Elections et citoyenneté

Cette fidélité aveugle…

Exprimer son choix pour un candidat lors d’une élection ne devrait, en principe, poser aucune difficulté particulière.

Cette fidélité aveugle…
La logique démocratique repose sur un mécanisme relativement simple: l’électeur observe les candidats, analyse leurs parcours, évalue leurs compétences, leur intégrité, leur capacité à exercer les responsabilités auxquelles ils aspirent, puis choisit celui qui lui paraît le plus apte à servir l’intérêt général. D’autres citoyens préfèrent se déterminer à travers un programme politique ou une orientation idéologique portée par un parti ou un mouvement. Dans les deux cas, le vote est censé être l’expression d’un jugement libre, réfléchi et fondé sur des critères objectifs. La réalité est cependant plus complexe. Le comportement électoral n’est jamais exclusivement rationnel. Les sciences politiques et la sociologie électorale montrent depuis longtemps que les électeurs ne votent pas uniquement en fonction des programmes ou des compétences. Les affinités culturelles, les appartenances sociales, les traditions familiales, les influences locales, les considérations économiques ou encore les émotions jouent également un rôle important dans la formation du choix politique. Cette réalité existe dans pratiquement toutes les sociétés. Toutefois, lorsque certains facteurs identitaires deviennent plus déterminants que les qualités du candidat lui-même, le risque apparaît de voir le processus démocratique s’éloigner de sa finalité première. Parmi ces facteurs figure le tribalisme, une question sensible mais qu’il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer. Son influence n’est ni uniforme ni générale à l’ensemble du pays. Beaucoup de régions ont largement dépassé cette logique et de nombreux citoyens votent aujourd’hui selon des critères politiques ou professionnels. Néanmoins, dans certains contextes locaux, l’appartenance tribale continue d’exercer une influence réelle sur les comportements électoraux. Reconnaître cette réalité ne signifie ni stigmatiser des populations ni nier la richesse historique des structures tribales. Il s’agit simplement d’observer un phénomène social qui existe encore et dont les effets méritent d’être analysés avec lucidité. La question n’est d’ailleurs pas l’existence de la tribu elle-même. La tribu appartient à l’histoire du pays. Elle a constitué pendant des siècles un cadre d’organisation sociale, de solidarité et de protection. Elle représente souvent une mémoire collective, des traditions, des liens de parenté et parfois un patrimoine culturel important. Le problème apparaît lorsque cette appartenance culturelle se transforme en critère politique dominant. À partir de ce moment, l’électeur ne choisit plus nécessairement celui qu’il estime le plus compétent mais celui qui appartient à son cercle identitaire. Une seule qualité juridique : citoyen Un vieux proverbe populaire résume parfaitement cette logique : « Notre âne vaut mieux que leur lion. » Derrière cette formule se cache une philosophie du choix profondément problématique. Elle signifie que l’appartenance est plus importante que la valeur. Elle affirme implicitement que la proximité généalogique l’emporte sur le mérite. Autrement dit, un candidat médiocre peut être préféré à un candidat compétent simplement parce qu’il est issu du même groupe. Cette logique ne concerne pas uniquement le tribalisme. On la retrouve parfois dans le régionalisme, le clanisme, le favoritisme familial ou certaines formes de clientélisme. Dans tous les cas, le mécanisme est identique : l’identité remplace l’évaluation. Ce phénomène produit plusieurs conséquences préoccupantes. La première est l’affaiblissement du principe de compétence. Lorsque l’origine devient plus importante que les capacités, les candidats les mieux préparés ne sont plus forcément ceux qui disposent des meilleures chances. La deuxième conséquence concerne la qualité du débat public. Dans une logique tribale, la discussion perd progressivement son intérêt puisque le choix est souvent effectué avant même que les arguments ne soient présentés. Pourquoi écouter un programme si l’on a déjà décidé de voter pour un candidat en raison de son appartenance ? Pourquoi analyser un bilan si le critère décisif se trouve ailleurs ? La politique cesse alors d’être une confrontation d’idées pour devenir une compétition entre groupes. Une troisième conséquence mérite également d’être soulignée. Le tribalisme tend à transformer l’adversaire politique en adversaire identitaire. La critique d’un candidat peut être perçue comme une attaque contre toute une communauté. Le désaccord politique prend alors une dimension émotionnelle qui complique le dialogue et favorise les tensions. Dans ce contexte, la démocratie perd une partie de sa fonction essentielle qui consiste à permettre la coexistence pacifique des divergences. Ce qui rend ce phénomène particulièrement paradoxal est l’absence totale de reconnaissance institutionnelle de l’appartenance tribale. Dans les administrations algériennes, aucun document officiel ne mentionne la tribu d’un citoyen. La carte nationale d’identité ne la mentionne pas. Le passeport ne la mentionne pas. Les diplômes universitaires ne la mentionnent pas. Les concours de recrutement ne la mentionnent pas. Les tribunaux ne jugent pas les individus selon leur appartenance tribale. L’État ne reconnaît qu’une seule qualité juridique : celle de citoyen. Cette réalité mérite réflexion. Lorsqu’un citoyen entre dans une administration, il n’est pas identifié par sa tribu mais par ses droits et ses obligations. Lorsqu’il vote, il participe à la vie d’une République fondée sur l’égalité des citoyens devant la loi. Le candidat élu n’exercera pas son mandat au nom d’une tribu mais au nom de l’ensemble de la population relevant de son institution. Un maire administre une commune entière. Un député représente une nation. Un président gouverne un pays. Aucun d’entre eux n’est juridiquement investi pour défendre les intérêts exclusifs d’un groupe particulier. La démocratie ne demande pas au citoyen d’oublier son histoire Il est également nécessaire d’exercer un regard critique sur certains acteurs politiques eux-mêmes. Il serait trop facile de rendre les citoyens seuls responsables de la persistance des réflexes tribaux. Certains candidats contribuent à leur entretien lorsqu’ils y trouvent un avantage électoral. On observe parfois des discours publics célébrant la citoyenneté, la modernité et la démocratie, tandis que dans les campagnes électorales sont activés discrètement des réseaux d’appartenance, des solidarités familiales ou des influences tribales. Cette contradiction révèle une faiblesse de la culture politique : beaucoup dénoncent l’archaïsme tant qu’il sert leurs adversaires mais l’utilisent lorsqu’il peut servir leurs intérêts. L’analyse doit cependant rester équilibrée. Le tribalisme n’explique pas à lui seul les difficultés des processus électoraux. D’autres facteurs interviennent également : la faiblesse de la culture politique, le manque d’information sur les programmes, la personnalisation excessive de la vie politique, le poids des réseaux d’influence locaux, les intérêts économiques ou encore le scepticisme de certains citoyens à l’égard des institutions. Réduire tous les comportements électoraux à la seule question tribale serait aussi simpliste que de nier son existence. Il convient également de distinguer le sentiment d’appartenance culturelle de l’esprit tribal politique. Être fier de ses origines, préserver son patrimoine ou entretenir la mémoire de ses ancêtres n’a rien de condamnable. Toutes les sociétés valorisent leurs racines. Le problème commence lorsque cette appartenance devient un critère de supériorité ou un instrument de sélection politique. La démocratie ne demande pas au citoyen d’oublier son histoire. Elle lui demande simplement de ne pas la placer au-dessus de l’intérêt général lorsqu’il exerce son droit de vote. Ni les principes républicains ni les valeurs religieuses ne justifient une préférence fondée exclusivement sur l’origine. Les uns reposent sur l’égalité des citoyens, les autres sur la valeur morale et les qualités des individus. Pourtant, dans certaines situations, les réflexes identitaires continuent de l’emporter sur ces principes. Cela montre que le combat pour une citoyenneté pleinement assumée n’est pas seulement juridique ou institutionnel. Il est aussi culturel, éducatif et intellectuel. La maturité démocratique commence le jour où l’électeur accepte de soumettre ses préférences identitaires à son jugement critique. Elle commence lorsqu’il devient capable de voter pour le candidat le plus compétent même s’il ne partage ni son origine, ni son cercle familial, ni sa région. Elle commence lorsqu’un citoyen considère que la qualité d’un projet compte davantage que la proximité d’un patronyme. Une démocratie solide ne se mesure pas seulement au nombre d’élections organisées. Elle se mesure à la capacité des citoyens à faire prévaloir le mérite sur l’appartenance, l’intérêt général sur les fidélités particulières et la raison sur les réflexes hérités du passé. Tant que le vote sera dicté par l’identité plutôt que par l’évaluation, la démocratie restera inachevée. Le jour où le citoyen choisira systématiquement la compétence plutôt que l’origine, la responsabilité plutôt que l’allégeance et le projet plutôt que la filiation, ce ne sera plus la tribu qui votera à travers lui. Ce sera enfin le citoyen libre et conscient de son rôle dans la construction du destin collectif.