Trafic de psychotropes
Des millions de comprimés, une seule cible : la société
Il y a des périodes où certaines questions, pourtant légitimes en temps ordinaire, deviennent secondaires devant une réalité plus lourde : celle de la sécurité ...

Les récentes opérations ayant permis aux services de sécurité algériens de mettre en échec l’introduction de quantités considérables de psychotropes, dont plus de dix millions de comprimés de Prégabaline, ne peuvent être réduites à de simples affaires de trafic. Elles obligent à regarder le phénomène avec davantage de gravité, mais aussi avec davantage de sang-froid. Le trafic de stupéfiants possède ses propres réseaux, ses intérêts financiers, ses intermédiaires et ses complicités. Il existe des trafiquants qui ne servent aucune stratégie politique autre que celle de l’argent. Mais il serait naïf de considérer que la géographie des menaces est sans signification. Lorsque plusieurs frontières algériennes sont simultanément exposées à des flux de produits différents, lorsque le Sahel connaît une circulation croissante d’armes, de drogues et de groupes armés, la question dépasse nécessairement celle du simple «dealer». À l’Ouest, la production massive de cannabis au Maroc est une réalité ancienne et documentée. À l’Est, les bouleversements qui ont affecté la Libye, auxquels s’ajoutent les réseaux de trafic opérant à travers la Tunisie et l’espace méditerranéen, ont créé des vulnérabilités nouvelles. Au Sud, l’immensité des frontières sahariennes et l’instabilité de plusieurs pays voisins constituent un défi particulier. L’Algérie se trouve ainsi dans une région où les frontières ne séparent plus seulement des territoires : elles traversent des zones où circulent marchandises illicites, armes, capitaux et parfois des hommes qui bénéficient de la complicité de pays. «Guerre contre la drogue» Le phénomène prend une dimension politique. Une société n’a pas besoin d’être envahie par une armée pour être fragilisée. Il suffit parfois d’atteindre progressivement sa jeunesse, de détruire les repères familiaux, d’installer la dépendance, de faire exploser les dépenses de santé et de prise en charge sociale, puis de laisser les fractures s’élargir. La drogue ne produit pas seulement des toxicomanes. Elle peut produire de la désespérance, de la violence, de la délinquance, des familles brisées et, à terme, une société moins résistante aux crises. C’est pourquoi l’expression «guerre contre la drogue» mérite d’être utilisée avec précaution. Une guerre suppose un adversaire clairement identifié. Or, dans ce domaine, l’adversaire peut être tout à la fois un réseau criminel, un financier, un passeur, un producteur, un groupe armé ou une organisation qui profite de l’instabilité régionale. Les frontières entre criminalité organisée, économie clandestine et instrumentalisation politique peuvent devenir dangereusement floues. Le Sahel illustre cette complexité. Depuis plusieurs années, l’effondrement de certains États, la multiplication des groupes armés et l’économie clandestine ont favorisé l’installation de circuits transnationaux. Plusieurs puissances étrangères ont, par ailleurs, été accusées de soutenir financièrement ou militairement des acteurs impliqués dans les conflits de la région. Les accusations concernant le rôle des Émirats arabes unis dans certains théâtres africains doivent être examinées à partir de faits établis. Une chose ne fait guère de doute : lorsque des armes et des produits stupéfiants circulent dans des espaces déjà fragilisés par la guerre, les conséquences finissent inévitablement par dépasser les frontières. L’Algérie connaît cette réalité mieux que beaucoup d’autres. Son histoire récente lui a appris que la déstabilisation d’un pays ne commence pas nécessairement par une déclaration de guerre. Elle peut commencer par l’affaiblissement des institutions, la manipulation des frustrations, l’instrumentalisation des fractures sociales et la transformation des difficultés internes en crise politique permanente. Il existe une différence fondamentale entre critiquer son pays pour contribuer à l’améliorer et participer, consciemment ou par aveuglement, à sa dévalorisation systématique. Cette distinction devient particulièrement importante lorsque le pays est confronté à des menaces multiples. Celui qui critique doit pouvoir le faire librement ; celui qui prétend défendre l’intérêt national doit également accepter de répondre de ses propres contradictions. L’opposition politique, lorsqu’elle existe, peut être une nécessité démocratique. Le dénigrement permanent de son propre pays, n’est pas un programme politique. Une question de conscience collective L’Algérie n’est pas condamnée à connaître le destin de certains pays d’Amérique latine qui ont été durablement défigurés par les cartels de la drogue. Les comparaisons historiques ont leurs limites. L’Algérie possède une histoire, une culture, une structure sociale, un appareil d’État et une position géopolitique qui lui sont propres. Cela ne signifie évidemment pas que le danger soit inexistant. Cela signifie seulement qu’il serait intellectuellement paresseux de transposer mécaniquement à notre pays des expériences étrangères. La véritable bataille se situe peut-être ailleurs : dans notre capacité collective à empêcher que le produit stupéfiant ne trouve un terrain favorable. Les services de sécurité peuvent intercepter des cargaisons, démanteler des réseaux et arrêter des trafiquants. Ils ne peuvent pas, à eux seuls, réparer une famille déjà déchirée, remplacer l’école, donner un sens à une jeunesse désorientée ou répondre à toutes les fragilités sociales qui rendent certains individus vulnérables à la dépendance. La lutte contre les psychotropes concerne donc la police et la justice, mais elle concerne aussi l’école, la famille, la santé, les collectivités locales, les associations, les médias et, surtout, la conscience collective. Lorsque des millions de comprimés cherchent à entrer dans un pays, la réponse ne peut pas se limiter au nombre de saisies réalisées. Il faut aussi se demander pourquoi une telle quantité trouve des débouchés, qui les consomme, qui les distribue, qui finance les réseaux et quelles failles sociales permettent au marché de prospérer. La famille reste ici la première ligne de défense. Lorsqu’un jeune tombe dans la dépendance, ce n’est pas seulement son existence qui bascule. Une mère ne dort plus. Un père cherche des solutions. Des frères et des sœurs vivent dans l’angoisse. L’argent du foyer disparaît. La violence peut entrer dans la maison. Parfois, derrière une simple statistique de saisies, il y a une famille dont personne ne connaît le nom et qui, elle, connaît le prix réel de la drogue. Le véritable enjeu Voilà pourquoi il serait dangereux de banaliser ces phénomènes. Mais il serait tout aussi dangereux de les instrumentaliser pour nourrir la peur ou pour accuser sans preuves. La sécurité nationale exige de la vigilance ; elle exige aussi de la raison. Un État fort n’est pas celui qui voit des complots partout. C’est celui qui sait identifier les menaces réelles, établir les responsabilités, protéger ses frontières et préserver sa société sans renoncer à son discernement. Aujourd’hui, lorsque nos services de sécurité interceptent des cargaisons de cette ampleur, il faut d’abord reconnaître l’efficacité de ceux qui empêchent la marchandise d’atteindre nos villes et nos enfants. Mais il faut surtout comprendre ce que ces opérations nous disent de notre environnement régional. L’Algérie est entourée de frontières qui traversent des zones de tensions, de pauvreté, de conflits et de trafics. Elle ne peut donc ni s’endormir dans l’illusion de l’invulnérabilité ni céder à la paranoïa. Entre les deux se trouve une exigence beaucoup plus difficile : rester éveillée. Le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir combien de comprimés ont été saisis aujourd’hui. Il est de savoir combien de générations nous réussirons à protéger demain. Dans cette bataille, la sécurité du pays n’est pas uniquement l’affaire de ceux qui portent un uniforme. Elle est aussi l’affaire de chaque famille, de chaque école, de chaque institution et de chaque citoyen qui refuse de laisser la drogue devenir une normalité. Une frontière peut arrêter une cargaison. Seule une société debout peut empêcher qu’elle ne trouve un marché dans les esprits.