans cette perspective, la question devient brutale dans sa simplicité : que se passerait-il si les réseaux financiers émiratis, les capacités technologiques et sécuritaires de l’Entité Sioniste, les réseaux africains et la profondeur géographique du Makhzen et, au-dessus ou autour de ces relations, la capacité de connexion américaine venaient à se renforcer simultanément ? Il ne serait plus nécessaire d’imaginer une coalition militaire encerclant l’Algérie. Le XXII” siècle permet quelque chose de beaucoup plus subtil. Lorsque ces éléments s’accumulent, la carte géopolitique peut changer sans qu’une seule frontière ne bouge. C’est pourquoi le Sahel doit être regardé avec autant d’attention que l’Afrique du Nord. Et pourquoi la Libye et la Tunisie ne peuvent être considérées comme de simples périphéries. Dans une logique de densité stratégique, les espaces intermédiaires deviennent précisément les espaces les plus importants : ceux qui permettent aux réseaux de circuler, aux capitaux de pénétrer, aux technologies de se diffuser, aux infrastructures de se connecter et aux influences de se prolonger. La véritable menace, dans cette hypothèse, ne serait donc pas nécessairement un « triangle » qui déciderait un matin de lancer une action contre l’Algérie. Ce serait quelque chose de beaucoup plus progressif : la constitution autour d’elle d’un environnement stratégique dans lequel plusieurs acteurs extérieurs disposent simultanément de relais économiques, technologiques, diplomatiques, sécuritaires ou infrastructurels. C’est une différence fondamentale : Une menace militaire se voit. Une dépendance stratégique se construit. Et lorsqu’elle devient visible, elle peut être beaucoup plus difficile à inverser. Voilà pourquoi la question « Y a-t-il une alliance ? » devient presque secondaire. La question véritable est désormais : quelle capacité d’influence cumulative est en train de se constituer autour de l’Algérie ? Du Sahara au Sahel, de la Libye à la Tunisie, de l’Atlantique à la Méditerranée, ce sont les connexions qu’il faut suivre. Non seulement les sommets, mais les investissements. Non seulement les communiqués, mais les infrastructures. Non seulement les accords, mais les dépendances. Non seulement les visites officielles, mais les réseaux qui restent en place après leur départ. Le triangle n’a peut-être pas encore de nom officiel. Il n’a peut-être pas de traité. Il n’a peut-être même pas de stratégie commune démontrée. Mais s’il produit progressivement des convergences autour de l’Algérie, alors attendre sa proclamation officielle serait probablement la mauvaise